Bonheur portatif

par Philippe Guerry


Mai, semaine 19 – Ripisylve, pumptrack, acrochordon

6 mai
Je fais un chèque pour renouveler mon abonnement à Dissonances et je pense que ça fait bien longtemps que je n’ai pas rempli chèque, bien longtemps de manière générale que l’on ne rempli presque plus de chèque. Je n’ai presque plus jamais d’argent liquide sur moi non plus. Je me rends à la poste et je veux en profiter pour acheter un carnet de timbres à la machine mais ce n’est pas possible, l’option n’est pas proposée. Il y a trop de monde en train de faire la queue pour que j’attende. Je passe le reste de la matinée à lire les souvenirs des élèves, à corriger leurs fautes, à reformuler certaines maladresses ou répétitions. C’est globalement ennuyeux, mais rattrapé parfois par une petite pépite. J’aperçois ma voisine bavarde qui s’approche de moi et je me hâte de tourner ma clé dans la serrure. Je la salue de loin et je me dépêche de rentrer. Ni ma chérie ni Benjamin ne rentrent pour déjeuner aujourd’hui, j’expérimente mes journées de dans un an et demi. Je poursuis l’après-midi mon travail d’édition des textes des élèves, ça m’aura finalement pris la journée. Des étudiantes me contactent pour que je leur raconte « mon métier de journaliste ». Je fais des patates douces au four, très réussies.

7 mai
Je cherche la tombe de mon beau-père parmi 21 000 autres, sans la trouver. Je passe la matinée avec cinq fossoyeurs, qui me raconte leurs cimetières, on rigole. Entre deux rendez-vous, j’ai le temps de faire partir une machine à laver et un lave-vaisselle, étendage et vidage compris. Je mène le dernier atelier avec des primaires de cette année scolaire. Pendant la récré, je tire vingt-cinq jeux de six recto-verso sur la photocopieuse lente de l’école. Je squatte la machine tandis qu’une instit’ attend pour ses impressions. Un gamin entre dans la salle avec l’arcade sourcilière en sang. Je galère à trouver les réglages pour imprimer ma page de titre. Je passe acheter de l’huile pour moteur mais je ne sais pas laquelle choisir. Je demande à un vendeur, qui me renvoie à une borne numérique, qui me demande le numéro de plaque d’immatriculation de la voiture, que je ne connais pas, que je dois aller vérifier sur le parking. J’achète de la brioche. Je n’ai pas d’idée pour le repas du soir, je fais des frites au four.

8 mai
Nous partons ce matin pour quelques jours de vacances. Nous mettons la maison en mode veille, nous fermons les portes, tirons les rideaux. Juste avant de partir, j’ai la bonne idée de me débarrasser de marc de café dans un des lavabos de l’étage, qui se bouche immédiatement. Je verse de la soude, sans effet. Je dévisse la bonde et l’eau, le marc et la soude se déversent dans une bassine, que j’ai prise trop petite. Je bouche le tube avec ma main et je reste bloqué à l’étage, la main dans une bassine pleine, incapable de la vider sans renverser son contenu. J’écope avec une boite en plastique, afin de pouvoir retirer ma main qui bouche l’eau qui reste à stagner dans le lavabo. J’ai le bout des doigt qui picote mais j’ai évité la catastrophe. La circulation est dense, ça bouchonne après le péage, je passe par la ville plutôt que par la rocade et c’est un bon choix. Nous roulons à contre-sens, tout le monde va vers la mer, nous allons dans les terres. Nous récupérons Cadette et mangeons des paninis aux légumes. La gérante du camping nous a surclassés : nous avions réservé pour une tente, nous voilà dans un mobile-home. Nous nous promenons au bord de la petite rivière où, il y a quelques années, nous avions pris la décision de quitter la pampa pour regagner notre littoral, et où j’avais découvert sur un panneau signalétique le mot « ripisylve », dont je me souviens encore. Benjamin m’apprend à jouer au Président et il me lamine. Nous nous baladons autour du camping et je découvre ce qu’est une piste de pumptrack. Celle-ci a mordu sans complexe sur un antique terrain de tennis. Il y aurait beaucoup à dire sur les terrains de tennis abandonnés, ça mériterait un inventaire photographique.

Une pipistrelle fait la folle autour du mobile-home.

9 mai
Nous n’avons pas pensé à acheter de filtres à café. J’en bricole un avec des mouchoirs en papier. Nous poursuivons notre découverte des alentours. Toute la famille bouquine, les voisins sont partis. Je me prends à rêver d’un camping où la seule animation proposée serait la lecture. Je collecte les bruits environnants.

