Bonheur portatif

par Philippe Guerry


Janvier, semaine 3 – Archiluth, khène, nyckelharpa

15 janvier
Je parcours chaque jour, en prenant mes deux premiers cafés, quelques sites prescripteurs, et ce matin, chacun me donne envie d’une nouvelle lecture. Mais on ne peut pas tout lire, et ça coûte trop cher, et les bibliothèques sont longues à la détente et n’ont le plus souvent pas les mêmes intérêts que moi. Ma semaine de travail commencera à 11 heures et sera bien dense. J’ai des rendez-vous tous les jours, et uniquement avec des gens sérieux, qui font des choses sérieuses : des directeurs de ports de commerce, des responsables d’associations environnementales, des chercheurs en économie et gestion, dont il me faudra rendre compte des actions, des projets, des recherches. En attendant ces 11 heures fatidiques, je cours presque 33 minutes, sous un petit crachin. Je mène ma première interview. J’ai juste le temps de faire les courses pour le déjeuner, j’oublie mon portefeuille, je me mets à la bourre. Je mène ma deuxième interview. Je ne me sens pas encore suffisamment sous pression pour entamer les rédactions. J’attendrai demain. Ou mercredi, première échéance.

16 janvier
La machine à café ne veut pas faire de café. Je cours un peu plus de 33 minutes. J’écris un peu, mais pas du tout mes articles. Je réceptionne les petits bouquins commandés chez l’imprimeur, et mes craintes sont levées. Premier rendez-vous téléphonique. Je casse en le lavant un saladier que nous avions depuis des lustres. Deuxième rendez-vous téléphonique. Je passe porter les bouquins à mon commanditaire, ce qui clôt un travail entamé il y a près d’un an. Ça coince pour un article, il faut que je joigne une responsable qui ne va pas me simplifier les choses. Je n’arrive pas à me mettre à écrire, je sens que je fais de la résistance passive.

17 janvier
Je n’ai plus vraiment le choix, je dois écrire ma première série d’articles aujourd’hui. J’en expédie un premier avant mon rendez-vous à l’autre bout de la ville. Je me présente à l’accueil et l’on me remet un badge. Je contemple une gigantesque maquette du port de commerce en attendant que l’on vienne me chercher. Elle me fait penser à la maquette de l’Islande visible dans le hall de l’hôtel de ville de Reykjavík. Je découvre une vue inédite sur le port depuis une grande terrasse surplombante. J’enregistre la conversation sans avoir pris le temps de demander à mes interlocuteurs. Le camion derrière moi me fait des appels de phares pour que je passe au rouge aux feux alternés d’un chantier. Mon rendez-vous téléphonique de l’après-midi est sans grand intérêt. Je rédige quatre articles dans l’après-midi. C’était bien ça, il fallait que je sois au pied du mur pour m’y mettre. Nous regardons une série de vidéos sur France Musique. Je découvre l’existence d’instruments dont je n’avais jamais entendu parler : l’archiluth, le khène, le valiha, le célesta, le nyckelharpa, le cristal Baschet, l’euphonium et le serpent. Je termine la journée en écoutant Lior Shoov, avec le sentiment du devoir à moitié accompli.

18 janvier
Le dilemme du matin est de savoir si je vais courir ou pas. J’ai la flemme, il fait froid. J’envoie les articles écrits hier, après une ultime relecture. Je reçois un mail m’informant qu’un texte envoyé il y a des mois n’était finalement pas pris dans une revue. Je n’ai d’abord pas compris parce que j’avais complètement oublié cet envoi, je pensais même que la revue avait disparu après son premier numéro. Je prépare mes ateliers de l’après-midi. J’ai encore une fois peu d’étudiants, je suis sérieusement démotivé. On parvient tout de même à mener une séance plaisante. Pour la troisième année consécutive, un dragon de papier surgit durant l’atelier : ce sont les étudiants asiatiques qui préparent leur nouvel an sur le parvis de la fac. Je réussi à éviter quelqu’un que je n’ai pas envie de voir. Le soir, je lis un article dans la presse locale, informant que la commune va installer 30 nouvelles caméras de vidéosurveillance. Il y en aura près de 1 pour 100 habitants, c’est hallucinant. La plus grande menace, sur la commune, c’est de se prendre les pieds dans les laisses des bichons, généreusement tendues au travers de la chaussée par leurs propriétaires grisonnants. J’espère que les caméras mettront fin à ces incivilités.

19 janvier
Je cours 32 minutes. Les flaques d’eau sont gelées, la plage est couverte de givre, des oiseaux passent devant moi en formation cerf-volant : un premier groupe de tête composant la forme d’un losange, et les traînards derrière, à faire une longue queue. (Et rien pour prendre une photo.) J’ai des velléités de travail, mises à mal par ma flemme et le boucan que font les ouvriers du chantier voisin, qui bricolent pratiquement sur mon toit. Nous commandons deux grandes pizzas, et le pizzaïolo nous en prépare deux petites. Finalement, la quantité semble plus ajustée, chacun mange exactement selon son appétit. La pizzéria a commis une grave erreur, nous ne commanderons désormais que des petites pizzas.

20 janvier
J’accompagne Benjamin à son atelier. J’emprunte un vélo municipal. La selle est couverte de givre, que je frotte avec mon gros pull. La restitution du vélo ne fonctionne pas. Je décide de passer à la librairie et de laisser le problème se résoudre tout seul. J’achète deux livres, le copain libraire m’en offre un troisième. Le vélo a été restitué entre-temps. Je rentre par les petites rues. Sur la rocade, ça freine brusquement : un marcassin sonné titube au milieu des voies. J’achète du bois, des vis, et je monte une nouvelle bibliothèque dans l’après-midi, pour soulager la plus grande et résorber les dépôts disséminés un peu partout. À quelques menues broutilles près, je me sors très honorablement de mon travail de menuiserie.

21 janvier
Je dors mal et reste éveillé une partie de la nuit. Le froid a fait place à la pluie et j’ai la flemme d’aller courir. Je lis Arpenté, d’Alain Freudiger. Je grignote, sans vraiment manger. C’est une journée où je n’ai pas mis le nez dehors, où j’ai lu, écris un peu, glandé un peu sur internet. Et ça me va très bien.