Bonheur portatif

par Philippe Guerry


Mars, semaine 12 – Zébulon, escarbilles, artichauts

18 mars
A force de zébulonner d’un projet à l’autre, je finis par ne pas toujours avoir la tête à ce que je fais. Je me prépare un café en me répétant ce qu’il me reste à faire avant l’accrochage de cet après-midi, et j’oublie de placer ma tasse sous le percolateur. C’est anecdotique mais c’est à l’image de ce que je redoute chaque semaine : arriver à la limite de mes capacités de jonglage. Plus tard dans la matinée, j’oublie d’acheter un des deux articles pour lesquels je me suis spécialement déplacé jusqu’à la grande surface de bricolage. Je retrouve deux étudiants devant le musée et nous accrochons nos petits cartels sur cartons-plume. Le résultat n’est pas parfait, ce que ne manque pas de pointer la conservatrice-adjointe. Des petites escarbilles de carton-plume ici, des cartels pas parfaitement alignés là… Nous nous lançons dans du fignolage de précision, avec découpe à même les murs (les cartels sont doublement collés) et insertion de petits rajouts de scotch double-face tramé à la pince à épiler pour plaquer les cartels récalcitrants.

Il faut que j’arrête d’utiliser du carton-plume pour mes expos, c’est vraiment un support pourri. J’ai tendance à toujours vouloir faire à l’économie, même quand ce n’est pas moi qui paye et ça se ressent dans mes productions. Je ressors contrarié de cet accrochage, et tard, et ça me fout en rogne, d’autant que je pensais préparer en fin d’après-midi l’atelier de demain matin. J’oublie mes clés sur la porte d’entrée, côté rue. Une légère surchauffe. Je cuisine un riz cantonais.

19 mars
Je ne veux pas regarder l’heure sur mon smartphone dans la nuit parce que j’ai peur qu’il ne soit que 4 heures. Quand je cède, il est 2 heures. Parfois, lors de ces petits épisodes d’insomnie entre deux sommeils, j’ai plein d’idées originales. Là, c’est un débordement d’idées noires, sur tous les sujets, les expos, les ateliers, mes travaux d’écriture, j’ai l’impression d’être ma belle-mère. Le matin balaie tout. Dans la note du jour de Guillaume Vissac, j’entends un écho :

Toutes mes pensées du matin, ce n’est pas la première fois que je les pense. Peut-être qu’au bout d’un certain temps le volume potentiel de pensées s’épuise, et alors c’est le grand ressassement. Même cette pensée il me semble l’avoir déjà eue.

Je demande à Chat GPT de me proposer une organisation pour mon atelier de ce matin. Une voix distante dans un haut-parleur m’avertit que j’arrive au bout d’un minuscule tapis roulant et m’engage à me sécuriser. L’atelier se passe. J’entre pour la deuxième fois en quelques jours dans une salle d’arts plastiques. Dans celle-ci, je déjeune avec Catherine, nous nous donnons des nouvelles. Les gelées sont sans doute passées, j’ouvre le réseau d’eau de la terrasse. Le regard est bouché, il semble plein de sable et de feuilles. Non, en fait, j’en retire plein de pierres et je ne sais pas si elles ont été placées là délibérément. Les regards se bouchent et les narines aussi, puisque tombent coup sur coup deux alertes pollens : plantain et pariétaire, il va falloir commencer les traitements préventifs si je ne veux pas commencer à jouer les agonisants chaque nuit. J’écoute le quatrième épisode de Sur les lieux de Georges Perec, de Claire Zalc, sur France Culture. À la fin de chaque épisode, Claire Zalc demande aux personnes interrogées de donner « leur lieu », en rapport avec le thème de chaque émission :

  • le lieu de l’enfance
  • le lieu de l’amour
  • le lieu de passage
  • le lieu des origines

Je ne sais pas répondre spontanément à tout.

20 mars
La journée se passe à liquider quelques affaires courantes : relectures de nouvelles et de projets étudiants, impressions en retard, derniers préparatifs pour les accrochages de demain. Je fais tout sans réel entrain, j’ai surtout envie que ce soit derrière moi.

