Bonheur portatif

par Philippe Guerry


Juillet, semaine 31 – Découvrabilité, baignabilité, pissaladière

29 juillet
On annonce une courte canicule. Nous fermons volets et fenêtres dès neuf heures, pour conserver le plus longtemps la fraîcheur.

Je réponds à quelques mails en instance. Je suis désormais dans un entre-deux, entre vacances et travail.

Nous regardons Baisers volés, de François Truffaut. Puis je fais une sieste.

Je guette sur le thermomètre le moment de bascule où la température extérieure va devenir plus supportable que la température intérieure et où nous pourrons tout ouvrir.

Je prépare une nouvelle soupe froide concombre poivron coco menthe, et des purées d’olives verte et noire. Pas question d’allumer le four ou les plaques de cuisson.

30 juillet
Dans le chapitre consacré au tennis dans La Beauté du geste, de Thierry Grillet, je lis :

L’ennui, « maladie bénigne et ordinaire du temps », comme dit le philosophe Vladimir Jankélévitch, a ouvert les vannes de la distraction.

ce qui me donne envie d’aller découvrir L’Aventure, l’Ennui, le Sérieux d’où est extraite la citation. J’en profite pour aller lire la notice de Jankélévitch, dont je ne connais strictement rien, sur Wikipédia. En fin de notice, je prolonge ma découverte par le visionnage d’une archive de l’INA, où Jankélévitch dit des choses comme :

Je crois qu’on insiste beaucoup trop quand on parle de la paix, sur la paix avec soi-même, la paix intérieure… je ne sais pas si ça veut dire quelque chose. (…) Moi, je n’attache pas tellement d’importance à cette précieuse sérénité, intérieure, dont parlent les sages (…) je n’aime pas ça (…) Le fait d’être mécontent de soi, de ne pas être en paix avec soi-même, c’est une bonne condition pour la paix avec les autres. Après tout, la paix et la guerre, c’est un rapport avec l’autre, ce n’est pas un rapport avec moi. Il ne s’agit pas de ma sécurité, il ne s’agit pas de mon harmonie intérieure, qui sont des préoccupations esthétiques pour le bourgeois qui cherche son confort. La paix, ce n’est pas un confort ! C’est un rapport d’amour avec l’autre.

Même si nous n’avons pas de télévision, je ne peux pas m’empêcher de me dire que la télévision a quand même beaucoup perdu en qualité de débat. Jankélévitch a par ailleurs une mèche remarquable, qui me fait penser à Martine, notre ancienne voisine libraire.

En parallèle de la lecture de La Beauté du geste, je termine celle de L’Histoire du repos, d’Alain Corbin.

Ça fait deux fois depuis le début de la semaine que je lis ce mot, « découvrabilité », et depuis le début des jeux olympiques, pas un jour ne passe sans que la presse ne s’inquiète de la « baignabilité » de la Seine.

31 juillet
Je regarde la pluie tomber paresseusement sur la terrasse. Quelques gouttes seulement. Inutile de s’activer pour fermer portes et fenêtres, ça ne dure qu’à peine une minute.

Alors que le premier épisode de canicule de la saison touche à sa fin, nous profitons de la marée haute pour aller nous baigner. Je fais juste une trempette rafraîchissante et je rentre.

Nous retrouvons Franck et Carla à un café sur la plage. Carla est traductrice, je n’ai jamais rencontré autant de traducteurs et traductrices que depuis quelques semaines.

Nous commandons des pizzas que nous mangeons sur la terrasse avec les enfants.

1er août
Ce que j’aime, d’août, c’est que l’on voit septembre.

Je ne fais strictement rien de l’après-midi.

Alain Corbin écrit :

Une question se pose : la villégiature marine doit-elle être incluse dans une histoire du repos ? Peut-on affirmer que cette nouveauté a, dans l’immédiat, bouleversé la texture du repos ?
Je ne le pense pas.

