18 décembre
L’atelier au collège avec les moineaux d’il y a quinze jours s’est bien mieux passé. Faire raconter des souvenirs vieux de trois mois à des gamins vieux de dix ans est un truc qui fonctionne. Je passe à la grande surface de bricolage pour rendre des poches d’écrous ouvertes, avec l’intention de me les faire reprendre et rembourser. On compte les écrous sur le comptoir, par petits paquets de dix. Le compte est bon. J’ai le temps de faire une mini-sieste avant le deuxième atelier. (Je mets une alarme pour être sûr de ne pas me réveiller trop tard, et j’oublie de la démarrer.) Je me réveille in extremis, ensuqué, confus dans ma perception du temps, et je me mets en route comme un automate. J’arrive une demi-heure en avance. L’atelier est vite expédié. Nous allons écouter Benjamin qui joue quelques morceaux au ukulélé au marché de Noël. Je prends un vin chaud avec les parents de la copine de Benjamin. J’essaie de payer un truc mais les mamans ne me laissent pas de place. (Je n’aime pas jouer ce petit sketch où il faut malgré tout insister, puis montrer que l’on cède sous la plus forte insistance des autres.) Je m’abstiens sur les chichis.
19 décembre
Je cours un peu plus de 33 minutes. Pendant ces 33 minutes, je reçois trois commandes de travaux d’écriture, de trois commanditaires différents. (Tout le monde solde les affaires en instance avant de partir en congés, je crains que la semaine soit comme un immense vendredi soir.) Je rédige une newsletter, j’envoie une facture. Benjamin me gratifie d’un mini-récital guitare-voix, sans que je demande rien. Je m’attelle à mon pensum délibératif mensuel, qui est arrivé bien tard. J’y consacre l’après-midi, et j’y trouve quelques belles perles, comme :
« Dans le cadre d’une bonne organisation des services, il est proposé de mettre en commun les moyens dédiés à l’innovation organisationnelle, à l’accompagnement du changement et à la communication interne afin de favoriser la transversalité, l’intelligence collective et l’innovation au sein des collectivités, au bénéfice de l’agilité et de la modernisation des organisations et de l’engagement et de la responsabilisation de chacun de ses acteurs. »
Je suis en direct la traversée de l’Europe en train d’Est en Ouest par Junior, riche en péripéties : départ en pleine nuit de Bratislava, gel sur les voies ferrées autrichiennes, retards conséquents à l’arrivée en Suisse, correspondances ratées, puis correspondances annulées, achats de billets plein pot, frais de roaming exorbitants, nouvel itinéraire, course contre la montre entre les gares parisiennes… et arrivée à son terminus à l’heure prévue. (Un feuilleton bien plus haletant que l’affligeante mascarade qui se joue dans le même temps à l’Assemblée nationale.)
20 décembre
Je cours 34 minutes. Dominique A sort un nouveau titre, qui annonce un nouvel album. Je papote avec Emmanuel par SMS. Je bats le rappel pour savoir combien d’étudiants seront présents demain mais, comme d’habitude, un certain flou artistique domine dans les réponses, entre ceux qui arriveront plus tard, celles qui partiront plus tôt, ceux qui ne savent pas encore. (Les ouvriers du chantier voisin font tourner leur compresseur toute la matinée.) Nous allons choisir un nouveau ukulélé pour Benjamin, qui n’y met pas beaucoup de bonne volonté. Je reçois un doodle pour une réunion de travail. Au choix : 26, 27 ou 28 décembre. On ne se presse pas pour répondre. Je fais un coup de ménage dans le salon et sur mon bureau.
21 décembre
Il bruinasse, j’ai la flemme d’aller courir. Je viens à bout des lessives. Je récupère mon présentoir à cartes postales. Je fais écrire des haïkus à mes étudiants. Retour au marché de Noël pour un nouveau mini-set de Benjamin. Vin chaud, pizzas.
22 décembre
Je cours 34 minutes. Je règle un peu de paperasse et de courrier. J’aimerais me dire que je suis en vacances, mais je pressens que mes commanditaires n’ont pas dit leur dernier mot. Je récupère mon vélo clinquant et tout réparé. On craque en quelques minutes le message codé du prof de maths de Benjamin. Je simule une commande sur un site d’impressions en ligne pour me faire une idée du prix total, sans aller jusqu’au bout de la procédure. Comme mon profil est enregistré, je reçois un mail m’informant que la commande est passée, alors que pleins de critères ne sont pas bons. Je parviens à annuler. On retrouve Junior à la gare.
23 décembre
Le timing est serré le matin : je réserve un livre par téléphone et j’aurai quelques minutes pour aller le chercher. Je saute sur un vélo de la ville, récupère le bouquin déjà empaqueté, file dans une deuxième librairie pour acheter Le Voyage intérieur, de Gérard Cartier, remonte sur le vélo pour passer chercher un panier garni chez les producteurs locaux, restitue le biclou et arrive pile à l’heure pour la sortie de Benjamin. Je le dépose à la maison, avale un sandwich et dois déjà partir chercher Cadette dans sa ville d’intérieur. (L’étagère que je lui ai bricolée ne rentre pas dans voiture.) On arpente les rues de sa ville pour trouver quelques derniers cadeaux, et on se met en route pour le retour. À peine arrivé, on file avec ma chérie pour compléter le repas de demain soir. Le magasin a été dévalisé, il ne reste plus aucune buche. Nous prenons notre premier repas en famille depuis des mois.
24 décembre
Je cours 32 minutes. Un des mystères de la ville : des hommes exposent leur bagnole sur une place, capot ouvert, et d’autres hommes contemplent les moteurs avec des moues approbatrices. Ça sent le barbecue dans la rue, ce n’est pas vraiment une odeur de saison. Je cuisine une bonne partie de l’après-midi. C’est la partie encore supportable du réveillon. On s’est lancé dans la réalisation d’un Wellington végan. Je passe une partie de la soirée avec une cravate (une élégante cravate noire de Benjamin), ce qui doit être une première dans ma vie. J’arrive à tenir ma résolution de me montrer un hôte avenant à peu près jusqu’au milieu du repas, puis le réveillon bascule dans ce truc interminable, où les grands-mères tournent en boucle, où elles nous resservent tous les faits divers navrants de l’actualité dans leur version chaîne d’info en continu, où on l’on entend les mêmes anecdotes pour la millième fois, où des questions sont posées mais où personne n’attend ni n’écoute les réponses, où aucune conversation n’est possible, où tout se dilue dans un brouhaha soporifique. Je passe du mode économie d’énergie au mode veille profonde. (On m’offre des After-Eight.) Je raccompagne ma mère et sa compagnie. Il n’y a plus d’essence dans la voiture, et la station n’a plus de carburant. Ma mère me balade dans la cambrousse jusqu’au parking d’un superficie, où elle réalise qu’il n’y a jamais eu de pompes. (Je suis paumé dans la pampa, je brûle ce qui me reste d’essence.) C’est la magie de Noël.

