Bonheur portatif

par Philippe Guerry


Novembre, semaine 46 – Habitacle, bûche, résidence

13 novembre
Je me lève en pensant au chapitre « La crise de la culture » dans le roman d’Ann Scott. J’en relis quelques lignes. Il pleut toujours. J’accompagne ma chérie à son travail. Le repas calé hier est finalement repoussé aux calendes grecques, Émilie n’étant pas là. J’accompagne Benjamin au collège. J’attends dans la voiture qu’une averse passe. L’habitacle d’une voiture sous la pluie est un lieu d’attente profondément paisible. Je n’ai rien à faire aujourd’hui, c’est un des petits avantages de mon travail, il offre parfois des trous dans l’emploi du temps. Thierry apprécie le portrait de Sephora. Je mets la touche finale à mon dossier de résidence. Je reçois une demande de brèves, que j’expédie dans la foulée. Je vais acheter un auto-test Covid pour ma chérie, qui ne va pas très fort. J’essaie d’allumer un feu. (Il ne nous reste que des grosses bûches carrées qui mettent un temps fou à s’embraser et qu’il faut avoir à l’œil pour ne pas qu’elles s’éteignent.) (Le feu ne prend pas.) Il y a une grosse araignée sur le rideau, que l’on dégage prestement. Je suis annoncé pour une animation à la fin du mois, que je n’ai pas envie de faire, et qui se télescope avec deux ateliers.

14 novembre
Je suis resté de longues minutes dans la voiture, à écouter la pluie, et à lentement disparaître derrière la buée de l’habitacle. Je vais acheter du bois. Je vois trois places inexplicablement libres sur le parking et en arrivant dessus, je comprends pourquoi elles sont libres, elles ne sont qu’une flaque, profonde de l’épaisseur du pneu. Je cherche ailleurs et je charge mon bois. Ma chérie m’achète un sachet d’oursons (Je ne pourrai jamais me sevrer.) Je règle un peu de paperasse : rendez-vous, factures, brèves. Je fais partir un feu, qui alterne franches flambées et consumation paresseuse des bûches. Benjamin relit mon dossier de résidence et me propose quelques corrections.

15 novembre
Petit répit dans notre longue traîne de tempêtes et de pluies. Je retrouve le chemin de la baie. Les reflets dans les marais sont presque parfaits.

Sur la plage, les camions et pelleteuses reconstruisent une plage, on enlève ici, on recharge là. C’est la version adulte du château de sable. Après une ultime relecture, j’envoie mon dossier de candidature pour la résidence d’écriture. Je profite du soleil pour faire plusieurs lessives et prendre un café sur la terrasse. Je reçois Le Matricule des Anges. Je mets près de 40 mn pour atteindre le centre-ville. Je suis à peine entré dans la librairie que Stéphane me met dans les mains un livre qu’il me destinait, et qu’il m’offre. La rencontre avec Antoine Wauters est agréable. On discute un peu à la fin de la rencontre. Stéphane nous propose, à Sophie et moi, de nous joindre à eux au restaurant. Comme à chaque fois que je vais au resto, je m’inquiète de savoir s’il y aura des plats végétariens et je n’ose pas exprimer mes craintes, c’est déjà bien sympa de nous convier. Mais la carte propose au moins deux plats végé. Je ne sais pas depuis combien de temps je n’ai pas bu d’alcool. Stéphane, Anne et Antoine alimentent la conversation de petites anecdotes du milieu de l’édition. J’ai passé une soirée avec Antoine Wauters, j’en suis plutôt heureux. En rentrant, ma chérie n’est pas au mieux (Elle est même au plus mal.) Je lui laisse le lit pour qu’elle tousse, crache, expectore, brûle et s’évapore tranquille, et je prends le canapé.

