Bonheur portatif

par Philippe Guerry


Décembre, semaine 49 – Egg-punk, breakcore, claves,

4 décembre
Je tourne dans mon lit depuis de longues minutes. J’espère qu’il est au moins 6 heures pour envisager de me lever. (Il n’est même pas 4 heures.) Pluies et bourrasques ce matin. J’accompagne ma chérie en voiture, j’accompagne Benjamin en voiture. L’atelier avec le premier groupe de collégiens est éprouvant, j’ai l’impression de m’adresser à une armée de moineaux, incapables de se concentrer plus de quelques secondes sur ce que je leur dis. Je vis un petit moment de solitude dans la salle des profs, je feuillette tous les prospectus qui me viennent sous la main : instances de médiation, prévention du cancer du sein, etc. Une prof d’Allemand me sollicite pour le stage de 3e de son fils. La suite de l’atelier est compliquée : je demande aux élèves de m’écouter plutôt que de tout noter, leur prof, qui n’écoutait pas, les engueule parce qu’ils ne notent pas. « Puisque c’est comme ça, ce sera évalué ! » En toute fin de séance, alors que la nuée s’envole, un élève demande s’il pourra écrire un article sur les jeux vidéos. Je m’apprête à lui répondre et lui donner des conseils, quand la prof le rabroue en lui demandant si c’est le moment de parler de ça. Je rentre, un peu découragé, et malgré la route, plutôt que de traîner 3h en ville, sous des averses intermittentes. Un nouveau chantier de ravalement de façade débute au bout de la rue pour un mois et demi, quelques jours à peine après la fin de celui du milieu de la rue. Les gars attaquent le crépis au burin électrique. Je patiente dans la voiture sous la pluie avant le deuxième atelier, qui se déroule beaucoup plus sereinement. Rien ne m’inspire à la librairie, je ressors bredouille (j’ai commandé deux livres.) Je sonne à plusieurs reprises à la porte de la compagnie chorégraphique, et personne ne m’ouvre. Yacine me verse de l’eau chaude et mon sachet de thé est emporté dans le fond du mug. (Je n’ose pas allé le chercher pendant l’interview.) Ewa et Noémie nous rejoignent. Je finis l’entretien et mon thé, et dans le fond de la tasse, aucun sachet.

5 décembre
Je me réveille vers 5h, me rendors et ai du mal à me lever. Les averses intermittentes ne me poussent pas à aller courir. Je commence à travailler sur le portrait de Yacine, avant de recevoir les derniers textes des étudiants. Je change mes priorités et envoie avant la fin de matinée un livret à la Repro. Nous cherchons avec Benjamin quelques associations musicales improbables, afin de nous assurer que tout existe : du punk-funk, de l’egg-punk, du classical drone, du breakcore… tout existe. Je suis sévèrement barbouillé tout le début d’après-midi, au point d’essayer de me faire vomir. Je n’arrive pas du tout à me concentrer sur le portrait de Yacine. Yacine m’a cité hier Salò ou les 120 journées de Sodome, de Pasolini, parmi ses influences dans la représentation de la violence. Je connais seulement le film de nom et je pousse la curiosité à le chercher en ligne. Je reste sévèrement barbouillé et avec l’envie de vomir. J’ai une poussée de fièvre au moment de me coucher, j’ai chaud et je grelotte en même temps. Ça dure un peu et soudain, comme si on avait appuyé sur un interrupteur, la fièvre s’arrête et je m’endors.

6 décembre
Je cours 30 mn, c’est un peu laborieux. Je rédige le portrait de Yacine, c’est aussi un peu laborieux. Ma sœur apporte à Benjamin un plein saladier de bonbons. Je finis Musée britannique, de Jørn H. Sværen. Je découvre que Noémie ne s’appelle pas Noémie, mais Noëllie. Je suis à jour dans mes travaux de rédaction. Ma chérie me montre et m’explique ce que sont des claves, et quelques minutes plus tard j’en retrouve dans les mains de P. J. Harvey.

7 décembre
Je ne vais pas courir, il fait froid et j’ai la flemme. Je suis un peu désœuvré le matin, j’avance mollement sur un texte. Je m’enquiers des impressions que j’ai demandées pour l’atelier de l’après-midi. On me répond qu’elles sont faites. (En effet, quand j’arrive, elles ont été faites, mais massicotées n’importe comment : le livret A5 s’est transformé en feuillets A6, impossible d’en tirer quoi que ce soit.) J’imprime à l’arrache sur le photocopieur quelques jeux de feuilles pour fabriquer nos bouquins. (Je traverse la ville, sous une pluie incessante, pour aller chercher un livre.) J’achète un autre livre sur la seule recommandation du copain libraire, sans prendre seulement la peine d’en lire quelques mots. (Il fait nuit, il pleut, la circulation est au plus dense, je distingue à peine les bandes blanches sur la chaussée.) Je roule à toute petite vitesse.

