Bonheur portatif

par Philippe Guerry


Juillet, semaine 30 – Komorebi, tartinades, unanimisme

22 juillet
J’envoie un texte, très court, à une revue. Je ne suis pas convaincu de ce que je propose, mais l’échéance est proche et je n’ai rien écrit d’autre. Je serais surpris que ça passe.

Je classe dans un même dossier des sites et des notes jusque là éparses, ça dessine un semblant de cohérence à des pensées et à des projets jusque là épars.

Nous passons aux objets trouvés en espérant retrouver la gourde de Cadette, perdue lors de son job sur le festival. Pas de gourde. Nous faisons un petit crochet par la librairie.

Je prépare un petit sac pour trois jours de rando. Je repère approximativement notre itinéraire, qui n’emprunte pas un chemin balisé. J’y passe un peu de temps mais je n’arrive pas à importer cet itinéraire personnalisé dans Google maps. Je finis par faire des captures d’écran.

À mesure que l’on s’approche de la fin juillet, le déclin du jour devient perceptible, les très longues soirées sont déjà derrière nous. Dans quinze jours, quand nous entrerons dans la deuxième moitié de l’été, ce sera encore plus net. Et même si la saison touristique battra probablement son plein, il y aura déjà un goût d’automne dans ce retour sensible du crépuscule

23 juillet
Nous sommes tôt dans le train pour débuter notre randonnée. On marche parfois sur des bords de route, avec la circulation automobile juste à côté, et parfois dans des taillis et des herbes, sans savoir si le chemin se prolonge au bout. Nous croisons une quantité impressionnante d’écrevisses de Louisiane, espèce invasive. Il y en a partout, dans les lavoirs, écrasés sur la route, et sur notre chemin, bien sûr, à chercher à nous cisailler les jambes.

Nous pique-niquons sous les arbres, au bord de la Charente.

Pour avoir revu récemment Perfect days, de Wim Wenders, je sais que les Japonais ont un mot pour désigner le jeu de lumières entre le soleil et les feuilles des arbres, mais je ne parviens pas à me rappeler ce mot.

La portion de route du début d’après-midi nous achève : il fait chaud, nous marchons sur une route bitumée parcourue de camions, nous n’avons plus d’eau. Notre arrivée au camping est assez pitoyable : nous avons l’un et l’autre des ampoules aux pieds, et des irritations dans des endroits mal placés en ce qui me concerne. Sans rien dire de nos courbatures. Nous sommes comme deux petits vieux, le moindre geste nous fait mal, et rire, heureusement. Nous montons notre tente, je fais un court passage dans la piscine, nous traînons devant nos pizzas. Nous tombons de fatigue.

24 juillet
Nous reprenons notre marche. Nous avons moins mal que ce que nous redoutions la veille. Nous marchons ce matin sur une piste de randonnée cycliste, beaucoup plus praticable, et ombragée. Nous nous arrêtons dans un village de carte postale, pas terrible. À l’exception d’un resto gastronomique et d’un bar de village qui affiche complet, tout est fermé. Nous avalons nos petites barres de céréales, assis sur un banc très convoité. À la seconde où nous nous levons, deux personnes au moins se le disputent. Nous arrivons à Jarnac avec les pieds en compote. Tous les bars et resto ont fini de servir à manger. Nous nous rabattons sur des sandwiches en plastique au jambon, que nous mangeons sur un quai de la ville. Nous discutons ampoules et pansements avec la pharmacienne et allons attendre un train pour joindre notre étape du soir. À la sortie de la gare, Cadette propose de prendre les vélos électriques publics pour nous rendre au camping. Coup de génie. Nous prenons soin de nos pieds, et retournons au village sur nos vélos. Nous savourons nos diabolos menthe et dînons au snack d’une base nautique.

Depuis la base nautique, je passe un coup de portable à ma mère, avec le prétexte suivant : « J’appelle pour la fête de Christine. » Christine est ma sœur aînée et c’est la seule personne dont je prends grand soin de ne pas oublier la fête. Ni ma mère ni moi ne sommes dupes : depuis plusieurs années, « J’appelle pour la fête de Christine » est un message codé, implicite, qui dit, réellement : « Je t’appelle pour l’anniversaire de la mort de papa, je sais que tu le sais et je pense à toi. » Nous faisons semblant, nous nous donnons des nouvelles anodines mais sans nous le dire, nous savons la tonalité particulière de cet appel.

Nous regagnons le camping à vélo. Nos voisins parlent tard.

