Bonheur portatif

par Philippe Guerry


Août, semaine 33 – Fossiles, spatule, cardigan

12 août
Je suis censé reprendre le travail, mais en réalité je n’ai pas de travail. Tout juste quelques textes à rédiger mais qu’il me sera inutile d’envoyer à mes commanditaires, puisque mes commanditaires sont tous en congés. En outre, des amis doivent se succéder à la maison toute la semaine. Et d’ailleurs, je prépare un taboulé.

Ces mots, dans l’Autofictif, d’Eric Chevillard :

Une existence routinière et paisible sans grandes aventures, des plaisirs simples de spectateur et de lecteur, une activité professionnelle restreinte au seul hobby de l’écriture, j’ai grandement apprécié d’être vieux quand j’étais jeune. À présent que l’âge arrive pour de bon, je crains de beaucoup m’ennuyer.

Nous déjeunons avec Julie, qui nous apprend la mort soudaine de Samuel, un ami que nous avons perdu de vue, mais quand même.

J’ai du mal à trouver le sommeil.

13 août
Les artisans du chantier voisin, à qui je demande de descendre du toit de notre salon, m’ont l’air d’être de sérieux bras cassés. Mais je préfère qu’ils cassent leurs bras plutôt que mes tuiles.

Je rédige et envoie deux premiers articles. Puis, une sieste, et un peu de lecture.

Ma tarte poivrons-courgettes-tomates est vraiment très bonne.

14 août
Guillaume Vissac pose la question :

C’est quoi le pire, novembre toute l’année ou août toute l’année ?

J’entre dans ce moment de la saison estivale où j’ai très envie de retrouver l’automne, donc aujourd’hui, je répondrais « août ». C’est la quinzaine où il faudrait que j’aille marcher à la campagne, ou à la montagne, pour « faire une coupure » et supporter la fin de saison. Les touristes d’août ne sont pas pires que les autres, mais l’accumulation des passages et des paroles depuis le début de saison commence à lasser.

Je retrouve Louis sur la plage, et fais la connaissance de Clélia et de son fils. Annie et ma chérie nous retrouvent. Nous nous baignons et pique-niquons sur le sable. Nous allons collecter des fossiles en milieu d’après-midi pour le fils de Clélia. C’est peut-être la première fois depuis mon année de 5e de collège que je vais chercher des fossiles. Je ne sais pas quoi chercher, tout ressemble à des cailloux. Une pierre en équilibre sur de la vase compacte cède sous mon poids et je tombe les fesses dans les galets. Je finis par trouver des petits bouts de trucs fossilisés que je donne à notre apprenti-géologue. Nous finissons la journée sur la plage et accompagnons les amis dans leur pique-nique. Les conditions de marée et de vent doivent être idéales pour la pratique du kite-surf, nous en dénombrons une cinquantaine sur l’eau. Nous passons une bonne journée.

15 août
Je suis dans ces jours où, chaque matin, je me dis qu’il reste un jour de moins avant les départs des estivants. En début d’après-midi, les enfants des voisins hurlent plus fort encore que d’habitude. Ma chérie intervient, ce qui nous vaut les explications embêtées du père, qui nous apprend en passant qu’ils envisagent de s’installer à demeure dans leur résidence secondaire d’ici un an, enfants inclus. Nous n’accueillons pas cela comme une bonne nouvelle. Je rêve d’un lieu où me retirer pour simplement lire au calme.

16 août
Je décolle la tapisserie d’un mur que l’on doit refaire. La couche superficielle s’arrache très facilement mais il faut laborieusement gratter à la spatule une sorte de sous-couche cartonnée collée au plâtre. J’y passe la matinée.

Les riverains d’une rue voisine ont bloqué la rue à grand renfort de barrières et de voitures, pour un « repas des voisins » annoncé depuis deux jours par des affichettes colorées agrafées sur tous les platanes disponibles. Nous passons au bout de la voie en allant faire nos courses, les participants sont moins d’une dizaine, groupés devant l’entrée d’un garage. Leur mobilisation et leurs efforts pour cet événement considérable apparaissent un peu disproportionnés.

Je prépare un cake pour le soir, mais je le découpe encore chaud, ce qui nuit à sa présentation et à sa dégustation.

17 août
Je me réjouis de la pluie.

Je me réjouis de la publication de nouvelles notes dans le Journal de Erica van Horn, qui est à ce jour mon journal en ligne préféré. Erica van Horn parle de récoltes de groseilles et de prunes, de trous dans les coudes des cardigans, de fauteuils mal foutus en attendant son tour au contrôle technique, avec une attention extrêmement fine à de minuscules détails, et une amitié certaine, jamais moqueuse, pour la petite communauté rurale où elle vit en Irlande. Elle donne envie d’écrire et de faire des livres comme on fait des confitures, en très petites quantités, et pour les donner à quelques amis choisis.

Je me réjouis du départ des locataires de la maison d’en face, qui malmenaient leur petit-fils.

Ma mère m’appelle pour m’informer que mon oncle est mort dans la nuit.

Certains touristes remontent notre rue en maillot de bain ; certains autres en tenue complète de randonneur, bâtons de marche inclus.

Je relis Le Pas du Coq, le petit fascicule d’Erica van Horn paru chez Héros-Limite, et dans la foulée, Nous avons de pluie assez eu, de la même, chez les mêmes.

18 août
Alain Delon est mort. Inutile de lire la presse aujourd’hui, il n’y aura rien d’autre à lire. Je confie ici que la mort d’Alain Delon, je m’en fous un peu.

Venant d’on ne sait où, une musique funky nous arrive. Est-ce que ça vient d’une animation dans la rue commerçante voisine ? d’un bar lointain ? d’une des maisons qui nous entoure ? d’une voiture ? On ne demande jamais à entendre la musique des autres à plein volume. Ce sont toujours les autres qui prétendent nous la donner à entendre. Et puis ça s’arrête.

Cette fois, le cake (aux carottes) a eu le temps de refroidir et se découpe plus facilement.

Ce n’est pas parce que je ne dis rien que j’ai tort.