Bonheur portatif

par Philippe Guerry


Juillet, semaine 29 – Affres, simagrées, ekphrasis

15 juillet
Nous nous rendons à la bibliothèque universitaire avec Cadette. Je suis tout seul sur un des canapés de la mezzanine, le bâtiment est déserté ou presque. J’ai l’impression que je pourrais rester là toute la journée, peut-être même tout l’été.

J’arrive au pot de départ d’une connaissance, à l’Université. Je suis venu faire un peu de public relations, je force ma nature. Et ça marche plutôt pas mal, je trouve un plan intéressant pour Junior, ce qui était un peu le but. Le temps que je papote, les seuls petits amuse-gueule végétariens ont été engloutis et je suis certain que ce ne sont pas les seuls végétariens qui les ont engloutis. Nous ne sommes jamais aussi nombreux. Les carnivores abusent de leurs privilèges.

Je termine ma lecture du Dictionnaire amoureux de la traduction, de Josée Kamoun.

Moi qui goûte avec un plaisir coupable tout ce qui fait dérailler la fête, je suis particulièrement gâté : dès les premières secondes du feu d’artifice tiré depuis la mer, la pluie se met à tomber, quelques gouttes tout d’abord, puis une belle averse. C’est la débandade, tout le monde quitte la plage précipitamment, les tirs s’arrêtent. Nous regagnons la maison, d’où nous assistons, depuis la fenêtre du deuxième étage, à la reprise du feu par-dessus les toits. Je crois que c’est ce que j’attends, quand je dis que j’aime que la fête déraille : y retrouver une part d’improvisation, de spontanéité, de sincérité. Tous les événements, désormais, m’apparaissent méthodiquement organisés, préparés, balisés. Je m’y ennuie la plupart du temps. Le souvenir de ce feu d’artifice d’intérieur n’en sera que meilleur.

16 juillet
J’accompagne Junior à l’entretien que je lui ai obtenu hier. En l’attendant, je n’ai rien à faire d’autre qu’acheter des croissants et retrouver Sarah. Au moment de payer le parking, je crains d’avoir perdu mon portefeuille, que je retrouve mystérieusement niché dans une des manches de mon blouson.

Je reprends le portrait de Tomáš. Je vérifie le sens de « affres » dans le dictionnaire. Je négocie le montant de mes plus petites piges à la hausse, pour que soit pris en compte le temps passé à les écrire, plutôt que leur petit volume.

Avec Sarah, nous finissons par discuter politique. Je n’aime pas ces discussions. Il s’agit surtout d’accorder nos nuances d’opinions sur une même fréquence. Ça ne débouche sur rien, on est à peu près d’accord.

Nous sommes tous fatigués, et de manière parfaitement synchrone.

Je vérifie le sens de « simagrée » dans le dictionnaire.

17 juillet
Un site me demande de faire la preuve de mon humanité. Je m’exécute, comme un robot discipliné, et je coche toutes les cases qui montrent un passage piéton. C’est assez facile d’être humain.

Je prépare la rencontre de demain. Je passe l’après-midi à tâtonner sur un texte pour une revue. Je suis à deux doigts de l’envoyer mais je juge prudent d’attendre. Le soir, lors d’une ultime relecture, les maladresses du texte me sautent aux yeux, je le trouve mauvais.

Les enfants du voisin secondaire ne sont pas méchants, mais ils sont bruyants.

18 juillet
Premier questionnement du matin, en parcourant Actualitté : doit-on écrire « salops » ou « salauds » ?

On aime souvent que des idées : l’idée de voyager, l’idée d’écrire, l’idée d’avoir un jardin. Mais dans les faits, on n’aime jamais rien tant que rester chez soi, écrire est un labeur pénible et on laisse crever toutes les plantes.

En relisant à nouveau mon texte, les maladresses de la veille me sautent moins aux yeux. Je ne sais plus quoi penser.

La rencontre que j’anime à la Maison des Écritures se déroule bien, même s’il n’y a pas foule. Je ne suis pas coutumier de l’exercice, et je ne m’éloigne pas trop de mes fiches, mais c’est probablement ce qui permet de donner un semblant de cohérence à cet entretien public.