16 novembre
Avec la reprise de la tempête, un tombereau de petites merdasses me tombe dessus dans la même matinée : il faut que je reprenne des articles que j’avais enterrés depuis belle lurette, que j’écrive de toute urgence des brèves alors que les services sollicités ne m’ont jamais répondu, que je prépare l’atelier de l’après-midi avec un effectif qui change toutes les heures. Là-dessus je dois accompagner ma chérie chez le médecin, dans un trafic qui n’arrête pas de faire l’accordéon. Normalement, dans ces moments où les contrariétés s’accumulent, je finis par retomber in extremis sur mes pattes et à tout régler plus ou moins dans les temps. Ça ne veut pas dire que la chute est plaisante, ni la réception élégante. Je me paye d’un croissant. Je m’amuse d’un couple qui se casse le nez sur la porte fermée de la médiathèque : il m’est arrivé la même mésaventure il y a deux semaines. Les étudiants sont massivement absents, certains ont prévenus, d’autres non, c’est lassant, on ne peut pas avancer. J’enchaîne sur un autre atelier, un peu plus fréquenté. J’arrive un peu claqué à la maison. (J’achète et fais réchauffer une pizza Sodebo.) Je me replonge dans un vieux blog, qui envoie la saudade.

17 novembre
En partant 45mn avant la rencontre avec les élèves, quand normalement 20mn de trajet suffisent, je pense disposer d’une marge plus que confortable pour arriver à l’heure à la rencontre avec les scolaires. Las, le trafic pour contourner la ville devient jour après jour de plus en plus dense. J’arrive avec un peu de retard. Je lis mes souvenirs de 6e à des élèves de CM2, ça les amuse, ils m’écrivent leurs propres souvenirs, et leurs craintes et leurs attentes pour l’année prochaine, et tout le monde se quitte content. J’expédie les articles demandés. Shit in, shit out. Tout est bouclé vers 16h et pendant deux petites heures, je lis en redoutant le redoutable mail-du-vendredi-soir-qui-empêchera-de-passer-le-week-end-tranquille. Mais non, rien n’arrive. Je termine la lecture de La Vague qui vient, de Daniel Fohr, et je ne reconnais plus les éditions Inculte. Le feu met du temps à faire de la braise, les bûches se consument plus qu’elles ne brûlent.

18 novembre
Le matin, je finis Enfance, de Tove Ditlevsen. Franck m’écrit pour me dire que le livre que je cherche, et qui n’est disponible que chez un libraire de Corrèze, est dans les cartons dudit libraire, que les cartons sont dans le grenier de la librairie, et que le libraire n’envisage pas d’y mettre le nez avant le début d’année prochaine. Je me rends à la médiathèque d’un village voisin, histoire de renouveler mon stock de livres. Je demande au GPS de me balader dans la cambrousse environnante, pour ne pas reprendre la rocade encombrée. Je voudrais prendre des photos des champs recouverts d’eau mais j’ai la flemme de prendre mon vélo pour aller à l’entrée de la ville, où ce paysage ennoyé est le plus spectaculaire. Je grimpe sur l’escabeau et remplace deux ampoules, mais une ne s’allume pas. Je roule les fils dans les goulottes et ça finit par fonctionner. Je lis Un livre blanc, de Philippe Vasset.

19 novembre
Sur mon agenda, je découvre deux ateliers que je suis censé mener demain. Ça plombe tout de suite mon dimanche. Me revient heureusement en tête un vieil échange de mails avec l’enseignante : demain, elle n’avait pas la salle adéquate pour ces ateliers, et m’avait proposé de reporter les séances, que je n’avais pas pensé à effacer de l’agenda. Fausse alerte donc, et retour à un dimanche plus léger. Je lis A Cappella, de Philippe Vasset, dont j’expédie la dernière moitié, bavarde et sans grand intérêt. On me propose par mail des ateliers auprès d’ados pendant l’été 2024. Le genre de pétrin dont il faut vite s’extraire (Si je peux me garder de l’agitation culturelle estivale…) Je décline résolument l’offre. Nous partons pour un tour de vélo avec Benjamin. Mon pédalier déconne, je me traîne, Benjamin est loin devant moi. Je lui laisse mon appareil-photo. Au petit café, nous attendons longtemps que l’on prenne notre commande, et nous filons presque aussitôt après avoir bu nos consommations. Deux mails coup sur coup, un dimanche après-midi : Louis est aux abois pour sa journée d’animation. Le feu part bien. Je grignote.