19 août
Je m’installe sur la terrasse pour relire le petit texte de Thomas Vinau, le noir dedans. Sur le temps bref de ma lecture, deux minuscules araignées m’atterrissent dessus au bout de leur fil, à l’aplomb de la gouttière. Quelqu’un dans le voisinage a installé un de ces carillons fait de tubes métalliques qui tintent avec le vent. Très harmonieux sur l’instant, et parfaitement agaçant sur la durée. J’espère que ce quelqu’un n’oubliera pas de rentrer son truc quand il quittera sa villégiature, faute de quoi nous risquons de l’entendre tout l’hiver. Ma lecture est faite de ces micro-distractions : des araignées qui descendent en rappel et un carillon qui tinte dans le vent. On n’est jamais complètement absorbé.
Chez ma soeur, nous déplaçons un buffet et une bibliothèque d’une maison à l’autre. Nous restons quelques minutes à chercher un usage à une mée, une sorte de longue table sous le plateau duquel se trouve un vaste coffre de rangement aux allures de cercueil.
Nous passons saluer une dernière fois mon oncle, qui ne repose pas encore dans le sien, de cercueil. On ne s’éternise pas dans la chambre funéraire, pas nous du moins.
Je fais quelques pas sur la plage avec Cadette. Dans le sable mouillé, je trouve une montre qui fonctionne encore. Il n’y aura qu’une pompe à ajouter au bracelet et elle sera comme neuve. Inutile de chercher son propriétaire, il n’y a pratiquement plus personne sur la plage après le coucher du soleil.
20 août
Vu de la courette, tout a baissé d’un cran. Le trafic dans la rue, la bataille quotidiennement renouvelée pour le stationnement, les allers et venues des estivants de et vers la plage. Conséquemment le bruit. Un tourisme a cette hauteur est acceptable.
Impression parfaitement contraire dans l’après-midi : cela fait au moins un mois que je n’ai pas mis les pieds à La Rochelle et la foule est absolument partout, en voiture à l’entrée des parkings, à pied sur les quais, dans les rues, les boutiques. Les gens piétinent et semblent faire la queue pour tout. Il est même simplement difficile d’avancer en ligne droite. Dans la soirée, je lirai ces mots d’Edgardo Scott, qui résonneront avec notre incursion de l’après-midi :
Les gens marchent lentement, d’un pas lourd. Il ne s’agit pas d’une lenteur ou d’un ralentissement agréable, serein, propre d’une marche béate et attentive aux splendeurs de l’après-midi, aux vitrines et au monde. Non. Que font-ils ? Marchent-ils réellement ? Se promènent-ils ? Tout laisserait à penser, tout indiquerait que c’est le cas. Mais non. Ils ne se promènent pas comme des touristes, j’en suis certain. Ils avancent, ils bougent, ils se déplacent, mais ils ne se promènent pas. S’il n’y avait pas d’indications dans la rue, s’il n’y avait pas de trottoirs rectilignes, on pourrait penser qu’ils sont perdus, qu’ils errent sans but. Ils ont l’air désorienté, confus.
Un tourisme à cette hauteur ne m’apparaît pas supportable. On s’en tient au programme : passage à la librairie, et chez le bijoutier pour la réparation d’un collier. Nous repartons rapidement, au moment où la pluie se met à tomber.
Le soir, nous allons nous promener sur la plage, avec Cadette et Junior. Nous ne trouvons pas de montre cette fois-ci. Il n’y a presque personne sur le sable, le vent frais abrège la sortie. Ça sent clairement la fin de saison. Le contraste avec l’ambiance de l’après-midi n’en est que plus saisissant.
Nous regardons Maggie Moore(s), de John Salttery, et c’est plutôt plaisant.
