25 mars
Dans ma revue de web du matin je tombe sur une chronique de Guy Bennett où il dévoile sa play-list d’écriture, que je fais mienne pour la matinée. J’envoie les rédactionnels d’une newsletter, avec un édito par terrible, on verra bien. J’échange vite fait au téléphone avec Julia pour que l’on monte un dossier d’ateliers ensemble et avec Héloïse. Je déclare en faire mon affaire, pour accélérer les choses, alors que j’ai déjà une semaine très chargée. Je n’avais qu’à rien proposer mais alors j’aurais réduit mes chances d’être retenu. Je reçois un mail extrêmement chaleureux de Denis, suite à la lecture de mes textes. Il m’incite à les proposer à quelques éditeurs, qu’il me recommande. Je reçois un autre mail m’informant qu’une nouvelle lectrice de ce blog vient de s’abonner sur une autre plateforme sur laquelle je ne poste plus (sur laquelle je n’ai jamais posté). J’hésite à lui répondre pour le lui dire, je trouve ça dommage qu’elle attende à la mauvaise porte alors qu’il y a quelqu’un à la maison. Je lui signale la confusion et elle s’abonne ici aussitôt. Bienvenue. Je me connecte pour une visio et je salue l’organisatrice, avec qui je travaille régulièrement depuis quelques années, d’un très chaleureux « Bonjour Nathalie » avant de réaliser qu’elle s’appelle Virginie. Je m’apprête à me confondre en excuses avant qu’elle me signale que mon micro n’est pas branché. Je salue Virginie. Dans la soirée, je reçois un mail d’un des éditeurs recommandés par Denis. Est-ce un hasard ? je ne veux pas savoir, je m’enhardis à lui envoyer mes textes. Un autre mail encore, tardif celui-là, m’informe que des étudiants se sont plaints de certains secrets exposés et qu’en conséquence, l’initiative a été prise de retirer ces secrets. Je téléphone à ma mère pour savoir si elle a récupéré ses yeux et tandis qu’elle me donne en fond sonore des nouvelles du monde entier, je tente de débrouiller cette fâcheuse affaire. Je rédige une réponse expliquant que si l’on enlève tous les secrets choquants ou dérangeants de cette exposition, il ne va plus rester qu’un mince filet d’eau tiède. J’essaie de peser mes mots et prends la décision de laisser reposer ce mail jusqu’à demain. Je reçois un premier retour, encore plus tardif, sur la newsletter de ce matin. L’édito est bien à reprendre.
26 mars
Je n’arrive pas à estimer combien de temps je reste éveillé la nuit, entre deux sommeils. Je m’interdis de regarder l’heure. Je me réveille fatigué. J’expédie quelques affaires courantes et je fais un aller-retour pour un premier atelier au collège. Je passe de 4 couleurs en 4 couleurs. J’avale un wrap avec Benjamin qui est sur un petit nuage après avoir parfaitement maitrisé un oral qu’il redoutait. Je fais un deuxième aller-retour pour d’autres ateliers, dans un autre collège. Dans le parking, François Feldman à l’arrivée. Passage à la librairie. Dans le parking, Stéphanie de Monaco au départ. Je vais chercher ma chérie. Les tâches s’accumulent, les articles à rédiger, les réponses aux mails, les lettres pour les enfants, les dossiers artistiques à monter, les rendez-vous et ça part dans tous les sens, j’accuse un peu le coup, j’aimerais faire une pause mais la manette est cassée. Je m’en tiens au familial.
27 mars
Dans la revue de web du matin, ces mots de Joachim Séné :
Certains jours, j’ai l’impression que je pourrais écrire tous les jours, tout le temps, sur tous sujets, vite et en vrac, dès que ça pop dans ma tête, une page, dix pages, un livre complet, direct, pour relecture, amélioration, plus tard. Toujours ces idées, pourquoi ne pas les prendre au sérieux, et s’y mettre vraiment, mais ce serait passer du temps et finalement si je ne me lance pas dans tel ou tel livre dont parfois je n’ai que le titre, c’est qu’il n’y a rien, je n’y crois pas, ce n’est rien. Il suffirait pourtant, peut-être, d’écrire le début, juste pour voir.