21 mars
Matinée consacrée aux ateliers menés à l’Université. Je ne sais pas sur quel pied danser concernant les suites à donner à ces ateliers (l’échéance de l’appel à propositions pour l’année prochaine approche), entre arrêter là l’expérience, qui m’a bien lassée cette année, et m’y relancer de plus belle, sur une nouvelle proposition ou sur une proposition avec d’autres artistes, ce qui n’est pas vraiment dans mes habitudes. Dans le train, un homme parle portugais à son amie. Il parle plutôt pas mal, mais sans chercher à mettre le moindre accent, si ce n’est l’accent français, le résultat est assez bizarre. L’après-midi est consacrée aux accrochages des expos des étudiants, qui se déroulent pas trop mal. Quatre étudiants mal dégrossis, du genre jeunes réacs jouant la provoc dans des mues improbables, nous traînent dans les pattes pendant qu’on installe. Pour la troisième fois, je colle notre affiche de questions.

Je reçois pleins de commandes de boulot pendant l’après-midi, ça n’arrêtera jamais. Nos Secrets rencontrent comme à chaque fois un franc succès. Je traîne esseulé en attendant le début du vernissage. Aucun de mes étudiants ne veut prendre la parole, je suis obligé de m’y coller. Une dadame « artiste » m’alpague pour avoir des renseignements sur les ateliers. La chorale étudiante me fait battre en retraite plus tôt que prévu. Je m’engouffre dans le train du soir, je pourrais m’y endormir. Je reste deux heures au téléphone avec Junior pour faire un point sur ses histoires de Master. C’est quand je me couche que le sommeil me quitte.

22 mars
Je passe la matinée sur des sites d’archives. Benjamin se pince les cheveux dans la sangle de mon appareil-photo. J’essaie de l’en extraire mais je lui tire davantage encore les cheveux, il me râle dessus, je lui râle dessus, tout va bien. Rédaction d’une newsletter et envoi de divers mails dans l’après-midi. Je me rends à la médiathèque pour porter mon bouquin et régler le problème du livre que l’on me réclame alors que je suis certain de l’avoir rendu. Un radar flashe quand je passe à sa hauteur mais je suis presque certain que c’est pour la voiture qui me double. Le bouquin que l’on me réclame trône sur un présentoir de la bibliothèque, problème réglé. Je papote avec le bibliothécaire, qui s’est amusé à chercher mon nom sur internet et cherche à savoir ce que j’écris. Je prépare des croque-monsieur.

23 mars
J’ai la flemme d’aller sur l’île, j’ai envie de profiter de mon samedi pour ne rien faire et pour autant, je me dis que ça me ferait du bien de sortir. On retrouve la petite communauté éducative que l’on a quittée l’an dernier et on est tous contents de se retrouver. Je débute l’assemblée générale en piètre posture, accroupi en mauvais équilibre sur mes guiboles, avec les mollets qui tirent, j’ai peur de ne pas tenir bien longtemps, jusqu’à ce que je trouve un bord de fenêtres pour poser mes fesses. Le serveur du resto veut bien faire et en fait un peu trop, mais c’est plus amusant qu’agaçant. Nous sommes finalement de retour bien plus tôt que prévu et j’ai encore le temps d’aller à la rencontre avec Denis à la librairie. J’embarque Cadette avec moi. Après Cadette, je suis le plus jeune de l’assemblée de lecteurs venus écouter l’écrivain, ce n’est pas rassurant. Je me suis reconstitué une pile de livres à lire intéressante, je suis prêt pour un nouveau confinement. Nous enfilons bonnets et cirés chauds pour aller assister à la représentation de La Tortue de Gauguin, de la compagnie Lucamoros, en famille et sur une esplanade ventée. L’ascenseur du parking, prévu pour supporter 1 000 kg s’alarme dès que nous dépassons les trois passagers, ce n’est pas rassurant.

24 mars
Je reçois un mail très sympathique de Denis, qui me remercie d’avoir pu venir à la rencontre hier. Comme il me l’avait proposé, je lui envoie une sélection de mes textes. Une nouvelle bouteille à la mer, mais envoyée à quelqu’un qui la réclame. Je prépare une salade de patates et artichauts (et de câpres, et de persil). Nous fignolons avec Junior ses dernières démarches d’admission en Master. Son avenir est désormais dans les mains d’un algorithme. Je reprends et j’avance, petit à petit, sur mon texte. Pour l’instant, ça ne ressemble à rien.