5 février
La mouture du café est trop grossière pour le percolateur. Ce qui en coule est clair, et n’a pas grand goût. À défaut de courir, je fais mon courrier. Signature de convention, relecture, correction, édition de nouvelles. Je prépare un peu plus que d’habitude l’interview de cet après-midi. Je veux montrer à quelqu’un une erreur de pagination repérée dans mon exemplaire d’un catalogue mais dans le catalogue que je prends pour montrer l’erreur, il n’y a pas d’erreur. Je trouve Hyam dans son appartement, elle a complètement oublié notre rendez-vous. Elle me demande quelques minutes et nous nous retrouvons dans la petite cuisine de la résidence d’écriture. L’échange devient de moins en moins formel. Hyam me demande d’arrêter l’enregistrement afin qu’elle me raconte en off les mille et une péripéties plus ou moins licites de sa vie au Liban. Je lui donne quelques conseils pour les ateliers d’écriture qu’elle doit mener auprès de retraitées d’un quartier chic de la ville, et auprès de détenus en réinsertion. Elle m’offre le reste d’un sachet de mélange apéritif en provenance de Beyrouth, dans lequel nous avons tapé en finissant l’interview. Je passe à la librairie récupérer les Nouvelles en trois lignes de Félix Fénéon. Je passe acheter trois pots de notre café habituel et j’y mélange le café grossièrement moulu, afin qu’on l’écoule petit à petit.
6 février
Je cours un peu moins de 33 minutes. Je lis à voix haute une vingtaine de textes de lycéens globalement mauvais, en forçant délibérément le trait, en changeant les mots, en ajoutant des âneries. Je supprime plus d’une centaine de mails. Je crée ma première offre sur Pass Culture Pro mais il me manque un critère obligatoire pour finaliser mon offre. Je lis Sans valeur, de Gaëlle Obiégly.
Le journal est une forme d’écriture désœuvrée. On n’y cherche pas la représentation. C’est la vie même qui s’y déverse. Encore plus que des les lettres, parce que les lettres qu’on écrit peuvent subir l’influence de leurs destinataires. Le journal a une pureté qui procède de son impureté. Il n’y a pas de sujet noble ni de dérisoire dans un journal intime, n’importe quoi peut être livré aux pages du cahier. Il le faut. Tenir une main courante prend du temps mais cela permet aussi d’en conserver l’esprit ; l’esprit du temps. C’est important de déposer les réflexions et les faits, parce que sinon tout s’évapore. Il ne reste rien d’il y a trois jours. Si j’écris chaque jour ce que j’ai vu, en regardant simplement autour de moi, en saisissant ce qui passe, c’est parce que je sais que tout s’évapore. Si j’écris ce qui se passe en moi quand je regarde une image fixe, un tableau, un film, c’est parce que je sais que mes impressions vont se désintégrer.
7 février
Je cours un peu plus de 34 minutes, avec le vent de face à l’aller. Tous les jours, je croise un petit monsieur avec son chien et se saluer est devenu pour nous deux une sorte de rituel. Je rédige un article pour les collégiens de la semaine prochaine. J’accompagne Benjamin chez l’orthodontiste. L’appli de stationnement demande une validation de la banque, qui n’arrive pas. Je dois procéder une nouvelle fois au paiement. Dans ces cas-là, je ne sais jamais si je vais être débité deux fois et, évidemment, je ne pense jamais à vérifier. Et je ne saurais même pas comment faire pour demander le remboursement, et quand bien même, je renoncerais sûrement à une procédure probablement débilitante, juste pour récupérer 1 euro. Je fais des courses à l’aveugle, sans avoir l’idée d’un repas. C’était le jour de leur coupe annuelle pour les arbres de la rue, ils tendent désormais leurs doigts crochus vers le ciel, c’est Sleepy Hollow dans ma station balnéaire.

Ma chérie m’appelle pour me dire que, « rien de grave », elle a verrouillé la voiture avec l’unique clé à l’intérieur. Je fais des hot-dogs.
