11 mars
Après une quinzaine relativement tranquille, une nouvelle vague de boulot s’annonce. J’en fais la liste. Quand j’en arrive à devoir faire la liste des travaux en cours et à venir, ce n’est pas bon signe, c’est que c’est déjà trop tard. Dans ces cas-là, j’ai surtout envie de tout repousser à plus tard et de bouquiner dans un fauteuil. Mais ce n’est pas la bonne stratégie. Alors, je m’y mets, péniblement. En fin de journée, j’ai déjà réglé pas mal de petites merdasses, plusieurs contacts pris, une interview/portrait rédigée envoyée, un long article que je laissais traîner, le début de mon pensum délibératif mensuel. Les voisins d’en face déménagent et le ballet des locataires saisonniers va reprendre. J’avance sur mon récit, j’efface, je récris, j’essaie des trucs. Ce matin, la relecture avait été un peu déprimante, ce soir, je suis un peu plus content de ce que j’ai écrit.
12 mars
Ce matin, Benjamin avant de partir au collège me dit que ses copines avaient trouvé sa chaine d’antivol « stylée », soit exactement ce qu’elles avaient dit de moi samedi, après l’après-midi qu’elles avaient passé à la maison. Être aussi stylé qu’une chaine d’antivol, ça aide à garder les pieds sur terre. Ce matin, c’est la tournée des bons conseils de développement personnel pour écrivains : dans un mail de Laura Vazquez,
Déterminez ce qui fonctionne en vous et faites-le.
puis, plus utile, dans une note de Guillaume Vissac,
Tâcher de placer la meilleure phrase en dernier.
Je vais essayer de m’en souvenir, à moins que les collégiens que je dois rencontrer dans deux heures ne m’aspirent le cerveau. Hier soir, en bouinant sur Arte, je suis tombé sur une petite pastille vidéo dans laquelle un artiste avait créé une fausse start-up, « l’Université internationale de gardiennage de voiture », pour moquer l’esprit d’entreprise et la monétisation du moindre de nos gestes. Ce matin, dans le journal local, je lis un article sur une ancienne « responsable administrative auprès de TPE et chargée de mission au sein du Réseau Entreprendre » qui vient de créer sa boîte pour promouvoir l’usage du vélo en entreprise :
Pour 300 euros, les salariés ont pu en apprendre davantage sur la pratique du vélo et participer à des ateliers de conduite dans la cour de l’atelier.
Pour 300 euros, je propose : des ateliers pour sortir le bon jour la bonne couleur de poubelles, une formation pour séniors pour apprendre à rembobiner la laisse qui relie à son chien, ou un webinaire pour apprendre des gestes éco-responsables, comme mettre un pull quand il fait froid. Pour faire suite à la séance de théâtre d’improvisation d’où sortent les élèves, j’improvise largement mon propre atelier. Ça passe, heureusement l’atelier ne dure qu’une heure. Dans le parking souterrain, à l’arrivée : Lio. Au départ : Plastic Bertrand. Je marche en ville en espérant au fond de moi ne croiser personne. Je croise Anne. La conversation avec Franck dure près de deux heures. Comme nous sommes partis à parler du vide et du langage, je lui lis des fragments de mes Voeux du Maire :
Œuvrer pour le déploiement opérationnel d’une structure agile d’acteurs impliqués dans les processus prospectifs.
Optimiser la labellisation de nos axes stratégiques par une évaluation dynamique de notre démarche de concertation.
Agir pour des process de co-création valorisant les unités de réduction incitative des émissions de nos pôles de structure locaux.Sensibiliser au pacte d’inclusion et de solidarité partenariale pour soutenir les gisements de potentialités territoriales.
Amorcer le pilotage du redéploiement participatif de nos dynamiques d’action pour repenser les axes renouvelables
Encourager l’adaptabilité de nos référentiels de soutien aux solutions innovantes en faveur des vecteurs de bien-être et de développement.
…
Franck rit comme un enfant. Je reçois une alerte aux pollens : les flouves sont lâchées.
13 mars
Abattage efficace : pensum délibératif mensuel, interview/portrait au pied levé, portrait de Franck, courrier. Je passe l’après-midi à travailler pour Junior. Tout le monde valide le portrait de Franck, y compris Franck, c’était pas gagné. On binge la série Samuel avec Benjamin, 21 épisodes de 5 minutes, c’est à ma portée. Je n’ai pas foutu le nez dehors et pas fait grand chose d’autre que travailler.
