Bonheur portatif

par Philippe Guerry


Juin, semaine 24 – Bobo, coco, sono

10 juin
Je suis contacté par quelqu’un se réclamant d’un de mes commanditaires, et ce quelqu’un me réclame un RIB pour un paiement. Je demande confirmation à mon interlocuteur habituel, confirmation qui tarde à arriver. Je m’occupe d’autres paperasses. Je me perds dans les innombrables rayons de la grande grande surface. J’envoie mon RIB. Au dîner, tout le monde est un peu tendu.

11 juin
La plateforme Monmaster joue avec nos nerfs. Junior a été accepté dans plusieurs formations mais il patiente en deuxième position au seuil de celle qu’il souhaite vraiment intégrer. Une élue m’appelle, pour une interview (c’est l’interviewée). Elle est nulle, elle ne sait rien. J’arrête même de prendre des notes et commence à rédiger mentalement le propos que je vais rapporter. Je me froisse un muscle des trapèzes, je commence à me lasser de ces bobos musculaires ou articulaires récurrents, je pense très sérieusement qu’il va falloir que je m’astreigne chaque matin à des exercices d’assouplissement, je craque de partout. J’accompagne Junior à son train. En traversant le parvis de la gare, j’entends un jeune homme au téléphone demander très solennellement s’il « ne [s]e fourvoie pas ». Je fais le constat en poursuivant ma route que j’emploie peu le verbe « fourvoyer ». Je renouvelle mon inscription à la bibliothèque universitaire et repart avec un stock conséquent de livres, la plupart pour Cadette. Je serpente parmi les sorties de la ville pour tenter de gagner au mieux la ville voisine, où je souhaite rendre un livre emprunté. C’est très compliqué de sortir de la ville en voiture, il faudrait oublier que ce mode de déplacement existe et réorganiser sa vie en conséquence. Je m’oblige à ne rien emprunter parce que les retours sont toujours compliqués, mais je ne peux m’empêcher de jeter un œil aux nouveautés. Par chance, rien ne m’intéresse. Je rentre par la pampa, en évitant la rocade.

12 juin
Je n’en peux plus de voir la tête de ténia de Ciotti dans la presse. Le dos me tire toujours, je prends un myorelaxant et je le regrette assez vite, je suis bon à rien tout le début d’après-midi, je sombre. Incapable d’écrire une ligne.

13 juin
Des étudiants m’ont récemment demandé à quoi ressemblait une journée-type de mon travail. Réponse : à celle-ci. Je rédige un article de commande, je prends un café, je feuillette quelques pages d’un livre, j’écris quelques lignes d’un texte personnel, avant de me mettre à l’écriture d’un autre texte de commande, de passer un coup de fil pour récupérer une info, de répondre à un mail, de rédiger un portrait. Ça me tient la journée, je ne ressens pas le besoin de discuter avec des collègues, je m’arrête et reprends quand je veux, j’écris debout devant la bibliothèque ou vautré dans un fauteuil, ou dans un transat sur la terrasse. Je cuisine un plat de pois chiche-lait de coco-coriandre.

14 juin
Je m’attelle au portrait de Rolaphton, cela me prend la matinée. Puis j’enchaîne sur quelques articles pour le journal de la ville, puis j’écris une vingtaine de légendes et enfin un court portrait qui sera publié par mon commanditaire sur Facebook. Je ne suis pas sur Facebook, je ne sais pas ce que devienne ces portraits. J’écris, quelque chose que je n’appelle pas encore un texte. J’ai fini le riz et les pois chiche coco froids. Et le soir, je prépare une pizza pour Benjamin et moi. Dans le salon silencieux, je lis à voix haute un chapitre de Ce qui a lieu, essai d’écopoétique, de Pierre Schoentjes.

15 juin
Il pleut. Je croise Bérengère à la librairie. À mi-parcours du défilé de la Pride, il se met à tomber des cordes, nous sommes immédiatement trempés. La sono est rapidement en carafe, ce qui rend le défilé un peu funèbre.

Le soir, je tombe de fatigue.

16 juin
Nous avons Junior au téléphone, on ne comprend pas vraiment comment il envisage l’année à venir. On teste les crêpes du crêpier du bout de la rue. Le cacao chaud est tiède, il est servi (et bu) 10 minutes avant l’arrivée des crêpes, qui sont passables sans plus. Le gars est sympa, il fait des efforts, mais ça reste un moment quelconque. Nous nous promenons sur le front de mer. On se croirait fin octobre. Je déteste cette nouvelle manière de passer nos appels sur haut-parleur. Le téléphone n’est pas efficace pour des discussions collectives. Je dois enfourner ma tarte aux champignons, régler le minuteur, écouter le dialogue à distance des parents de la chérie de Junior et écouter ce que me dit ma chérie dans la pièce pendant que j’essaie d’en placer une. Évidemment, à un moment, ça coince, et je me fais reprocher de ne pas donner la parole. Je boude le reste de la soirée. Puisqu’il me faut me taire, je me tais. Ma sœur a vendu sa maison.