  • Les chants d’oiseaux :
  • tip tip tip tip tip tip tip
  • tacatacatacata
  • ou i lou
  • tititititititi
  • tchitchitchitchi
  • pioupioupioupiou
  • un bruit de tronçonneuse au loin
  • un voisin de mobil-home qui chante en braillant
  • le bruit du vent dans les feuilles
  • les voitures qui circulent au pas dans les allées du camping, le bruit des moteurs et des graviers sous les roues
  • les bavardages distants des voisins, qu’on distingue mais qu’on ne comprend heureusement pas.
  • les cris des enfants qui dévalent la petite pente à vélo à toute vitesse
  • le moteur ronflant d’un diesel
  • les portières qui claquent et les voix d’enfants
  • les pleurs d’enfants
  • les réacteurs d’avion très, très loin
  • le roulement-raclement des portes coulissantes des mobil-homes
  • des dribbles de ballon au loin
  • le ronron d’un tondeuse auto-portée

Je retrouve avec plaisir les petits traits de couleur laissés sur les troncs d’arbre et les panneaux indicateurs par les baliseurs. Aujourd’hui, nous aurons croisé un âne, des chevaux, des vaches, des dindons (cela faisait des années que je n’avais pas vu de dindons), des canards, des oies, des chèvres et des moutons, des coccinelles, des libellules, quantité de chiens. Nous concluons notre première randonnée d’une menthe à l’eau et d’une glace. Nous nous régalons de la carte des cocktails :

  • Piña Colada : Volcan de senteurs aux délicieuses coulées de coco, vanille, sur un versant de rhum, jus d’ananas et crème.
  • Swimming Pool : Nage hors des lignes d’eau dans un tourbillon de rhum, vodka, aux senteurs de coco, orangé amère, jus d’ananas et crème.
  • Sex on the beach : Coup de chaleur sur une séduisante conclusion aux bouches sensibles de vodka, mangue, pêche, fruit de la passion et jus d’ananas.
  • Passion Tropic : Rêve tout chou, tout rose, tout doux, tout chose pour un abandon fruité de fraises, pêches, jus d’ananas et crème.

L’alarme à incendie retentit dans le mobile-home alors que je suis en pleine omelette.

10 mai
J’apprends par une note autofictive d’Éric Chevillard le nom des petites bouboules de peau qui poussent inopinément en certains endroits du corps : des « acrochordons ». Je pars pour une autre randonnée avec Cadette. Le démarrage en côte nous essoufflent. La rando demande davantage de vigilance pour ne pas se perdre dans les itinéraires qui se croisent. Certains traits de couleur ne sont pas très visibles. Nous avançons plus ou moins à l’estime.

Nous croisons moins d’animaux qu’hier mais il y a davantage de points de vue. Nous concluons nos heures de marche par le premier bain de l’année, dans une piscine. Première piqure de moustique en soirée, et premier moustique éclaté en plein vol. Je me relève pour voir si des aurores boréales sont visibles mais je n’en vois aucune.

11 mai
Est-ce un effet de la tempête géomagnétique qui nous traverse ? Toujours est-il que je ne peux pas payer mes 3€45 de chocolatine et de baguettes par carte bleue. Nous allons visiter un marché de céramistes et on retrouve une ancienne connaissance, qui expose. On se balade dans le village, on achète des bricoles, dont des petits bouquins micro-édités. Il n’y a pas de CB non plus au resto du village. Nous visitons une très belle expo de sculptures en céramique dans l’église. Je fais une sieste sous les sapins. Les enfants des voisins font leurs devoirs, le plus jeune apprend « La Chanson de la Seine » de Jacques Prévert et à force de l’entendre répéter je finis par la savoir avant lui. Le plus âgé révise les fonctions affines avec sa mère, qui semble ne pas y comprendre grand chose. Nous allons dîner dans le resto végétarien du village voisin. Je guette en vain des aurores.

12 mai
Nous faisons un mini-ménage, il faut laisser le mobile-home. On se traîne toujours un peu dans les pattes. Ma mission est de ranger nos sacs dans notre minuscule coffre de voiture et de jeter les poubelles. Nous raccompagnons Cadette dans sa ville d’études. En quelques minutes sur le marché de la ville, nous retrouvons plusieurs anciennes connaissances. J’apprends à Benjamin à se servir d’un yo-yo. Le retour se fait sous la pluie. C’est la fin de ces minuscules vacances sans aurores boréales. Je finis Marcher à l’estime, de Patrick Cloux, en survolant certains passages.