Bonheur portatif

par Philippe Guerry


Mai, semaine 22 – Champignons, framboises, ricotta

27 mai
Un camion manœuvre difficilement pour passer dans notre rue, étroite. Sa remorque tape dans les volets du premier étage. J’ai un peu d’avance avant mon atelier, j’en profite pour passer à la station-service. Sur la piste, je réalise que je suis sorti sans mon portefeuille. Je fais marche arrière dans la station, avant de me rappeler que j’ai 20 € en poche. Je reprends ma place sur la piste et je veille scrupuleusement à ne pas dépasser la somme. 19€80, je joue petit bras, même s’il serait tentant de tenter de s’approcher davantage. Je sonne au moins quatre ou cinq fois à la loge du collège pour me faire ouvrir, en vain. Des parents d’élève tentent, eux, de sortir et sonnent de leur côté, nous nous faisons face de part et d’autre de la grille, c’est un festival de messages d’interphone. Je sèche sur le portrait d’Aðalsteinn. Je réalise dans l’après-midi que j’ai une newsletter à remettre pour demain et que je n’ai pas commencé. Je boucle ça vite fait, ça au moins c’est facile. Tarte aux champignons.

28 mai
Il me manque au moins deux heures de sommeil. Je navigue dans la brume, entre la machine à café et le fauteuil. Je suis assailli de questions : qu’est-ce que je dois faire aujourd’hui ? par quoi je dois commencer ? quel est le plus urgent ? n’y a-t-il pas moyen d’y échapper ? n’y aura-t-il jamais moyen d’y échapper ? et si j’allais plutôt courir ? ne serait-ce pas du temps perdu ? ou du temps gagné ? Je pioche dans les livres à portée de main. Tanguy Viel :

Il y a dans l’inaction, dans la promenade, dans le caprice même, une séduction dont le ressort n’est pas seulement celui de notre paresse native mais le fruit de cette relation quasi fusionnelle qu’il nous semble entretenir alors avec le Temps lui-même.

et plus loin, le même :

Quelquefois, quand je me sens trop empêtré au milieu de moi, je me dis qu’il est urgent que je m’arrache à mon propre royaume qui soudain me semble si étroit. Au cœur même de ma journée, à l’opposé de tout ce temps passé assis à un bureau, entre les quatre murs d’une bibliothèque, quelque chose finit par murmurer que ce n’est pas là, dans l’alcôve du silence et du retrait, que se trouve la paix véritable. (…) Mais ce n’est pas le moindre des combats que celui de se battre contre ce moulin à vent qui tourne seul au centre de soi, comme une force originaire et mystérieuse qui maintient ferme l’intuition qu’il faut bien que quelque chose se meuve et consiste.

Christophe Manon :

Nuit et jour, et encore nuit et jour encore, et toujours vient la nuit et sempiternellement le jour revient, c’est à n’en plus finir, à moins que cela cesse, mais non toutefois pas ce jour. Ou bien est-ce le fantôme caché dans le vestibule qui fait grincer les marches de l’escalier ? Sonne l’heure. A écouter battre son cœur. A ramasser des coquillages sur la plage. A rattraper la balle au bond. Le tour est joué. En un clin d’œil.

Tout cela ne me met pas sur les bons rails. Je ne vais pas courir. J’ai mal au dos et je me persuade que ce sont mes abdos qui travaillent. Je me plonge dans le portrait d’Aðalsteinn, que je parviens à boucler dans l’après-midi. Perrine, puis Junior, m’appellent pendant que je fais sauter des patates nouvelles. Je dors une heure. On m’appelle pour me proposer de couvrir deux passionnantes journées sur « l’IA et les collectivités territoriales » mais, fort heureusement, j’ai des ateliers au collège ces jours-là. J’achète des framboises et de la ricotta.

29 mai
Je fabrique des petits bouquins en guise de conclusion d’une année d’ateliers. Je vais assez vite, j’ai des gabarits déjà tout prêts, et ça fait toujours son petit effet. Pas manqué, Barbara, à qui j’envoie une photo des premières réalisations, est enthousiaste. J’accompagne Benjamin chez l’orthodontiste et j’oublie les livres de bibliothèque en retard que je dois rapporter. Benjamin ne reste même pas cinq minutes dans les mains du praticien. Je fais un second trajet pour rapporter mes bouquins. Je m’étais promis de ne plus rien prendre dans cette bibliothèque parce que les retours sont toujours compliqué, mais je ne peux m’empêcher d’emprunter un nouveau livre. Je prépare des croque-monsieur.

30 mai
Je retrouve Barbara devant la machine à café de la salle des profs. Sur le parking de la grande surface où je me gare, je suis attiré par la plus grande enfilade de chariots que j’ai jamais vue.

Je cherche notre café sur les rayonnages de la très très grande surface, mais je crains qu’elle ne propose plus cette marque. Je lis La Merditude des choses, de Dimitri Verhulst. Je retrouve Aðalsteinn dans une brasserie du Vieux-port. Je choisis stratégiquement ma place pour me sentir libre de parler anglais sans avoir à trop en rougir. Nos discutons une heure et demie, avant de nous quitter sur des promesses de revoyure, ici ou à Reykjavík. Je retrouve Junior à la gare. Je m’agenouille devant la voiture pour constater qu’elle ne perd plus d’huile. Poivrons sauce aigre-douce.

31 mai
Je me suis levé en pensant que je n’avais rien à faire mais non, si je veux assurer un tant soit peu mes ateliers de lundi, il faut que je m’attelle a quelques travaux d’édition, qui m’occupent finalement toute la matinée. L’après-midi est plus tranquille, je lis. Je trouve même le temps de cuisiner pour ce soir. Une photo de ma mère et de ma belle-mère ensemble nous amène à rechercher les noms des deux petits vieux dans les Muppets. Internet nous fournit évidemment immédiatement la réponse : ils s’appellent Statler et Waldorf. Nous regardons Perfect days, de Wim Wenders.

1er juin
Café, lecture. Meringue et roses des sables. Je croise mon cousin au marché, que je n’avais pas reconnu. On s’échange des banalités, on ne fait même pas semblant de se promettre de se revoir. Je finis À chacun sa part de gâteaux d’Ota Pavel. Nous allons faire les curieux et pointons notre nez chez le nouveau crêpier qui vient d’ouvrir au bout de la rue.

2 juin
J’avance dans mon programme de réduction de ma pile de livres à lire et je finis Naufrage, de Vincent Delecroix.