8 février
Je suis sous la pluie à tenter de crocheter la voiture, chaque personne qui passe me regarde bizarrement et je sens que ma carrière de voleur va très vite s’arrêter. Je n’ai pas du tout envie de faire ça et j’y mets peu de bonne volonté. Je lâche l’affaire après un quart d’heure. Par acquit de conscience, je m’arrête chez le mécanicien qui se trouve sur la route mais même lui ne voit pas comment m’aider. J’abandonne, le problème va se résoudre tout seul. Je reprends ce que je sais faire à peu près, écrire des articles, préparer des ateliers. Ma mère m’appelle : elle vient de mettre la main sur de vieux trousseaux de clés, elle pense que peut-être l’une d’entre elles pourrait être le double de celle tombée dans la bagnole. J’enfourche mon vélo et retrouve ma mère sur un parking. Une des clés est la bonne. Affaire classée. L’atelier avec les étudiants se passe, les effectifs changent d’une heure à l’autre, entre ceux qui arrivent très en retard et ceux qui doivent partir plus tôt. Je suis impatient que ces ateliers se terminent. Je fais des courses au bio. Je lis L’échec, de Claro.
Je préfère ne pas écrire plutôt que de prendre le risque d’un échec encore plus grand. Le livre existe en moi, en germe, il croît, se rétracte, me hante, mais quelque chose m’empêche de le mettre en acte. Est-ce parce que je présume qu’il est au-dessus de mes forces, ou est-ce qu’il m’apparait comme vain de déplier ses promesses ? Ces deux questions, dans l’esprit de celui qui s’abstient, n’en forment qu’une.
9 février
Je me réveille en espérant qu’il ne soit pas loin de sept heures. Il n’est que quatre. Je cours 10 minutes et la pluie me fait rebrousser chemin. Je cours 19 minutes et je rentre trempé. J’ai envie de ne rien faire mais il y a plein de petites merdasses dont il faut s’occuper. Je finis L’échec, de Claro.
Est-ce un hasard si, écrivant, ne sachant faire que cela, j’éprouve une fascination pour ce que, au début de ce livre, dans ses premiers ratés, j’appelais l’art de faillir ? Est-ce un hasard si pour moi échouer a été, aussi, bien sûr, une parade, une façon de répondre à ces obscènes injonctions à la réussite qui saturent l’air social que nous respirons ? Écrire m’obligeait à tourner le dos aux commandements d’ascension. Écrire, c’est-à-dire passer sa vie à ne pas savoir vraiment écrire, à devoir sans cesse récrire.
10 février
Je passe à la librairie, à la chaussetterie-caleçonnerie, à la betteraverie-endiverie. La selle du vélo municipal que j’emprunte pour tout cela est gorgée de la pluie de la nuit et je fais mes courses le cul mouillé. Je lis Je vais entrer dans un pays, de Guillaume Marie. Je fais un long détour par la cambrousse pour rejoindre la médiathèque d’un village voisin, plutôt que d’emprunter la rocade, qui m’y aurait conduit en trois fois moins de temps. J’attends la fin de l’averse dans la voiture. J’emprunte un livre alors que je ne le voulais pas. Je pars en mission pour rapporter pour le goûter deux parts de flan et une religieuse au café mais notre pâtissier ne propose rien de tout ça aujourd’hui. Je me rabats sur la boulangerie où nous n’allons plus et ressors avec trois vilains gâteaux, dont une religieuse, mais pas de flan. Je cuisine des épinards et des champignons à la crème. J’entame L’Appel des odeurs, de Ryoko Sekiguchi.
11 février
Je ne vais pas courir et ce n’est que de la flemme. Je bouquine une bonne partie de la matinée, et de la journée. La patronne de la supérette me signale que le sac d’oursons à la guimauve que je m’apprête à acheter n’est pas complètement hermétique. Elle se propose de m’en offrir un deuxième en compensation et je suis incapable de refuser. La spirale de l’échec.
