Bonheur portatif

par Philippe Guerry


Juillet, semaine 28 – Fromental, dactyle, houlque

8 juillet
Je travaille dans la voiture en attendant Junior, qui passe un entretien.

Je rencontre Tomáš et nous discutons traduction. Ewa nous rejoint et nous discutons édition.

Je fais une sieste, je rédige rapidement quelques articles.

Je vais me baigner avec Cadette et ma chérie. C’est assez rapide.

Nous regardons L’Exorciste de William Friedkin, que les enfants n’ont jamais vu.

9 juillet
Je fais une première sieste. Des travaux commencent dans une maison voisine. Ça tape, ça perce, ça déblaie, ça fait du bruit. Je fais une deuxième sieste. Je ne fais rien d’autre.

Monsieur, madame mademoiselle, sachez que je suis bien fatigué, j’en ai marre, je voudrais bien me reposer.

10 juillet
Le titre du matin : Les Affaires courantes. Le pitch : un matin, au sortir d’un rêve agité, Gregor Samsa se réveille transformé en père de famille. J’avance d’une demi-heure un rendez-vous téléphonique pour pouvoir accompagner Cadette à son boulot saisonnier au festival local. Le titre de la fin de matinée : Théorie de l’enfant au travail. La voisine de notre héros, qui fait sa curieuse sur l’emploi du temps familial pour les deux mois à venir, expose ses théories pédagogiques sur les bienfaits du travail saisonnier sur les jeunes : 1. ils gagnent un peu d’argent 2. ça leur montre ce que c’est que le travail. Grégor Samsa cherche désespérément à s’échapper de cette conversation qui commence lentement à dériver vers le récent séjour de la voisine en Bourgogne.

Darmanin partage avec Ciotti d’afficher en permanence le sourire de celui qui jouit de se savoir détesté.

L’interviewée du matin est très bavarde.

La salle d’attente où j’accompagne Benjamin est trop fréquentée pour se livrer à une attente en pleine conscience. Cela me fait penser que j’ai découvert récemment qu’une expression désigne le fait d’effectuer un vol en avion sans rien faire, ni lecture, ni visionnage, ni aucune autre forme de distraction : le raw dogging.

11 juillet
Dans le ciel, deux nuages vont dans deux sens opposés, l’un vers l’est, l’autre vers l’ouest.

Un mail m’informe que le fromental, le dactyle, la houlque et la fétuque ont cessé d’émettre leurs pollens.

Je cherche un roman dont je ne me souviens que de l’intrigue : un traducteur change le cours de l’histoire qu’il traduit. Impossible de retrouver le titre.

Je cuisine des spaghettis à la flemme. Nous allons chercher Cadette dans sa baraque à frites de festival avec Benjamin.

Je retrouve avant de me coucher le titre et l’auteur que je cherchais dans l’après-midi, il s’agit de L’histoire du siège de Lisbonne, par José Saramago.

12 juillet
Je consacre une partie de la journée au portrait de Tomáš, que je boucle en toute fin d’après-midi.

Je reçois Le Matricule des Anges. Sieste au soleil. Aubergines et patates au four.

J’avance dans ma lecture du Dictionnaire amoureux de la traduction en attendant l’heure d’aller chercher Cadette à son boulot.

13 juillet
La ville s’éteint quand je sors. Je marche quelque pas dans un noir profond, sous le ciel étoilé.

J’attends Cadette sur un parking, traversé de jeunes gens en sortie, en écoutant France Musique. Puis j’attends Cadette à la sortie de son travail saisonnier. Gens bourrés, une jeune femme en coma éthylique sortie par la sécurité civile. J’entends à distance le dernier groupe programmé cette soirée, le format de chaque morceau me semble assez pauvre : intro avec un son « décalé » (un carillonnement de cloches, des cors de chasse, une chanson de Lana del Rey) puis au bout d’une minute à peine, un basculement parfaitement prévisible dans un tatapoum assourdissant. Probablement très efficace pour faire sauter les lardons dans la fosse, revenus dans un fond d’alcool, mais rien de très emballant, musicalement parlant. Retour dans la ville noire, et silencieuse.

Le titre du jour : Falloir. (Il va falloir, il faut, il faudrait.)

Nous sommes samedi matin, c’est l’été, c’est jour d’aspirateur dans les locations saisonnières. De mon côté, je fais place nette sur mon bureau. Je gomme (ça fait bien longtemps que je n’avais pas gommé.)

Nous regardons deux films avec Jean-Pierre Bacri pour veiller jusqu’à l’heure d’aller chercher Cadette.

14 juillet
Toute la maisonnée fait la grasse matinée. À 10h30, je suis encore le seul levé.

Hier soir, Benjamin et sa copine ont ramassé une jeune tourterelle moribonde dans la rue, que ma chérie a installée dans un carton sur la terrasse pour qu’elle reprenne des forces. Ce matin, l’oiseau est mort. Si je l’avais découvert plus tôt, quand j’étais encore le seul éveillé dans la maison, je serais allé le déposer au pied d’un arbre dans la rue voisine et j’aurais inventé que, ragaillardi, il s’était envolé au matin. Ç’aurait été un mensonge, que j’aurais été le seul à savoir, mais qui aurait évité les larmes de Benjamin ce midi. Un petit arrangement avec la réalité, une fiction acceptable, résiliente, qui ne m’aurait posé aucun problème de conscience.

Le titre du jour : Impasse.

Je passe les Converse de Benjamin à la machine : il a jugé plus pertinent de marcher dans la vase avec ses baskets plutôt que de les enlever, au prétexte qu’il aurait eu les pieds sales en remettant ses chaussures.

Je commande deux pizzas et joue sur l’ordi toute la soirée en attendant Cadette et ma chérie.