8 décembre
Je ne sais pas comment je dors : je me réveille vers 2h, et j’ai l’impression de voir défiler toutes les heures même si je me rendors probablement par intermittence. Je pars tôt pour éviter le trafic et ça roule bien. J’ai même le temps de passer faire le plein. L’atelier se déroule bien. En partant, la prof d’espagnol qui nous succède me demande de l’aider – en tant que plus grande personne présente dans la salle – à faire tenir une affiche des Menines avec des aimants sur le tableau blanc. J’achète du bois pour le poêle, et un vêtement chaud pour courir. Je cours 30 mn, plus un petit rab pour arriver à la maison. Départ sous le soleil, arrivée avec quelques gouttes. Le courant est coupé peu avant 14h, je ne sais pas si cela ne concerne que notre maison ou si c’est plus général. Je lis Touché, de Pascale Monnier, en écoutant l’enregistrement de la lecture qu’en a faite Mathieu Almaric pour les 40 ans de P.O.L., envoyé il y a peu par Emmanuel. Je suis content d’entendre que même les acteurs butent parfois sur certains mots, voire qu’ils se trompent dans leur lecture, même si Amalric dissimule bien quelques contresens ou raccourcis involontaires. Si l’on n’a pas le texte sous les yeux, c’est inaudible. Je comprends en atteignant le coin de la rue pourquoi au moins trois voitures s’y sont stationné ou l’ont remontée à contresens depuis ce matin : le sens interdit est caché par la bâche de protection des ravaleurs. Je fais du sémaphore devant la porte automatique de la boulangerie, qui ne s’ouvre pas. La jeune boulangère essoufflée et hilare sort de l’arrière-boutique et débloque le mécanisme, elle m’explique qu’elle était aux toilettes. Je m’y reprends à deux fois pour être sûr que je n’ai bien qu’un seul exemplaire du Libé des animaux de cette année, qui me sert habituellement pour des ateliers au printemps. (Le journal est maigrelet et coûte 2€70.) Des panneaux de signalisation ont été ajoutés sur les échafaudages du bout de la rue. Je râle parce que je sens déjà des petites douleurs caractéristiques de micro-blessures aux jambes, alors que je n’ai pas repris à courir depuis quinze jours. J’achète des petites saloperies pour l’apéro pour remonter le moral des troupes après une semaine fatigante, et ça me coupe l’appétit.

9 décembre
J’accompagne Benjamin à son atelier. Nous cherchons dans la voiture quel tube a pu faire connaître Agar Agar, sans trouver. Il tombe une pluie battante. J’opte pour une solution bâtarde pour me garer : proche du centre-ville, mais pas suffisamment pour ne pas arriver trempé à la librairie, où le livre que je suis venu chercher n’est pas arrivé. Je fais un tour au marché des céramistes et trouve deux tasses à offrir pour remplacer celle que j’ai cassée récemment. Nous testons les petits paniers de légumes que nous envisageons de servir pour le réveillon. La sieste finit par remporter son combat contre la lecture. En accompagnant Benjamin au théâtre, je fais un détour pour lui montrer l’affiche que nous avons réalisée avec les étudiants. Elle a été entièrement arrachée et elle est en lambeaux, par terre. Je passe la représentation de Pour un fascisme ludique et sans complexe, du Grand Colossal Théâtre, assis sur un petit trépied Décathlon. J’ai mal au cul en me levant. Nous ne restons pas à la distribution de soupe d’après-spectacle mais on empoigne tout de même quelques crocodiles Haribo.

10 décembre
Je suis réveillé à 6h30. Je lézarde au lit (j’aurais dû me lever.) Je cours 30mn et rentre juste avant la pluie. Les premières secondes de course me font craindre le réveil d’une contracture. Finalement, au petit trot, j’arrive à boucler ma boucle et à faire disparaître le bobo. Le mal par le mal, ou un truc dans le genre. Il fait moche toute la journée. J’écris un peu, je fais partir une flambée, je finis Tombeau pour un excentrique, d’Érik Bullot, avec un peu de lassitude.