J’écoute sur ma plateforme musicale l’album de la flûtiste que je dois interviewer dans la matinée. Le deuxième titre de son album s’intitule « Petite », le troisième « Bite », et je serais tout de même surpris que ce soit volontaire.

Je rencontre la flûtiste, qui m’offre le CD que je viens d’écouter en ligne. Nous discutons deux heures, et je rate l’heure de la conférence de presse à laquelle je devais me rendre. Je n’en suis pas mécontent. Je rédige le portrait dans l’après-midi. Je vais récupérer un bouquin à la poste et des trucs au chocolat à la coop. Je finis Et toujours en été, de Julie Wolkenstein.
28 mars
J’accompagne ma chérie, c’est la tempête. Toutes les bacs jaunes sortis la nuit sont renversés dans les rues, et parfois leur contenu. Nous suivons un camion d’artisan qui traîne un sac-poubelle coincé sous son bas de caisse. Nous guettons la rupture du sac d’un instant à l’autre, et la dissémination sous nos roues des bouteilles de shampoing et des pots de yaourts. Mes appels de phare, et mes grands gestes de bras n’y changent rien. Revue de web du matin, Guillaume Vissac :
Pourquoi je n’ai jamais la présence d’esprit de répondre à la question de ce que je fais dans la vie, je fais illusion ? Voilà qui serait honnête.
Et Joachim Séné :
oui, je courberai l’échine, et je prendrai l’argent, et travaillerai chaque jour, promis.
Pendant que je tape ces premiers mots du matin, j’ai mis en incrustation d’écran la webcam de la plage, où j’attends d’une minute à l’autre que les petits tivolis installés sur le sable depuis quelques jours en prévision du festival de cerfs-volants du week-end ne s’envolent les premiers, sous les coups de butoir répétés de la tempête Nelson. Je prends un plaisir coupable à observer comment la fête nous échappe, comment un petit rien la grippe, quand ça ne se passe pas comme prévu, les météos capricieuses comme aujourd’hui, ou les défaites sportives. J’imagine bien que ça porte un nom. On m’annonce qu’un gros boulot qui m’occupe chaque automne pourrait passer à la trappe. Ça m’effraie un peu. Entre les ateliers qui ne seront pas tous renouvelés et ce genre de déconvenues, ça commence à faire un petit manque à gagner. Je m’alarme évidemment davantage des signaux négatifs que des signaux positifs : je n’ai pas actionné encore tous mes leviers pour animer d’autres ateliers, et je peux espérer l’attention bienveillante d’un éditeur (être publié ne me rapportera pas un centime, mais m’ouvrira la voie des bourses et résidences). Je passe à la librairie récupérer un livre et la libraire m’en met six autres dans les mains, mis de côté juste pour moi. J’assiste à la performance de la flûtiste et du plasticien. À 19 heures pétantes, l’alarme de smartphone d’un monsieur très comme il faut, très chic, un peu vieille France, sonne dans la chapelle où se déroule la performance. Il semble profondément vexé, il est rouge pivoine. Le concert-performance est très beau, mais je ne reste pas pour la rencontre.
