Bonheur portatif

par Philippe Guerry


Janvier, semaine 1 – Épitaphe, Hibernatus, bullshit

1er janvier
Mon premier petit déjeuner de l’année nouvelle se compose de deux parts de pizzas froides et d’un café. Courir commence à me manquer un peu, mais la bronchite me cloue à la maison. C’est jour de pesée, je démarre l’année, et le mois, à 86 kg. Ça ne me plait pas beaucoup. Je ne suis pas bien de toute la journée, je suis fébrile, je grelotte, je tousse, je me mouche, ma poitrine est douloureuse. Le Doliprane m’écœure et ne fait plus effet. J’envoie quelques sms de vœux, le minimum familial, et un ou deux coups de fil. Nous écoutons la dernière émission de Jérôme Garcin au Masque et La Plume. Au dîner, nous discutons en famille de l’épitaphe sur ma pierre tombale. Nous hésitons entre « C’est tout ? », « En vers et contre tout » ou « J’ai oublié mon chargeur ». Je suis au lit à 20h30, sans que l’on ait tranché. L’endormissement est un calvaire. Je me réveille en sursaut à plusieurs reprises avec l’impression de ne plus pouvoir reprendre mon souffle. Une bonne santé surtout.

2 janvier
Je me réveille pas terrible. La bonne fée qui veille sur ma vie et ma tuyauterie interne m’a déjà pris rendez-vous chez le médecin. Ma première salle d’attente de l’année, dans un cabinet médical désert et sombre. Pour conjurer le sort, comme j’ai dix minutes d’avance et que le cabinet médical est à côté, je suis d’abord entré dans la librairie voisine, mais je m’y suis trouvé comme une poule dans un conseil d’administration. Je prends mes premiers antibiotiques et je suis un peu déçu que ma guérison, ou au moins quelque premier soulagement, ne soit pas immédiat. Je fais une sieste et je me réveille mal, cauchemardeux, en sueur, dans des quintes de toux douloureuses. Je regarde un documentaire sur Dominique A, qui reprend en duo avec Gaëtan Roussel un titre de Kylie Minogue. La voisine sonne pour prévenir que sa galette n’aura pas lieu samedi en huit mais dimanche en quinze. Benjamin nous joue quelques morceaux de guitare dans le salon.

3 janvier
J’ai mal à la tête d’avoir trop toussé. L’équipe de maçons de la maison voisine est de retour : ils burinent le mur mitoyen à notre maison à 8h45. Tousser m’épuise. Petit à petit, de façon presque insidieuse, les mails me rappelant au boulot tombent dans ma boîte. Je résiste encore un peu, même si je sais que c’est vain. Reprendre le boulot après ces vacances-là, plus que les autres, c’est un peu la même sensation que reprendre après le confinement, on ressent de manière encore plus cruelle que toutes les promesses de renouveau ne sont que mensonges. Un arc-en-ciel modeste, mais entier, se dessine face à moi quand j’arrive sur le parking. Je rapporte un peu péteux des bouquins en retard à la médiathèque du village voisin, et le bibliothécaire me colle immédiatement un autre titre du même auteur dans les mains. Féliciter les retardataires, leur prêter davantage de livres, les encourager à lire toujours plus, voilà une politique de lecture publique ! Par gratitude, j’emprunte également un titre voisin sur le rayonnage et je lis donc Marcher droit, tourner en rond, d’Emmanuel Venet dans l’après-midi, lecture inaugurale de cette nouvelle année, dont le titre sonne comme deux bonnes résolutions. Je suce des bonbons citronnés. Je prépare le dîner, et je grignote en cuisinant, je prends ça comme de premiers signes de rétablissement, même si je crépite quand je respire et que j’ai toujours le souffle court.