Empiriquement, et au moins pour les quelques semaines que dure encore la saison estivale, je ne le pense pas non plus. Mon but pour au moins la prochaine quinzaine est de sortir le moins possible. J’ai de quoi lire, une épicerie à deux pas pour le ravitaillement, peu d’appétit pour la foule.

J’écoute Holden toute la journée.

2 août
Je laisse le travail s’accumuler, comme de la poussière. Déjà deux interviews pour des portraits sur facebook, une double-page synthétique sur « la sobriété numérique », et une info sur le sport féminin pour laquelle, précisément, je n’ai aucune info. Pour l’heure, tout le monde, contacts et commanditaires, est en vacances, ça peut donc attendre.

J’approfondis ma découverte de la découvrabilité.

Nous entendons le voisin de derrière parler chantier avec des artisans mais nous ne comprenons pas la nature des travaux à venir. La pensée qu’ils puissent abîmer le crépis du pignon le plus difficilement accessible de la maison ne perturbe un moment. Il nous serait actuellement impossible de financer un ravalement.

Nouvel épisode de la malédiction du vendredi soir : quelqu’un qui doit partir en vacances m’appelle à 17h30, quelques minutes avant son départ, pour me commander un travail supplémentaire.

Je finis Comment ne pas devenir écrivain voyageur, d’Adrien Blouët.

Le temps qu’il faudra paraît long, même pour écrire un roman pas si gros. Il ne suffit pas d’une heure de calme et d’ennui par-ci par-là, c’est un boulevard de solitude claustrale dont j’ai besoin, si je veux enchaîner les pages, si je veux écrire plus haut, plus large, beaucoup mieux, écrire n’importe quoi, non, ne surtout pas écrire n’importe quoi, si je veux écrire bien, mieux que bien, extrêmement bien, et lire tout le temps et dormir très profond et même lire en dormant, et cuisiner des repas équilibrés et arrêter de déverrouiller sans cesse mon téléphone, et de scroller, de sortir faire une course et d’aller me balader.

3 août
Au gré de mes navigations internautiques, je découvre l’Agence des facteurs humains, qui porte à vélo, et à domicile, des lettres manuscrites pour la seule beauté du geste. Un réseau social cycliste.

Ma souris me crée du souci. Je ne peux plus rien sélectionner. Je peux cliquer sur des liens mais je ne peux sélectionner aucun texte. Et aucun scroll n’est possible non plus.

C’est aujourd’hui le samedi de bascule dans le mois d’août. Nous avons trouvé juillet plutôt tranquille en terme de fréquentation touristique, mais depuis ce matin, on sent bien la pression monter : les gens se garent n’importe où, n’importe comment et, dans la démesure du possible, au plus près de leur location de vacances. C’est généralement la période où j’ai l’impression de vivre dans un camping. Trois semaines à tenir.

J’ai préparé une tarte maison oignons tomates, hâtivement appelée pissaladière, même si ça n’a probablement rien à voir. L’essentiel est que tout le monde s’en régale et ça ne manque pas.

4 août
Je profite d’être réveillé de bonne heure pour retravailler un texte, au moins pour la troisième fois. À chaque fois j’ai l’impression de « tenir quelque chose », qui s’avère hélas souvent relever du savon, ou de l’anguille. Je ne tiens pas ce quelque chose assez fort, ou pas assez bien.

C’est jour de grand-mères. Ma mère monopolise la parole, intervient dans toutes les conversations, donne des avis inconséquents sur tout, n’écoute pas les réponses. Un copain de mon neveu, qui ne connaît personne et que personne ne connaît, la ramène un peu aussi. Face à ce flot de paroles inutiles, où chacun cherche à empiler ses mots plus haut que ceux des autres, mon protocole de survie s’enclenche de lui-même : je me tais, puis je me ferme.

Ma sœur déménage et cherche à se débarrasser de quelques bouquins. Je m’interdis d’en prendre un seul.

Je découvre sur Arte la série de création télévisuelle Hypernuit, et les Super 8 de Mathieu Zazzo.