Bonheur portatif

par Philippe Guerry


Décembre, semaine 50 – Cric, Creep, écrous

11 décembre
Il pleut, j’accompagne ma chérie à son travail. Au retour, les silhouettes noires des apprentis descendant du train se distinguent à peine aux bords de la route, j’essaie de les éviter, et d’éviter de les éclabousser en roulant dans les flaques. Je zigzague à toute petite vitesse. Il pleut à nouveau toute la journée. Je n’ai pas beaucoup de travail. J’écris. Je fais une sieste. Je vais chercher ma chérie, qui me demande de rapprocher une collègue de sa voiture. Laquelle a un pneu crevé. Je propose de l’aider à remplacer sa roue, de nuit, sous la pluie. Je ne trouve d’abord pas comment accéder aux écrous, puis une fois la voiture sur le cric, je ne parviens pas à retirer la roue. Je suis à genoux sur le trottoir, trempé, je me coince le doigt, la roue ne bouge pas. Je ne sais pas ce qu’il faut faire et je n’ai pas envie d’être là. La collègue appelle son père, qui semble connaître la procédure, et qui arrive. Je passe le relais, sans scrupules. Je mets du temps à m’endormir.

12 décembre
J’accompagne Benjamin chez l’orthodontiste. J’attends dans la salle d’attente. Nous filons lui acheter des chaussures, nous passons chez le libraire, nous quittons la ville.

Je me gare sur le toit du parking aérien de la grande surface et j’ai l’impression d’être dans un film américain. Nous restons un peu démunis devant les instruments de musique, Benjamin est indécis. Je fais une sieste, j’écris. De Touché, de Pascalle Monnier, j’ai retenu le conseil suivant : « Consacrer enfin chaque jour moins de temps à la lecture qu’à l’écriture. » Je vais en faire une des résolutions pour l’année à venir. Je glandouille un peu sur internet. Je m’applique à ne pas culpabiliser d’avoir du temps et de n’en rien faire.

13 décembre
Cadette nous a demandé la veille au soir de lui envoyer un petit SMS pour s’assurer qu’elle est bien réveillée pour débuter sa deuxième série de partiels. Elle n’y répond pas, pas plus qu’à nos appels, et notre impuissance est longue de 140 kms. Cadette donne signe de vie, in extremis. Je cours 31 minutes, juste après la pluie du matin. Je fais une lessive, j’écris un peu. Je prends rendez-vous chez le coiffeur, après quatre mois de pousse incontrôlée. Moment rare, nous trouvons à passer un peu de temps juste tous les deux, ma chérie et moi. Je m’installe pour le shampoing et au moment où le fauteuil bascule, je me retrouve sous une sorte de dôme rose laiteux, j’ai l’impression de passer un scanner. Le fauteuil est prétendûment massant : je reçois mais très très lentement un coup de poing dans la fesse gauche, puis un autre dans la droite, puis des coups de rouleaux à pâtisserie, toujours à très petite vitesse, en divers endroits du dos. C’est tout sauf relaxant. J’apprends tout du réveillon de la coiffeuse : chaque couple de convives prend en charge la réalisation de verrines, qui seront mises en commun pour un apéritif dinatoire, comme ça , « chacun prendra ce qu’il veut » : du foie gras, du saumon, des fruits de mer, etc. Elle-même s’occupe de préparer un tiramisu, « parce que tout le monde aime ça. » Le tout arrosé de Champagne. Et le lendemain, ce sera un repas assis, plus traditionnel, mais avec « l’autre famille ». Je lui demande si elle peut raccourcir davantage sur les côtés, vu que je ne compte pas revenir avant quatre mois. Thierry a laissé un message durant cet épisode capillaire : finalement, ma candidature pour la résidence d’écriture n’a pas été retenue. Je suis un peu déçu, mais pas tant que ça, ma candidature était un peu opportuniste. Ce n’est pas tant la destination qui va me manquer, que le temps libéré.