14 mars
Il fait beau, je pars en sweat et dans la voiture, je me dis que si je dois perdre vingt minutes en ville, je vais cailler. Je fais demi-tour pour prendre un blouson. Premier faux départ. Au moment de sortir de la ville, j’aperçois les poids lourds à l’arrêt sur la rocade, signe qu’il y a un accident. Je fais demi-tour au dernier moment pour prendre une autre sortie dans la cambrousse, avec travaux et feux alternés. Je zappe l’étape magasin de bricolage. Deuxième faux départ. France Gall dans le parking souterrain. Je me demande si la Sacem verse des royalties aux ayants-droits pour les musiques diffusées dans un parking. Mes petits collègues pigistes prennent un malin plaisir à martyriser la chargée de comm’ chargée de nous filer du travail. J’aime bien mes petits collègues mais je les trouve pénibles quand ils font ça. Je prends un café avec Pierre. Je croise I. que je m’apprête à embrasser et qui me coupe dans mon élan en disant, exactement comme si elle m’annonçait qu’elle était en retard, « Je te dis pas bonjour, j’ai un cancer, tu sais ? j’ai un cancer. » Je ne fais pas attention à la chanson dans le parking, au départ. Je mets la main sur le fameux scotch double-face tramé que l’on m’a demandé pour accrocher l’expo au musée. Je me demande si A. n’a pas bu, avant de commencer l’atelier, parce que son élocution a quelque chose de pâteux. On va beaucoup plus vite que prévu à ficeler nos Secrets, en une heure c’est plié. J’offre un café aux étudiantes, pour ne pas partir trop tôt. Je suis assez impatient de tourner cette page. Nouvelle demande par mail pour animer un atelier de deux heures. J’improvise un plat avec du lait de coco et de la coriandre, ça ne peut pas être mauvais. Ce n’est pas mauvais, pas exceptionnel non plus. Je m’installe dans un fauteuil pour bouquiner et je me dis qu’il me manque un truc et je me rappelle que ma chérie a acheté récemment des bonbons anglais au réglisse et que le sachet m’attend dans le placard de la cuisine. Je termine Écrire et dire, le livre d’entretien entre Caroline Broué et Jérôme Garcin.
15 mars
Je passe la matinée à lire, relire et amender une nouvelle écrite par des étudiants. Beaucoup de grands mots, des images improbables, on veut faire littéraire, on en a plein la bouche, je taille sévèrement là-dedans. Mais le récit tient à peu près. Une autre étudiante m’envoie un texte à relire mais dans un format non modifiable. J’appelle une torréfactrice pour une rapide interview téléphonique. Elle est dans sa boutique et j’entends l’arrivée d’un client, en réalité un commercial, quelqu’un qui travaille dans une boîte de comm voisine, dans la même zone commerciale et qui déroule tout son argumentaire, « ça pourrait être intéressant de se rencontrer, même si vous ne faites pas appel à nous, mais enfin ça nous permettrait de cerner vos besoins en comm, et de voir ce que l’on peut faire ensemble, c’est dommage d’être voisin et de ne pas se connaître et puis, ça permet de faire vivre l’activité locale ». La torréfactrice avec laquelle j’étais en ligne entretient le dialogue. Elle n’a pas complètement oublié que j’étais en ligne puisque je l’entends annoncer au commercial qu’elle me met en pause. Je passe cinq bonnes minutes à écouter le bruit de mon inexistence, avant que la commerçante ne me reprenne. Dans la soirée, j’écoute trois podcasts sur les quatre consacrés à Perec sur France Culture. Je ne me souviens pas du moment où le « podcast » a définitivement supplanté « l’émission ».
16 mars
Chaque samedi, je reçois vers 9h la newsletter de l’INA. J’ ai signalé sur leur site il y a quelques mois que l’association de couleurs entre la typo et le fond rendait la lecture difficile, voire impossible, et l’INA m’a fort courtoisement répondu qu’il me remerciait de ma remarque et qu’il allait la prendre en considération. Depuis, chaque semaine, leur newsletter me rappelle combien il est vain de lutter contre les gens de la comm.

Nous nous rendons aux portes ouvertes du lycée de secteur pour Benjamin. On s’est donné une grosse demi-heure, ce qui est un peu optimiste. Mauvais choix stratégique : on commence par une « conférence » et on pressent que ça va nous bouffer tout notre crédit. On file dès les premiers mots. On visite la salle de théâtre, puis la salle d’arts plastiques. Nous prenons un café en ville, ma chérie et moi, c’est devenu moins fréquent que quand nous habitions en ville. Nouvel après-midi à remanier des lettres de motivation pour Junior, qui croule sous le boulot. Cadette m’apporte une gaufre de réconfort. Nous allons manger au resto avec Cadette et Benjamin, c’est rare aussi.
17 mars
Je me lève de bonne heure et je profite du silence dans la maison pour mettre de l’ordre dans mes notes, et pour rattraper un peu de retard. Comme l’instant se prête au vagabondage des pensées, j’établis une mini-liste des choses à faire dans les cinq prochaines minutes :
- 1 – faire pipi
- 2 – monter réveiller Cadette
- 3 – me faire un café avant qu’elle ne descende et s’en fasse un pour elle
En montant l’escalier, je m’applique à faire craquer le moins possible les marches en bois pour ne réveiller personne d’autre. Mais c’est trop tard, ce peu de mouvement suffit à égayer la maisonnée, on bascule dans un autre moment de la journée. Je m’apprête à inscrire Benjamin à un examen de certification de son niveau d’anglais mais je suis stoppé net par le prix, 200 €, pour un papier dont il n’a pour l’heure aucun besoin. Je passe par la plage après la supérette, et il se met à pleuvoir, je mange mes nounours sous le auvent d’un hôtel face à la mer. Je lis Sisyphe, de Donatien Leroy.
(…), il est seul, il respire enfin, il sourit, quelle comédie, oui, quelle comédie, pourquoi faire semblant, pourquoi ne pas le dire, qu’on s’en fout éperdument, pourquoi, il sourit, il hoche la tête, quelle comédie, oui, quelle comédie, ça va passer, oui ça va passer vite, et tout rentrera dans l’ordre, l’ordre des choses, et il le veut, que ça rentre dans l’ordre, (…)
