Bonheur portatif

par Philippe Guerry


Avril, semaine 18 – Fangio, pampa, piperade

29 avril
Je m’acquitte des tâches en instance, envois, renvois, reprises, réponses. Une heure et c’est plié. Je téléphone à ma mère et tombe sur ma sœur, qui me raconte par le menu tout ce qu’elle a fait ces derniers jours. Lessive. Les ouvriers assainissent la rue, ça fait glouglouter tous les tuyaux de la maison. Je déjeune de petits artichauts marinés. Je finis Sur l’instant, de Laurent Jenny, que je range sur l’étagère « livres que je pensais aimer et que j’aurais aimé aimer mais qui m’a vite ennuyé ». Au moins il ne sera pas tout seul. Mes paupières se ferment, les résidences secondaires voisines s’ouvrent. Je prépare une bonne tarte aux champignons. 

30 avril
Je conduis dans la pampa à l’heure de l’embauche. Ça pourrait être bucolique mais c’est plein de Fangio qui roulent à toute vitesse. Je m’arrête à une chicane, à l’entrée d’un hameau et un écureuil traverse sagement devant moi. J’accompagne ma mère à un rendez-vous médical, elle a oublié le produit qu’elle doit se faire injecter dans l’œil, il faudra revenir pour remplacer la boîte prise dans le stock du cabinet médical. J’attends quelques minutes dans la salle d’attente (le « salon d’accueil »), avant de réaliser que je serais plus utile à aller lui chercher maintenant le produit. Retour dans la pampa, un poney traverse devant moi, accompagné d’humains. Mes choix de raccourcis sont les bons. Je fais de la paperasse l’après-midi, j’ai des sous à donner. L’appli bancaire m’ordonne de changer de mot de passe et ses règles de saisie compliquent tout moyen mnémotechnique (pas de chiffres comme ci, pas de lettres comme ça…) Je salope la couverture de mon livre en écrasant un moustique-tigre.

1er mai
Je débute ma revue de presse matinale et quotidienne par la nécrologie de Paul Auster. Ces articles ont toujours une tonalité particulière, bien écrits,  distanciés, documentés, les journalistes appellent ça la viande froide et je me suis toujours demandé quels critères présidaient à la décision d’écriture, s’il fallait avoir atteint un certain degré de notoriété, ou passé un certain âge ? Je vais chercher Junior à la gare en passant par le chemin des écoliers. Je lis L’orage et la loutre, de Lucien Ganiayre, tout l’après-midi.

2 mai
Je prépare un atelier pour demain. C’est bien souvent l’étape qui m’amuse le plus. J’aide Junior à préparer un travail pour une admission en Master. Je découvre le travail de Cécile Briand et j’explore chaque page de son site. Je me lance dans la préparation d’une piperade. C’est plutôt pas mal.

3 mai
J’arrive à l’école où je dois mener mon atelier avec l’envie de pisser, et plutôt que de demander les toilettes j’accepte le café que l’on m’offre. L’atelier passe très vite. La piperade froide est meilleure que la veille. Je fais une sieste. Je n’ai pas de travail urgent pour l’après-midi mais je ne fais rien du temps disponible.  Nous nous installons, avec Benjamin, sur de petits gradins en bois pour un spectacle de rue, j’ai rapidement mal aux fesses, je ne sais pas quoi faire de mes jambes qui pendent dans le vide. Mais la pièce est drôle, j’oublie tout ça, sauf au moment de me lever, où je suis tout engourdi.

4 mai
Je croise Joffrey à la librairie et comme on se voit essentiellement en visio tous les deux mois, son nom ne me revient pas immédiatement en tête. Je ressors avec deux livres en plus de ceux que j’ai achetés : celui que mon copain libraire m’a offert et celui qui traînait sur son comptoir et qu’il a refourgué dans le sac par erreur. Je lui rapporte et je fais tomber un autre livre à couverture blanche des éditions P.O.L. bien à plat sur le trottoir mouillé. Je lis d’une traite Signes des temps, de Christophe Manon. Il tombe des seaux d’eau tout l’après-midi. Je lis Sur la terre, d’Anne-James Chaton, avec le même plaisir.

5 mai
Je termine la lecture de La Maison des épreuves, de Jason Hrivnak, lecture éprouvante en effet. L’après-midi, tandis qu’il pleut sans discontinuer, je lis Le cours de l’eau, de Grégoire Sourice. Je suis content de mes lectures du week-end, je n’ai pas fait grand chose d’autre que lire, je ne demande rien d’autre. En me baladant sur les internets, je découvre une mini-recension d’un de mes textes parus dans Dissonances. C’est très probablement une première.