25 juillet
Au matin, le vélo de Cadette est déchargé. Je la pousse dans les côtes et jusqu’au centre-ville. Cafés croissants. Nous effectuons la dernière étape de notre mini-randonnée en train, nous ne voulons pas nous faire plus de mal.

Je retrouve chez Cadette La puce à l’oreille, de Claude Duneton, que j’ai cherché cet hiver, mais je ne me souviens plus pourquoi je le cherchais.

Au resto, le gaspacho maison est accompagné du meilleur pesto maison jamais goûté. Le reste du menu est à l’avenant.

Nous croisons un collègue de promo de Cadette. Il lui annonce qu’il lâche ses études de lettres pour entamer une formation de « chargé de développement numérique de l’expérience-client ». Ce serait mon fils, je serais désespéré.

Au hasard d’un livre à la médiathèque d’Angoulême, je retrouve le mot japonais qui désigne le jeu de lumières entre le soleil et les feuilles d’arbres : « komorebi ».

Dans mon monde idéal, les médiathèques étendent leurs plages horaires durant les vacances. Dans le vrai monde, la médiathèque ferme à 16h au lieu de 18.

Nous remontons en haut de la ville avec nos vélos électriques. Je fais une sieste, nous sommes fatigués. Ma chérie et Benjamin nous retrouvent. Nous dînons de burgers végé franchement pas terribles, la viande a été remplacé par une sorte de fromage fondu dans lequel on aurait mêlé des lentilles. C’est gras, c’est lourd, c’est sans intérêt.

Nous faisons un détour par le parc de la ville, à la demande de Benjamin, pour assister à du théâtre en plein-air. Les comédiens se font vivement interpeler par une spectatrice remontée, au prétexte que le spectateur qu’ils ont fait monter sur scène a exprimé à plusieurs reprises son refus d’enlever son tee-shirt (les comédiens le chambraient gentiment) : « non-consentement ! c’est insupportable ! » Léger flottement mais le spectateur calme le jeu, il signale à la spectatrice véhémente que tout va bien pour lui.

26 juillet
Nous prenons un petit-déjeuner à la terrasse d’une brasserie. Cadette et Benjamin font provision de carnets. J’achète une carte postale pré-remplie. Nous visitons le musée de la bande dessinée, que nous connaissons par cœur, mais qui change sa scénographie. L’expo sur Lou, de David Neel, donne envie de lire ou de relire la série. J’étais largement passé à côté. Nous traversons plus rapidement l’expo Marvel, et nous sommes saturés de planches pour apprécier pleinement l’expo sur la Gastronomie et la BD. Nous déjeunons tard, il ne reste que des tartinades dans la guinguette estivale installés sur les bords de la Charente. Nous allons nous tremper les pieds dans l’eau, avant de remonter. Je prépare le repas pendant que la cérémonie d’ouverture des J.O. commence. Mes goûts en matière de spectacle vont plutôt vers la sobriété, l’intimité et le minimalisme. Je suis assez peu sensible aux grands shows, aux effets de lumières, au clinquant, etc. Autant dire que je regarde d’un œil distant.

27 juillet
La presse est entrée dans une de ces phases d’unanimisme et d’engouement sans nuances. Ce sera J.O. à très haute intensité, et enthousiasme obligatoire du matin au soir. Difficile de réclamer un peu de distance. J’ai beaucoup de mal à adhérer aux commentaires qui chantent les louanges d’un pays unifié blablabla. Il y a trois semaines, l’extrême droite faisait 40% aux élections. Je crains qu’il ne faille grandement se méfier de cette belle illusion. Cet article de Will Self dans Le Monde apporte une nuance bienvenue.

Voilà ce que nous sommes capables de faire en famille et en vacances : passer la journée à la médiathèque locale, puis aller voir Le Camping du lac, de Éléonore Saintagnan. Dans une des scènes, Rosemary Standley chante accompagné par son père et je sens les larmes me monter aux yeux, davantage qu’avec Céline Dion la veille, par exemple.

Je ramasse une pièce de puzzle dans la rue. C’est la troisième pièce que je récupère ainsi. Ça commence à ressembler à une collection. Elle provient manifestement d’un puzzle disséminé à mon intention en mille endroits du monde. Comment perd-on les pièces d’un puzzle dans une rue ?

28 juillet
J’ouvre un œil à 3.14. Je vais pouvoir calculer le périmètre et l’aire de ma nuit.

Il fait chaud assez tôt dès le matin. Première canicule de l’été. Nous quittons Angoulême en début d’après-midi et rentrons toutes fenêtres ouvertes sur l’autoroute, sans dépasser les 100 km/h et en peinant dans les côtes. Born to be wild. Nous retrouvons Junior. Famille complète, maison fraîche.