29 mars
Je mets la patte finale à un dossier pour de nouveaux ateliers. Je m’applique, je rédige tout ce qu’il faut, la note d’intention, le projet détaillé, le portfolio, le CV, le budget, mais je sens bien, qu’au fond de moi, je n’ai pas envie. Ça me paraît très artificiel. Je prends le train pour retrouver João. Il a transformé son studio en mini-galerie et il n’est pas encore là. Je discute avec la jeune typographe qui expose ses écharpes typographiées à la machine à tricoter. Je ne crois pas beaucoup à toutes ses justifications artistiques, les pièces exposées pourraient suffire. Pourquoi faut-il toujours que l’on enrobe tout derrière une lourde louche d’explications. On n’a pas le droit d’exposer ou de proposer quelque chose en disant juste « j’ai fait ça parce que je trouvais ça rigolo ? » Ça me paraît aussi artificiel que mon dossier d’écriture. Avec João, on se donne des nouvelles de la petite ville, les vieux mêmes constats. Je bois tellement peu que deux demis avec João suffisent à me tourner la tête. Je reprends le chemin de la gare en ayant l’impression d’être saoul. Deux zones sur quatre de notre plaque à induction se mettent à déconner.
30 mars
Le problème des plaques à induction ne s’est pas résolu tout seul dans la nuit, il va falloir s’en occuper. Le vent est sud-sud-est ce matin. Ce n’est pas idéal pour les cerfs-volants qui se déploient en masse sur la plage, mais suffisant pour faire tomber un grand cadre posé sur le petit bureau de notre chambre, qui entraîne dans sa chute un pot à crayon, qui se casse sur le plancher. Je recolle le cadre, dont la vitre n’a miraculeusement pas cassé, je ramasse pot et crayons, j’aspire le reste. Je reçois un bouquin d’Éric Chevillard dédicacé dans la boîte aux lettres, une très lointaine souscription qui m’était sortie de la mémoire. Je prends ça comme une surprise. On se promène sur la plage, et sous les cerfs-volants.

C’est la plus belle journée de la semaine, ce n’était pas gagné. On s’avance jusqu’à la grande roue installée au bout de la plage, pour voir le prix : 7€ pour deux tours. On remarque que c’est une petite grande roue. J’envoie mon dossier de candidature, après avoir entièrement repris la note d’intention détaillée. Je lis tout l’après-midi. Je prépare quatre pizzas maison pour nourrir la maisonnée. On cherche La Bibliothèque de Babel, de Borges, dans notre bibliothèque, pour Benjamine qui souhaite relire la nouvelle. La bibliothèque familiale ne contient pas tous les livres, mais suffisamment pour qu’on ne retrouve pas tout de suite ceux que l’on cherche.
31 mars
J’entends la pluie qui tape sur les volets. Mauvaise journée pour les cerfs-volants. Je fais mienne la remarque d’Anne Savelli, à propos d’un texte qu’elle écrit :
je me rends compte que mon fichier contient bien plus de signes que je ne le croyais (je ne me souviens plus que d’une chose, maintenant, dans la méthode Cameron : se soucier d’abord et avant tout de la quantité. Pour quelqu’un qui a toujours réécrit et retravaillé pendant le premier jet, et même s’il serait excessif de dire que je suis aveuglément ce conseil, c’est nouveau). Par ailleurs, j’ai la sensation de « rester à l’intérieur » du texte plus longtemps que d’habitude, de ne pas en être dépossédée par mes autres activités, et c’est un soulagement.
Je finis Reus, 2066, de Pablo Martin Sánchez. Hier soir, pendant que nous mangions nos pizzas, Cadette et Benjamin nous ont appris, à ma chérie et moi, pourquoi les pirates portaient leur célèbre cache-œil. Pas du tout parce qu’ils s’étaient éborgnés en se grattant l’œil avec leur non moins célèbre crochet, mais, plus pragmatiquement, pour habituer à l’obscurité un de leurs yeux, et se repérer ainsi plus vite et plus aisément dans les espaces sombres de leur navire. Évidemment. Je n’avais jamais entendu cette explication de ma vie jusqu’à avant-hier. C’est donc avec un peu de stupéfaction que je la lis, aussi simplement exprimée, p.289 de Reus, 2066. Ça me ramène furtivement à cette peur enfantine : découvrir que l’on ignore quelque chose que tout le monde connait depuis toujours, et comme une évidence. Ma chérie m’offre des oursons à la guimauve de chocolatier. Nous regardons L’affaire Thomas Crown, famille complète.
