Bonheur portatif

par Philippe Guerry


Décembre, semaine 52 – Potlatch, crève, Doliprane

25 décembre
Je me réveille suffisamment fatigué du réveillon de la veille, qui a pourtant été tranquille et sobre, pour ne pas aller courir. Suite du potlatch. Ma sœur m’apprend par SMS que ma mère, avec qui nous avons passé toute la soirée d’hier, vient de passer un test positif au Covid. Elle suggère qu’elle reste seule chez elle pour le déjeuner. Je passe la voir, elle n’est pas en forme, mais pas mourante non plus. Je l’installe à mes côtés pour le repas, qui sera à nouveau interminable. Ça doit être l’enfer pour Benjamin, au milieu de discussions d’adultes et de plats qu’il n’aime pas. Fin du potlatch. Dîner léger, trois bouts de pain, une soupe et des clémentines. On écoute en famille l’avant-dernier Masque et la Plume de Jérôme Garcin.

26 décembre
Je surveille mes éternuements, mouchages et démangeaisons de gorge comme autant de signes annonciateurs de la crève ambiante. Je cours 33 minutes. On déjeune des restes. J’envoie un mail aux Açores. Je vais voir Fremont, de Babak Jalali, avec Junior et Cadette. Quand nous sortons, le ciel est gris et nous ne distinguons pas clairement si c’est de la brume, ou le jour déclinant, ou, plus sûrement, les deux. Le port est noir de monde.

27 décembre
J’accompagne Junior à la gare. Il m’appelle deux heures plus tard pour me dire que leur appartement a été cambriolé. A priori, peu de choses semblent avoir été volées et ça va être beaucoup de démarches pour pas grand chose. Je finis Reykjavík, de Ragnar Jonasson et Katrin Jakobsdottir. Je lis peu, voire pas, de polar, celui-ci doit être le premier de l’année. Au-delà de l’évocation du développement de Reykjavík dans les années 80, et de quelques références culturelles de l’époque, l’intrigue de ce roman me paraît très faible et assez peu crédible, sans rien dire du style. Ça ne va pas me réconcilier avec le genre. Benjamin a la crève, à son tour. Bilan du cambriolage après un inventaire plus minutieux : une tablette, une liseuse, deux paires de boucles d’oreilles, un sac à dos et un accordéon, quand même. On regarde Anatomie d’une chute, de Justine Triet. Au moment de me coucher, je sens que la crève qui me cherche a décidé d’agir maintenant.

28 décembre
Mes narines se bouchent, la gorge pique, la toux est douloureuse, je m’endors très tard. Je me réveille cotonneux mais ça reste supportable. Un voisin m’arrête dans la rue, il a noté le numéro de la plaque d’immatriculation du camion qui a éraflé la portière de la voiture. Je prends le numéro sans savoir ce que je vais en faire. Dans la voiture, Benjamin n’est pas bien, j’ai peur qu’il ne s’évanouisse avant que l’on arrive chez le médecin. Je prends du sirop contre la toux sans ordonnance pour moi, je sens que l’infection est en train de s’installer. Je vais m’allonger et dors profondément plus de deux heures. À mon réveil, je suis fébrile et j’ai une voix grave éraillée. J’accompagne Cadette pour lui acheter un nouvel ordi portable. Je ne suis pas bien dans le magasin d’informatique, je transpire. Je vais marcher une petite demi-heure au bord de la mer avec Cadette pour respirer un peu d’air frais. Ça va un peu mieux en rentrant, mais c’est ma chérie qui s’est profondément endormie. On se fait une tournée de chocolats chauds dans la cuisine avec Cadette et Benjamin, puis on installe le PC. Je prépare le dîner en pilotage automatique. Je m’endors sitôt la tête sur l’oreiller.

29 décembre
Ça va globalement mieux ce matin, même si gorge et narines sont encore un peu encombrées. Pas question d’aller courir, évidemment. Je me gave de sirop. Je fais une sieste. Ma santé s’est grandement améliorée en fin d’après-midi, je respire presque normalement. On regarde un film et la fièvre revient un peu. Je me couche en frissonnant.

30 décembre
Au tour de Junior de développer des symptômes. On va tous y passer, c’est la plaie. Je vais acheter de quoi faire un plateau de fromages pour demain (on a de l’espoir), je reprends du sirop à la pharmacie et on s’accorde sur une BD à acheter au fils de notre hôtesse, qui va fêter son anniversaire le 1er janvier. Toute la famille discute de ses trouvailles musique, ciné et bouquins de l’année. Je suis pris d’une grande fatigue – une vraie fatigue physique pas juste de la flemme – tout l’après-midi et jusqu’au soir. Je me couche à 20h30 et je sombre.

31 décembre
Je me réveille vers 4h : les volets de Cadette claquent sous la tempête, je monte les fermer. En me levant, j’ai l’impression d’aller globalement mieux, mais je me méfie, j’avais la même impression avant-hier. J’ai l’impression d’être sur le fil du rasoir : soit ça passe pour le réveillon de ce soir, soit ça va être très difficile. Le dilemme est douloureux : nous avons déjà fait faux bond à nos hôtes en novembre à cause de la tempête Domingos, qui empêchait toute circulation. On ne peut décemment pas annuler cette fois encore au prétexte de nos petites santés, un soir de réveillon qui plus est, et alors que nous sommes les seuls invités. Il y a quelques années, c’est pourtant le choix que nous avions fait (j’étais également malade) et cela nous a valu de nous fâcher durablement avec nos amis (d’autres amis. Avec un peu de recul, on ne s’en plaint pas.) Je calcule mes prises de Doliprane pour qu’elles agissent au mieux de la soirée. Je sors faire une course et c’est le déluge. Nous réveillonnons avec João et Émilie, sans excès ni abus. L’effet du dernier Doliprane se dissipe sitôt de retour chez nous, le carrosse se transforme en citrouille et je me couche en grelottant.