22 avril
Après l’Ekiden, la presse locale annonce une prochaine épreuve de canicross. Plus ça va, et plus la paisible course à pied prend des allures de fête à Neuneu. Je suis dans mes préparatifs de départ quand j’entends un choc caractéristique : un piaf vient de se cogner dans la baie vitrée. J’ai le temps de le prendre en photo mais pas davantage, il est étourdi, je m’occuperai de lui à mon retour, s’il est encore là.

Sur le quai de la gare, une grand-mère prend un ton sévère pour reprocher à son petit-fils de tirer la langue sur la photo. Je n’ai jamais compris pourquoi la plupart des gens préfèrent des portraits aux sourires figés, forcés et faux, plutôt qu’un portrait sur le vif, malicieux, authentique. Dans le train, je regarde le paysage défiler et je suis tenté d’entamer un journal filmé, mais je renonce aussitôt, je serai incapable de m’y tenir. Les annonces qui préviennent des conséquences considérables d’un bagage oublié dans le train sont interminables et me semblent hors de proportion au regard de nos paisibles navettes en T.E.R.. J’attends ma chérie sur le port, mais elle a un contretemps. Je longe le littoral jusqu’à mon rendez-vous en prenant tout mon temps, c’est très agréable. Je reste une heure avec Nathalie dans le but de réaliser son portrait. Nous discutons à bâtons rompus, c’est d’autant plus fluide que je n’ai pas à prendre de notes, j’enregistre la conversation, avec son accord. Je m’aperçois en la quittant que je n’ai pas démarré l’enregistrement et que je n’ai donc aucune trace de notre échange. Je redescends la grande allée qui me ramène en ville en reprenant un maximum de notes vocales. Sur le quai et dans le train, c’est un festival d’adultes qui parlent mal à leurs enfants. Je regrette de ne pas avoir de bouchons d’oreilles. À mon retour, l’oiseau s’est envolé. Je demande des nouvelles d’une connaissance absente de son poste depuis plusieurs jours. C’est bien ce que je pressentais, elle est arrêté pour un début de burn-out, c’est la deuxième personne de mon entourage professionnel en quelques semaines. Je lis que la gare a été paralysée de très longues minutes à cause d’un bagage oublié. Nous allons nous promener sur la plage après dîner. Le ciel est rose.

23 avril
Je ne suis pas complètement en vacances. J’effectue quelques retouches mineures sur une newsletter, j’envoie des photos pour accompagner des articles, je dois rédiger le portrait de Nathalie. Dans la vague ménagère qui submerge la maison, je prends en charge la logistique des troupes, je m’occupe de préparer les salades pour le déjeuner. Je cisèle un bouquet entier de persil avec la lame courbe, j’adore ça. Je me rends à la bibliothèque du village voisin, le bibliothécaire me branche sur l’expo des Secrets, qu’il souhaiterait exposer dans leur salle. Je lui explique que c’est tout de même constitué d’un matériau relativement instable, et hautement inflammable, à savoir des confidences très crues, très trash, à haute teneur sexuelle, d’étudiants débridés par la garantie de leur anonymat, ce n’est pas à proprement parler quelque chose à mettre sous les yeux des petites vieilles et des jeunes enfants qui constituent les deux pôles majoritaires de son public. Ça l’intrigue quand même. Il va falloir la jouer fine, parce que j’aimerais bien ne plus m’attirer d’emmerdes avec cette expo. J’aimerais même juste ne plus avoir à l’accrocher. Benjamin accueille ses copines pour la soirée et la nuit : pizzas, glaces mangées à même le pot, Princesse Mononoke en projection privée sur grand écran dans leur chambre. Je finis Odyssée des filles de l’Est, d’Elitza Gueorguieva.
24 avril
La jeunesse s’invite au déjeuner, je casse quatorze œufs pour une tortilla. Je me coupe avec la lame courbe en hachant du persil. Je passe l’après-midi sur le portrait de Nathalie. Il reste du travail. Nous regardons Wonka avec Cadette, pour entendre Neil Hannon, que nous n’entendons pas.
