Bonheur portatif

par Philippe Guerry


Janvier, semaine 4 – Décès, dessins, déçus

22 janvier
Je suis en ciré, dans la nuit, sous la pluie, à chasser du lait et du PQ. J’envoie un mail à Tony pour lui montrer des impressions faites avec de la corde. Il répond presque aussitôt et je suis content de commencer ma semaine par un échange distant, mais plein de sympathie. Je devrais aller courir, je me suis promis de ne jamais laisser plus de deux jours sans courir, mais il flotte dru. Autant cela ne me dérange pas de courir dans le froid, autant je n’apprécie pas du tout de courir sous la pluie. Je regarde le documentaire du cinéaste que je dois interviewer cet après-midi. Je reçois plein de petites demandes de boulot. Aucune ne m’emballe mais il faut bien manger, je prends tout. Après mon expédition matinale, je retourne à la supérette pêcher du poisson pour Benjamin. Sur le lieu de l’interview, comme je suis seul à attendre dans le bureau, je suis tenté de piquer un livre auquel j’ai contribué et que je découvre ici, mais je me ressaisis. Finalement, je demande poliment si je peux en prendre un et on me l’offre de bon cœur. Je fais mon interview. En sortant, j’ai reçu une nouvelle demande d’atelier. Je passe chez le libraire voir quel bouquin pourrait me servir. Je commande les Nouvelles de trois lignes, de Félix Fénéon, on verra bien. J’aperçois en ville une vieille connaissance qui marche tout seul, alors que je suis habitué à le croiser en couple, et je n’ose pas l’aborder de crainte qu’il ne m’apprenne une mauvaise nouvelle. J’ai un mauvais pressentiment. Plutôt que d’aller courir parce que la pluie a cessé, je file à la supérette pour la troisième fois chercher des oursons à la guimauve. J’y retourne une quatrième fois pour le repas du dîner.

23 janvier
Je cours presque 33 minutes. Je fais un peu de courrier et entame une deuxième série d’articles à rendre dans la semaine. Junior m’informe qu’un site que nous utilisons a été piraté et il m’invite à changer mon mot de passe. Je parviens très laborieusement à rédiger trois articles. Je consulte les avis d’obsèques en ligne qui me confirment la mauvaise intuition de la veille. L’autre membre du couple inséparable que je croisais en ville est bien décédée. C’était ma première employeuse, qui m’avait spontanément tiré de l’impasse où je me trouvais, tout jeune homme, après le faux départ de ma première vie étudiante.

24 janvier
Je cours presque 33 minutes. Je poursuis ma série d’articles, toujours aussi laborieusement. Une prof me demande si le petit livre que j’ai écrit à partir de dépêches d’agence, et illustré par un ami, est lisible par ses élèves de 4e et je me retrouve à lui décrire la page que j’ai sous les yeux : les hanches d’une femme en porte-jarretelle.

25 janvier
Je poursuis mes rédactions d’articles. J’entame l’écriture d’un portrait, c’est déjà un peu plus motivant. Nous entamons pour la troisième année la collecte, la lecture et la saisie des secrets que nous confient les étudiants. Cette année, ce n’est pas très rigolo, les étudiants semblent prendre la consigne un peu trop au pied de la lettre. L’atelier se passe. J’emprunte un vélo de la ville pour me rendre à la librairie. C’est toujours le même problème pour le restituer. Je suis démuni devant un moulin à café électrique dans une grande surface, je préfère demander comment il faut procéder plutôt que de faire une bêtise. Il suffit d’appuyer sur le bouton. J’ai une douleur qui me cherche dans le bas du dos.

26 janvier
Je cours 33 minutes, dans la brume. Je termine le portrait, un peu moins vite que prévu, mais j’en suis assez content. Il me reste un peu de temps pour commencer un nouveau boulot, mais je suis à deux heures de partir à Angoulême et je n’arrive pas à me motiver. Je fais mon petit sac. Je résous le problème de bourdonnement électrique dans une des chambres de l’étage, qui nous questionnait depuis deux ans et demi. Il fallait couper la VMC sur le tableau électrique. La route est éprouvante jusqu’à Angoulême : pluie, brouillard, nuit, trafic dense sur de toutes petites routes, phares dans les yeux. Je suis content d’arriver. Nous retrouvons Cadette.

27 janvier
Nous débutons notre journée festivalière par l’expo des coureurs de Mattoti.

Dans la file, le public caractéristique du festival, des étudiants des Beaux-Arts ou assimilés, avec des pantalons trop courts, des baskets moches, des coupes savamment négligées. Nous enchaînons par une table-ronde avec Lisa Mandel, James et Fabrice Erre. Le modérateur est insupportable. Nous mangeons au restaurant universitaire, trois repas complets pour le prix d’un hamburger au food-truck voisin. Nous prenons la file pour l’expo consacrée à Riad Sattouf. Nous sortons tous les trois mi-déçus, mi-sceptiques, comme souvent. Il y a trop de monde, certes, mais je suis toujours vaguement agacé par les trouvailles un peu foireuse de la scénographie (ici, l’évocation de la chambre de Sattouf, avec un blouson accroché et des Adidas Torsion, bof). Nous faisons demi-tour face à l’affluence au Musée de la bande dessinée. On se pose dans l’appartement de Cadette. On en profite pour remplacer son smartphone, dont l’écran fait n’importe quoi. Nous entrons sans faire la queue dans la « bulle des indépendants et alternatifs ». Même impression désagréable, l’affluence empêche de profiter un tant soit peu des livres exposés. Benjamin achète un recueil de poésie à un micro-éditeur, et Cadette deux cartes postales. On termine notre journée, et notre incursion festivalière, par un mapping inspiré de l’œuvre de Dracula, dans une chapelle. Rien qui puisse me réconcilier avec les festivals. Deux pizzas Sodebo et on regarde Oppenheimer tous les trois sous la couette.

28 janvier
Les rues sont désertes ce matin et ça fait du bien. Les croissants sont mon achat le plus satisfaisant du week-end. J’accompagne Cadette au marché. Nous ressortons avec Benjamin pour une promenade ensoleillée le long des remparts de la ville, loin de l’agitation festivalière. Les autoroutes ont été dégagées, à l’exception d’un petit tronçon qui nous oblige à un détour dans la pampa, au pays des radars-tourelles. À mon retour, j’ai reçu des mails de boulot. Ma chérie rentre de son week-end à la montagne précisément au moment où je m’apprête à servir ma tortilla.