4 janvier
« Le réarmement civique », ça va donc être ça le « rendez-vous avec la nation », le nouveau contrefeu présidentiel ? Uniforme, service national, ciblage des écrans (ceux qu’utilisent les jeunes évidemment, pas la télévision.) Mais quel désespoir. Macron c’est Hibernatus, un vieux décongelé, d’allure juvénile mais sans autre vision du monde et sans autre idée que celles des siècles précédents (le XXe, dans le meilleur des cas). Mon téléphone sonne : un numéro inconnu qui n’est pas une « suspicion de spam », c’est donc de toute évidence une « suspicion de travail supplémentaire ». Je laisse l’interlocuteur laisser son message. Cette année, j’ai fait l’acquisition d’un petit agenda papier, pour tenter de visualiser – à défaut d’organiser – la grande jonglerie qu’est mon activité alimentaire. Je commence à y reporter les sollicitations éparses que j’ai laissées sans réponse depuis une quinzaine de jours et réalise que je suis probablement déjà en Vigilance Orange crues et débordements. Je prends connaissance du dernier travail de réécriture demandé. En quelques lignes à peine, je pressens que je suis tombé sur une mine de bullshit à l’état natif, du jargon chimiquement pur. (Et que je vais devoir en manger pendant quelques jours.) Je fais le ménage dans mon agenda et mes mails, je passe de 800 à 37. Nous allons voir Perfect Days, de Wim Wenders, avec Cadette, dans une salle que je ne connais pas. La nuit est tombée et la pluie tombe, nous quittons nos masques et enfilons nos capuches.

Mon site de musique me demande à six reprises de faire la preuve que je ne suis pas un robot, en cochant des cases montrant des escaliers, des bouches d’égout, des feux de circulation, des ponts, etc. et je m’exécute à six reprises, comme un robot, plutôt que de l’envoyer chier, comme un humain.

5 janvier
Je fais quelques courses à toute vitesse, jusqu’à ce qu’une petite voix intérieure me souffle « Va moins viiite, paaasse par la mer. » On oublie, parfois, qu’on n’est pas obligé d’aller comme des dingues. J’essaie de mettre un peu de distance entre moi et un papa pénible avec sa fille en draisienne. J’ai peu de temps à consacrer à la BU, où je dois récupérer un bouquin. J’espère ne croiser personne. Pas de chance, la personne que je souhaite éviter est à l’accueil. Je parviens à me faufiler dans les étages en me demandant comment je vais pouvoir sortir sans discuter. Ça donne tout de suite des allures d’escape game à mon passage à la BU. (J’échoue finalement, et je perd un quart d’heure à blablater.) La libraire remplaçante n’a pas l’air très à l’aise avec ma commande chez un petit éditeur et m’annonce de probables frais d’expédition. Je lui explique gentiment que je fais l’effort de passer par un libraire plutôt que de commander mes livres en ligne précisément parce qu’il dispose de réseaux de distribution. Je la sens embêtée. Je retrouve ma vieille amie Mariane avec ma chérie, Cadette nous rejoint avec sa bronchite, et nous passons l’après-midi dans un café comme il y a quelques décennies. Nous commandons des pizzas et regardons Paterson, de Jim Jarmush, sans doute pour la quatrième fois en ce qui me concerne, mais Cadette ne l’avait pas vu.

6 janvier
Nouvelle tentative pour faire entrer les étagères que j’ai montées pour Cadette dans notre minuscule voiture. Je m’y reprends à deux fois, je dois démonter deux étagères sur cinq, mais ça finit par rentrer. Le voisin d’en face me demande si j’ai retrouvé l’artisan qui a éraflé la voiture. Nous déjeunons avec Cadette d’un délicieux velouté de champignons et d’une tartine. Le programme d’emménagement et de courses de rentrée se déroule parfaitement bien. Je fais le retour vers l’ouest, avec le soleil couchant qui joue entre les nuages et les vignes.

7 janvier
Je cours presque 33 minutes. Mon arrêt maladie de quelques jours ne semble avoir de conséquences sur ma course. Je cire mes Docs. Nous allons au restaurant à vélo avec ma chérie, où nous retrouvons Pierre et Valérie. Le restaurant est tenu par un copain de Pierre et c’est à peu près son seul atout, les plats y étant plutôt chers pour ce qu’ils sont. Je lis le reste de l’après-midi, près d’une flambée. On essaie de ne pas penser qu’il nous faut tous reprendre demain le cours laborieux de nos vies.