25 avril
Je calcule que mon père a fêté ses quarante ans le jour de la révolution des œillets. Je termine et envoie le portrait de Nathalie, et la troisième ou quatrième version d’une newsletter. Quand on peut compter sur lui, le train est un moyen de transport très plaisant. J’ai juste le temps nécessaire pour faire un long crochet par la librairie avant de retrouver Sophie sur le port. Pour faire simple, je commande un thé, mais il y a plein de thés, et il faut se lever pour choisir. Le serveur nous apporte une grosse théière chacun, on n’est pas volé. Nous discutons de nos infortunes d’écriture. Après avoir ingéré une pleine théière, je remonte vers la gare avec une terrible envie de pisser. Le jingle de la SNCF retentit jusque dans les toilettes, pour distiller les consignes d’usage. En traversant les marais, dans le sens du retour, je suis toujours pris de torpeur, j’imagine pouvoir aller au bout de la ligne de train. Un mail tombé dans l’après-midi me demande de préciser certains points dans des articles remis en début de semaine, et déjà complètement oubliés. Je fais ça tout de suite, pour ne surtout pas traîner cette corvée tout le week-end. Nous regardons La Vie rêvée de miss Fran, de Rachel Lambert. Nous découvrons à la fin du générique que le titre original est Sometimes i think about dying, ce qui est un peu plus classe et surtout bien plus fidèle à l’esprit du film, bien plus proche de Bartleby que d’Amélie Poulain.
26 avril
Quand je retrouve Denis dans la brasserie où nous nous sommes donnés rendez-vous, il est attablé avec d’anciens collègues, vieux enseignants, et je crains une seconde qu’il me faille me joindre à eux. Mais non, nous allons discuter à l’écart. Je croise François et Mathilde. Je passe par la librairie, et l’ami libraire me glisse un livre supplémentaire dans mon sac, d’un auteur et d’un éditeur suisses que j’aime bien. Je lis Un carrelet sur l’île Madame, de Jean Bernard-Maugiron dans l’après-midi. Suite à la mort de Laurent Cantet hier, Arte diffuse L’Emploi du temps. Je file directement revoir la dernière scène, inscrite à jamais dans mon imaginaire cinématographique depuis que j’ai vu le film à la sortie. Le protagoniste, interprété par Aurélien Recoing, y passe un entretien d’embauche, après son épisode avorté de fuite et de mensonge inspiré de l’affaire Romand. Il est comme un boxeur groggy, encaissant sans plus de force l’insupportable laïus corporate du DRH en face de lui. À l’époque et à l’âge où j’ai vu le film et cette scène pour la première fois, c’était tout ce que je pensais du travail. Je ne peux pas affirmer que ça ait beaucoup changé. Je passe à la station-service mettre un peu d’essence et vérifier la pression des pneus. Sur la piste voisine, une toute jeune femme fait son plein avec sa musique à fond. Sous le auvent, la résonance fait boîte de nuit.
27 avril
Je raccompagne Cadette dans sa ville d’études. Nous déjeunons au restaurant. J’opte au dessert pour une « forêt bleue », croquant au chocolat rehaussé d’une mousse au chocolat blanc parfumé à la violette. C’est super bon. J’accompagne Cadette pour quelques courses d’approvisionnement. Dans le magasin bio, quelqu’un prodigue des massages juste à côté de la caisse. Il est en train de mettre des petites tapes du tranchant de ses mains dans le dos d’une jeune femme quand nous payons, tout est normal. Le département est en vigilance orange pour des orages. Je me remets en route sans tarder, mais c’est un mauvais choix, je roule près d’une heure sous un déluge ininterrompu. Je double et croise au mois deux ou trois chauffeurs en rade sur le bord de la route. Surtout, je me fais doubler par un van dont la roue arrière-droite tressaute dangereusement sur l’autoroute. Quelques secondes après m’avoir dépassé, et alors que le camion n’est qu’à quelques centaines de mètres devant moi, le pneu éclate et emporte pare-choc, bavette, etc. Tout se répand devant moi, j’arrive dessus à grande vitesse, je dois zigzaguer entre les débris, un doigt sur le warning. Un peu plus tard sur l’autoroute, je dérange un jeune cerf sur le bas-côté. C’est un retour éprouvant. Dans ma vie de conducteur, j’ai été heurté à deux reprises par un cerf ou une biche, et je me suis pris à deux reprises les débris d’autres véhicules. Je réserve quatre nuitées dans un camping pour le pont à venir.
28 avril
J’ai un mail de Denis en me réveillant. Il a lu le petit texte que je lui ai fait suivre la veille et, s’il était éditeur, il n’aurait aucun doute, il le publierait. Si Denis était éditeur, j’aurais donc déjà deux livres à mon actif. Mais Denis n’est pas éditeur, et les éditeurs à qui j’envoie mes textes ne sont pas Denis. Peut-être est-ce suffisant d’être putativement édité par un ami ? Je finis Le Bonnet rouge, de Daniel de Roulet. Je perce le mur et accroche des treillages de bois dans la cour pour faire courir le solanum.
