5 août
Il faudrait que je me mette doucement au travail mais rien ne me presse encore. Ma chance est que tous mes commanditaires sont partis en vacances, je pourrai donc m’y mettre la veille de leur retour. Conséquemment, je ne fais rien d’autre que lire, un peu la presse (j’essaie de simplement survoler les titres concernant les J.O. car c’est un puits sans fond), quelques bouquins qui traînent (l’introduction méthodologique de Voisins de passage, de Fabrice Langrognet par exemple), une bande dessinée. Et la journée passe ainsi. Ma seule incursion hors de la maison est pour aller chercher de quoi cuisiner le soir. Je ne prends conscience du surcroît de monde arrivé en ville que par le bruit qu’il fait. Trop, à mon goût.
Nous modifions tous nos abonnements de portable chez notre opérateur, pour de substantielles économies, et un service accru. L’opérateur se garde bien de nous dire que l’on peut avoir plus pour moins.
La voisine passe nous donner quelques nouvelles. Santé : nouvelles encourageantes ; voyage : j’anticipe déjà le récit époustouflant de son retour d’Inde. Surtout, nous récupérons auprès d’elle quelques plants de basilic thaï, pour accompagner des poivrons à la sauce aigre-douce.
6 août
Dans les télescopages intéressants de ma revue matinale du web, cet article sur Slate : « Si vous aimez la Grèce, n’y allez pas » et cette recension de Renoncer aux voyages dans La vie des idées. Le bouquin est disponible à la B.U., je le réserve (mais la B.U. est fermée).
Vers 10 h, petit coup de fièvre : un touriste s’y reprend à dix fois pour garer sa voiture dans notre rue étroite, faisant gronder son moteur à chaque manœuvre, tandis que sa femme lui hurle des grands « STOP ! STOP ! STOP ! » Au même moment, le chantier commence dans la maison derrière nous, à grands coups de ponceuse.
Je me réabonne en ligne au Matricule des Anges.
Je fais la sieste, puis un tri important dans mes favoris, et je réorganise complètement la façon dont je les consulte. Je m’applique à extraire la séquence où l’on voit Neil Hannon écouter Nimrod, d’Edward Elgar dans le programme Hypernuit d’Arte pour la poster dans ce journal, mais je découvre que je ne peux pas poster de vidéo dans ce journal, sauf à « upgrader mon plan », ce qui veut dire doubler le loyer, non merci.
Frites de flemme et steaks végé.
Nous regardons un film absolument dispensable.
7 août
Des acheteurs du Bon Coin viennent récupérer le lit de Junior. C’est l’événement saillant de la journée, puisqu’après, je ne fais rien : je bouine sur internet, je fais une sieste, je picore deux ou trois pages dans deux ou trois livres, comme Sortir de chez soi, de Luba Jurgenson, comme Ce qui a lieu, de Pierre Schoentjes, comme Petites notes quotidiennes (ou presque), de Gustave Roud. Les acheteurs du lit de Junior nous informent plus tard dans l’après-midi qu’il leur manque deux vis, mais qu’ils les ont commandées sur le site d’Ikéa. L’histoire se termine avant d’avoir commencé.
Je prépare un cake aux courgettes qui mérite juste une cuisson plus juste.
8 août
Poursuite de ma semaine de vacances à rien faire, à ne pas bouger, à ne pas sortir. Je réfléchis à faire la liste des titres annoncés « à paraître » sur les sites des éditeurs avec la raison qui me fait dire immédiatement pourquoi je n’en lirai assez sûrement pas certains (par exemple, je ne lirai probablement pas Aimez Gil, de Shane Addad, chez P.O.L. parce que je n’avais pas aimé Toni tout court ; je ne lirai pas Sister-ship, d’Elisabeth Filhol, chez P.O.L. parce que le résumé commence par « 2097, la conquête spatiale est en passe de franchir une étape majeure. » ; mais j’achèterai et lirai Paris, musée du XXIe siècle – Le 18e arrondissement, de Thomas Clerc, parce que je suis l’œuvre de Thomas Clerc, etc.)

Au hasard de mes lectures, je tombe sur les mots du jeune Marcel Proust, dans Le Temps retrouvé :
…, ce que racontaient les gens m’échappait, car ce qui m’intéressait, c’était non ce qu’ils voulaient dire mais la manière dont ils le disaient, en tant qu’elle était révélatrice de leur caractère ou de leurs ridicules…
La paisible soirée prend fin avec le retour pour un troisième séjour estival de nos voisins secondaires et de leurs enfants bruyants.
Et au moment de me coucher, un moustique.
9 août
J’accompagne ma chérie chez sa mère, pour quelques jours de vacances qu’elles vont passer à distance du littoral. Je profite de cette première excursion hors de mon périmètre pour m’acheter une nouvelle montre, un tee-shirt, un nouveau verrou pour le portail, des chevilles auto-perforantes pour plaques de plâtre. Et je passe faire changer les deux ampoules de nos feux de stop chez le mécano. J’installe le verrou sur le portail. J’utilise le vieux rabot hérité de mon père pour décoincer l’un des battants, comme ça, j’ai un peu l’impression qu’il m’a aidé dans mon bricolage.
