Bonheur portatif

par Philippe Guerry


Janvier, semaine 2 – Vitelotte, dauphine, sarrasin

8 janvier
C’est jour de reprise pour toute la maisonnée. Je cours un peu plus de 33 minutes. Je passe commande de petits bouquins en ligne. Mon fichier n’est d’abord pas conforme, ce qui m’inquiète un peu. Je me remets à jour dans mon courrier en instance et je prends quelques contacts pour des articles. Je m’accorde une courte sieste. Ma chérie sort tôt du travail. Je purge le robinet de la courette et je coupe l’eau, les prévisions sont au gel. Je prépare une purée de vitelottes.

9 janvier
Je cours un peu plus de 33 minutes. Je consacre une partie de la matinée à saisir à l’ordi les textes écrits par les enfants en atelier. C’est à la fois long et rapide. J’ai les travaux en stéréo : les gars du chantier voisin sont de retour, impossible d’imaginer ce qu’ils bricolent encore, ça fait presque une année qu’ils œuvrent épisodiquement. Et un autre chantier de ravalement de façade au bout de la rue, avec un compresseur. Je ne sais pas ce qui me prend de cuisiner des pommes dauphines à midi. Je m’effondre dans une sieste trop longue. Rendez-vous, mails, nouvelles commandes… Première bonne résolution de l’année : je résilie mon abonnement à la salle de sport. Je fais partir un feu, et cuisine un riz cantonais. Les gars du chantier, qui dorment sur place, tapotent de temps en temps dans les murs.

10 janvier
Je me réveille vers 2 heures et peine à me rendormir. La matinée est à petit régime, entrecoupée par quelques mails et une visio. Je finis La Conjuration, de Philippe Vasset. Je jongle avec une petite dizaine d’articles, pour lesquels autant de contacts sont pris, ça devrait passer. Journée flemme, comme pour mieux encaisser le rush à venir. Je garnis des galettes de sarrasin. Je lis Gare Saint-Lazare, de Dominique Fabre, au coin du feu, et en passant un peu vite sur certains passages.

11 janvier
Je cours 33 minutes. Le petit chien que je croise presque chaque jour de course veut me chiquer les mollets. J’ai le temps de faire partir une machine à laver. Je parle suicide avec une spécialiste. Je reçois plusieurs réponses à mes sollicitations par mail. Il n’y a que la moitié des étudiants présents à l’atelier et je ne peux pas avancer sur les projets comme prévu. Une étudiante me soumet le recueil de blagues qu’elle écrit. Un autre étudiant souhaiterait me soumettre son scénario. Je ne leur suis pas d’une grande aide. Je fais un passage à la librairie.

12 janvier
Je n’ai pas le temps de courir ce matin. Je m’insère dans le trafic sur la rocade. Ça bouchonne et je m’exfiltre de là vite fait. Je traverse une fumée d’incendie. J’arrive à l’heure à mon premier rendez-vous mais je me perds dans les couloirs. Cela fait près de trois ans que je travaille pour ce commanditaire et c’est la première fois que je me rends dans ses locaux. Le premier rendez-vous est rapidement expédié et j’ai près d’une demi-heure d’avance sur le second. Je me perds devant les portes anonymes. J’ai finalement le temps d’aller chercher du bois de chauffage, de faire le plein d’essence, et d’acheter du café et un repas pour ce midi. Encore un rendez-vous téléphonique cet après-midi et je pourrais envisager de me mettre en week-end. Une personne interviewée m’envoie des photos pour illustrer son article, dans un format que je ne parviens pas à ouvrir.

13 janvier
Je gratte le givre sur le pare-brise mais il se reforme à mesure que je roule. Avec le froid, les vélos municipaux sont hors d’usage. J’achète Ceux qui appartiennent au jour, de Emma Doude van Troostwijk. Je rentre à pied, du côté ensoleillé du boulevard, mais ça ne me réchauffe pas vraiment. Je passe devant la petite crêperie avec l’idée d’aller y déjeuner avec ma chérie et Benjamin, mais le restaurant est fermé. À deux mètres de distance, j’envoie une pomme-noisette directement dans la bouche de Benjamin, j’en suis le premier épaté. Je passe à la médiathèque de la ville voisine. Je reviens en passant par les petites routes de cambrousse, plutôt que de prendre la rocade. Nous parlons avec Cadette, puis Junior, au téléphone. À distance, et dans trois villes différentes, nous développons tous les mêmes symptômes post-bronchiques : nous toussons à longueur de journée. Je finis Ceux qui appartiennent au jour dans la soirée. Je monte avec l’idée de lire quelques pages de Pierre Michon, et je sombre sitôt allongé.

14 janvier
À hauteur de la Capitainerie, je tombe sur une petite foule de coureurs prêts à partir. J’ai le temps d’entamer mon retour quand je croise les premiers coureurs, concentrés sur leur course, puis la masse du peloton, d’où s’échappe à mon adresse des « C’est dans l’autre sens ! », « C’est pas par là ! », « Demi-tour ! » On se sent plus fort quand on est en groupe, et on est toujours plus con.

Je boucle ma course en un peu plus de 32 minutes. On déjeune sur le pouce, et sur le comptoir : salade d’endives et noix, fromage. Nous sommes invités à manger un bout de galette chez la voisine. Ça passe vite, on s’enquiert de l’actualité de la rue. Je termine Les deux Beune, de Pierre Michon. Michon est virtuose, mais comme souvent avec les virtuoses, je m’ennuie.