Le pot qui suit s’éternise un peu trop à mon goût mais, en tant qu’invité et coanimateur, je ne peux pas vraiment partir. Au gré des échanges, je ne peux pas m’empêcher d’entendre les messages subliminaux que chacun fait passer dans ses propos : ainsi, quand unetelle dit : « J’étais au Japon récemment, et Google trad ne m’a servi à rien », elle dit surtout que son métier lui permet, elle, d’aller au Japon. C’est une petite foire aux vanités, où chacun essaie de se montrer à son avantage. Je n’y échappe pas, qui place à mon tour que « quand j’étais en résidence en Islande, blablabla blablabla. » Je m’entends dire ça, et je déteste ça. Simagrées.

19 juillet
En consultant l’heure sur mon smartphone dans la nuit, je lis : « Aucun événement programmé au cours des deux prochaines semaines. » Ça fait bien longtemps et c’est peut-être le signe que je suis en vacances.

Je me rends à La Poste car j’ai besoin d’un timbre. Comme c’est un produit qui nous fait souvent défaut, je pars pour acheter un carnet. Parmi les options offertes par le distributeur automatique, je ne trouve pas le chemin pour acheter un carnet. Je me souviens encore de l’apparition de ces distributeurs dans les bureaux de poste, installés précisément pour libérer les guichetiers de ces petites transactions et pour faire gagner du temps à tout le monde. Faute de timbres-machine, je fais la queue à un guichet, où l’on me confirme que la machine ne délivre, en effet, plus de timbres, mais que l’on peut m’en vendre ici-même, au guichet. Au choix : les Impressionnistes ou Pikachu. Je demande si les Marianne vertes ont disparu, et l’on me répond que non, mais que l’on ne peut pas les acheter au guichet. Je me retiens de demander où l’on peut les acheter, désormais. Pour régler mon achat, on me demande d’abord mon numéro de téléphone (mais il apparaît que je ne suis pas référencé dans la base de la Poste), puis mon mail (par lequel je ne suis pas davantage référencé), avant de me proposer de créer un compte. Je décline poliment, et confirme mon humanité en faisant valoir avec un petit sourire désolé que j’étais juste venu acheter UN timbre.

Je lis tout l’après-midi. Depuis plusieurs semaines, je ne fais que picorer, piocher, relire des extraits parmi les bouquins de la maison.

20 juillet
Le titre du jour : Hâte. « J’ai hâte ! », « Tellement hâte », juste pour dire, glissé dans un commentaire : « Je veux profiter d’un peu de ton exposition à la lumière. » J’ai tellement hâte que les réseaux sociaux disparaissent.

C’est samedi : les touristes venus prendre l’air pendant la semaine l’aspirent aujourd’hui à grand bruit dans des sacs d’aspirateur, pour que dans quelques heures, leurs successeurs puissent respirer à leur tout un air tout propre, débarrassé de poussières.

Je découvre le mot « ekphrasis », et le sens du mot « ekphrasis », et aussi que je pratique l’ekphrasis.

Je mets un petit coup d’accélérateur à notre projet, avec Cadette, de mini-randonnée de Saintes à Angoulême, dans trois jours : étapes, hébergement, réservations. Je repère notre chemin et télécharge une appli qui m’annonce à quel racket elle se livrera automatiquement à l’issue des sept jours d’essai gratuit. Je cherche tout de suite la procédure de désabonnement et je programme une alerte pour résilier dans les temps.

21 juillet
Le voisin secondaire et ses trois garçons partent ce matin. Calme et volupté.

Je lis L’ordinaire de la littérature, de Florent Coste. Mais à l’exception de trois ou quatre passages, je ne comprends pas grand chose. Dans ces cas-là, je cherche quand même à comprendre ce que je n’ai pas compris et je vais écouter le bonhomme sur France Culture. Là, le propos me semble très clair et très intéressant. Je retiens que Florent Coste, universitaire, médiéviste, gros lecteur par la force des choses, avoue qu’il ne termine pratiquement jamais ses bouquins. C’est un aveu qui m’est sympathique.