Souvent, j’espère recevoir un mail inattendu qui me sorte de mon quotidien : une réponse d’éditeur ou de revue, une proposition d’atelier ou de collaboration. Mais ce n’est pas très fréquent. Aujourd’hui, je reçois le mail d’une poète et performeuse qui me propose de m’acheter les droits d’un de mes textes publié en revue pour qu’il figure dans un pack d’ateliers d’écriture. Avec un projet de visio en prime pour que j’explique mes secrets de cuisine aux apprentis écrivains qui auront acheté le pack. Une première. La poète-performeuse m’apprend à cette occasion que le texte en question lui a déjà servi pour des ateliers d’écriture, ce qui est déjà en soi une belle surprise. Je sais rarement ce que devienne mes textes, ni qui me lit.
Guillaume Vissac, dans Fuir est une pulsion :
Tant que j’écris pour le plaisir d’écrire, le plus gratuitement possible, et sans arrière pensée, tout fonctionne. Dès que je commence à me dire ça peut marcher, c’est perdu : je suis mort sans m’en rendre compte.
Un message m’informe que je ne peux pas lire de vidéos sur mon ordi, pour une histoire de « droits DRM » dont mon navigateur ne serait plus doté, alors que pas plus tard qu’avant-hier, j’ai regardé une daube en streaming. Me voilà fort marri.
Les estivants pas futés de la location d’en face écoute les J.O. à la télé, fenêtre ouverte, et jusqu’à la dernière seconde, à une heure déjà avancée de la nuit.
10 août
Premiers bruits d’aspirateur remarqués vers 9h30. C’est le chassé-croisé hebdomadaire des locataires. Si on vide tous les sacs de tous les aspirateurs de la ville en fin de saison, on doit pouvoir reconstituer une petite plage.
Je lis les dernières notes de swedesinstockholm et, quelques jours après elle, découvre le mot « limérence ». Je file sur Wikipédia en apprendre plus. À partir de « limérence », la liste des articles connexes en fin de notice renvoie à :
- Amour non partagé
- Amour obsessionnel
- Cristallisation (Stendhal)
- Crush amoureux
- Entichement
- Érotomanie
« Amour non partagé » renvoie à :
- Amour obsessionnel
- Chagrin d’amour
- Cœur brisé
- Érotomanie
- Friend zone
- Limérence
- Relation amoureuse
« Amour obsessionnel » ne renvoie à rien, « Cristallisation » renvoie à :
- Stendhal
- De l’amour
« Crush amoureux » renvoie à :
- Limérence
- Attraction interpersonnelle
« Entichement » renvoie à « Limérence », « Érotomanie » à « Traque furtive ».
Dans la deuxième liste, celle vers laquelle renvoie « Amour partagé », « Chagrin d’amour » ne renvoie à rien, « Cœur brisé » renvoie à « Solitude », « Friend zone » renvoie à :
- Amour non partagé
- Amitié homme-femme
- Relation humaine
- Attirance sexuelle
- Amour
« Relation amoureuse » renvoie à :
- Baiser
- Flirt
- Séduction
- PACS
- Mariage
- Divorce
- Harcèlement sexuel
- Rupture conjugale
- Autonomie
- Homosexualité
- Hétéroséxualité
- Majorité sexuelle
Et là, on entrevoit le graphe, la carte, le livre qu’il reste à déployer (car déjà, « Baiser » renvoie à :
- Baiser amoureux
- Baisemain
- Salutation
- Comportement érotique
- Comportement sexuel humain
- Sexualité humaine
- Philamatologie
- Le Baiser de l’hôtel de ville
etc.) Est-il possible seulement d’épuiser les liens, ou ouvre-t-on plus sûrement une arborescence infinie, liant des séries à la fois de plus en plus larges et de plus en plus fines de catégories de plus en plus variées ? Évidemment, il serait tentant de s’y mettre. À défaut, je vais juste voir ce que signifie « Philamatologie » :
La philamatologie est la science du baiser et plus largement des activités labiales.
Je n’aurai pas perdu ma journée.
Je reçois un mail de Louis et j’en suis bien content, je pensais qu’il était fâché depuis que je m’étais débiné d’un événement qu’il avait organisé en novembre dernier (il l’a peut-être été). Il propose de passer mercredi. Julie et ses filles doivent passer lundi, Cadette a également des ami·es qui doivent passer en début de semaine, la maison risque de ne pas désemplir. Ce ne sera peut-être pas le plus simple pour me remettre au boulot, mais je préfère cet envahissement amical plutôt que me remettre au boulot. Je suis toujours a priori un peu effrayé par ces arrivées intempestives, mais je les accepte comme une perturbation bienvenue de mes penchants anachorètes. Ça fait partie de ces choses à mettre dans la « liste des choses dont on aime surtout l’idée » : j’aime l’idée d’une maison ouverte et avec du passage, mais je n’apprécie rien tant que de rester tranquille dans ma tanière.
Je mixe tomates, concombre, poivrons et autres pour un gaspacho. J’ai la main lourde sur l’ail.
11 août
Après avoir laissé entrer la fraîcheur relative de la nuit, je ferme la maison dès 9h, en me disant que c’est quand même idiot. Mais c’est un choix que je ne regrette déjà plus à 10h, alors que la température commence à monter rapidement.
Je rallonge mon gaspacho de la veille. Le goût d’ail est toujours bien présent.
Je regarde Teddy, de Zoran et Ludovic Boukherma, en somnolant à moitié.
Il fait très chaud jusque tard dans la soirée. Nous allons nous baigner avec ma chérie et Cadette. Le coucher de soleil est étonnant, et parfait pour la carte postale, entre bleu et rose layette, et les rayons du soleil parfaitement disposés en arc derrière un nuage opportun. C’est bien plus joli que la cérémonie de clôture des J.O.