14 décembre
Je cours 31 minutes et c’est une des premières courses satisfaisantes depuis ma reprise. Je me suis acheté une sorte de bonnet-tour de cou-manchon qui me donne l’effet d’être coiffé d’un tube tout droit. J’écris un peu. Insidieusement, un peu de travail m’arrive pour les jours à venir et je pressens qu’il va falloir être vigilant si je ne veux pas me retrouver avec du boulot pendant les fêtes. Nous consacrons l’atelier à la lecture de leurs écrits personnels par les étudiants. J’hésite à prendre un vélo pour aller chez le libraire mais j’opte finalement pour un peu de marche. Un musicien de rue entame Creep et je me retiens de reprendre la jeune fille derrière moi qui dit tout haut pour qu’on l’entende bien « Ah U2, j’peux mourir ! ». Je me retrouve pris au piège à la librairie, acculé dans un coin, avec deux lecteurs à chaque extrémité du présentoir et pas d’espace pour sortir.

15 décembre
Je cours 35 minutes dans la brume. Un des inconvénients de la course à pied par rapport au vélo est que je ne prends avec moi rien qui me permette de prendre des photos. Je ne peux qu’imparfaitement décrire la longue barre de nuages blancs sur l’horizon, comme un gigantesque rouleau à pâtisserie, et le ciel bleu juste derrière. J’apporte mon vélo chez le réparateur, pour un peu d’entretien. Le réparateur me demande mon mail, pour m’informer de la fin des travaux. Je lui donne, et lui rappelle qu’il l’a sans doute déjà, mais il m’explique qu’il vient « de quitter Gmail pour passer sur Outlook » et qu’il a sans doute perdu ses contacts. Je lui confie nos vélos, je ne lui confierai pas nos ordis. J’avance sur le projet présenté pour la résidence. Je fais des sauts de puce en Islande. Je parle avec Junior, qui attend le bus en Slovaquie. J’entends les bruits de Bratislava : les freinages, les klaxons, la cloche du bus…Je fais une sieste. Je travaille un peu. Je continue à écrire. Je m’endors tard.

16 décembre
Je ne cours pas ce matin. Nous croisons Olivier en ville, et nous prenons le temps d’un café ensemble. Nous nous rendons, Benjamin, ma chérie et moi, à un de ces marchés de créateurs qui fleurissent partout à cette période. On retrouve quelques connaissances, Marine, Christelle, Isabelle… C’est toujours un peu la même chose, des trucs qu’on a déjà acheté mille fois, on ne se force même plus. Le restaurant où nous venions de décider d’aller déjeuner est fermé. On pique-nique à la maison. Je repars pour une sieste. Je lis un peu. Je vais balancer à la déchetterie les matelas que l’on entreposait dans la chambre de Junior. J’y passe un coup d’aspirateur, j’aère un peu, je déplie son lit, je chasse les clous de vieilles planches avec l’idée d’en faire une bibliothèque pour Cadette. Je parle un peu avec elle au téléphone, les examens la fatiguent un peu, nous parlons cinéma québécois. Je fais deux pizzas, que nous mangeons en silence avec Benjamin, car ma chérie est tombée de fatigue dans le salon. Je finis Tombola, de Jérémie Gindre.

17 décembre
Je me lève tard et ça fait du bien. Je cours 34 minutes dans la brume. Devant moi, un chien pas attaché file le train d’un chien attaché à son maître joggeur. Le propriétaire du chien pas attaché a beau l’appeler, le cabot a l’air super content de faire de l’exercice avec son nouveau copain et je les suis sur une bonne distance, en entendant le maître s’époumoner. Une voisine passe pour nous inviter à partager une galette, dans trois semaines. La période des fêtes est chaque année interminable. Je file au magasin de bricolage acheter des tiges filetées, des écrous, des rondelles, des écrous borgnes. Sur le parking, j’aide un gars à pousser sa voiture, sans qu’il parvienne cependant à la faire démarrer. Ça me fatigue plus que la course de ce matin. (Je n’ai pas réfléchi que les écrous indessérables que j’ai achetés n’allaient pas descendre sur les tiges filetées.) Je retourne chercher les bons écrous. La personne à la caisse me dit que le magasin reprendra la poche d’écrous indessérables, si elle a été correctement ouverte et si tous les écrous s’y trouvent. Je ferai un troisième tour pour ça demain, je suis curieux de savoir si l’on va compter ensemble tous les écrous. J’assemble mes planches de récup avec les tiges filetées et je fabrique une bibliothèque acceptable pour Cadette.