21 août
Mon assureur professionnel m’appelle sur le portable de ma chérie. Il est nouveau et veut se présenter. Je n’ai jamais eu le moindre contact avec mon assurance professionnelle depuis que je l’ai contractée. Je me contente de payer ma cotisation, même pas, je vois qu’elle est automatiquement prélevée et j’espère ne jamais avoir affaire à elle. C’est un jeune homme au téléphone et c’est amusant le ton enjoué qu’il met à m’expliquer le but de son appel, comme s’il était tellement content de me parler qu’il était en train de vivre le meilleur moment de sa journée. Cette jovialité enthousiaste et surjouée doit sans doute s’apprendre en école de commerce. Ou alors le type vit dans une sorte de béatitude permanente et d’amour inconsidéré de son prochain, ce qui doit vite insupporter son entourage.
Les bourdons bourdonnent dans le solanum. Leurs bourdonnements qui se répondent – et aussi une maman qui court avec sa fille dans la rue – suffisent à me distraire de ma lecture, je n’y suis pas encore suffisamment immergé. J’ai peu lu cet été.
Je termine tout de même dans l’après-midi Du flâneur au vagabond, d’Edgardo Scott.
22 août
« On ne se voit plus qu’aux enterrements. » C’est vrai, et c’est très bien comme ça, vu que l’on n’aurait sans doute très peu à se dire sur une durée plus longue que celle des interstices entre les différentes étapes ritualisées d’une cérémonie d’obsèques. Il y a les cousins avec lesquels on ne cherche pas à discuter, on se salue et on s’en tient là ; les cousins d’une génération précédente qui me demandent de mes nouvelles et dont je ne sais même pas le prénom, ni le lien exact de parenté qui nous rapproche ; d’autres cousins avec lesquels on tente quand même un début de conversation, qui tourne autour du grandissement de nos enfants respectifs, ou de nos dernières configurations domiciliaires. On se dit qu’il faudrait que l’on se voit « un de ces jours », ou qu’il faudrait « passer pour l’apéro » et j’acquiesce en sachant très bien que nous n’en ferons rien, que nous n’en avons en réalité pas envie, ni eux, ni moi. Je ne fais rien qui infirme ma réputation d’ours, elle m’épargne bien du blabla. Je m’en tiens au service minimum, je joue le jeu, mais je quitte cette petite assemblée avec un certain soulagement.
Dans l’allée qui mène à la tombe de mon père, je constate que certaines tombes ont été recouvertes d’un carré de gazon synthétique.
Au retour des obsèques, Écrire un avis, de Yoann Thommerel m’attend dans la boîte aux lettres. Je le lis dans l’après-midi. C’est un recueil d’avis de l’auteur sur les restaurants qu’il fréquente, et c’est plus drôle de les lire sous cette forme de recueil que sur les sites acrimonieux dédiés à cet effet. J’y trouve au moins un restaurant, à Nantes, où j’ai déjà mangé. J’écoute un podcast des Pieds sur terre consacré à un jeune homme dont l’addiction était de lire plutôt que de vivre (son témoignage semble en tout cas conclure que lire, ce n’est pas vivre réellement, ce qui reste à discuter, évidemment.)
Nous regardons Confess, Flesh, de Greg Mottola, et c’est plutôt confus.
23 août
Un nouvel abonné à ce journal via Substack. Quelqu’un dont je reçois (et lis avec délectation) les propres newsletters. Je ne comprends pas comment Substack peut proposer de s’abonner à mon compte, vu que je n’alimente jamais cette plate-forme, et qu’on ne peut y lire aucune note. Substack recommande des blogs vides ? J’oriente mon nouvel abonné sur les présentes notes. Il me répond qu’il a bien ajouté mon flux à son agrégateur RSS, ce dont je lui sais gré même si je n’ai aucune idée de ce que cela peut vouloir dire. Je n’ai jamais compris ce qu’est un flux RSS ni comment on peut y agréger quoi que ce soit. Quoi qu’il en soit, merci et bienvenue Tony. J’ai suffisamment peu d’abonnés pour me permettre de les saluer individuellement.
Ma chérie propose de regarder The Circus, de Charlie Chaplin en fin d’après-midi, et nous enchaînons dans la soirée avec LaRoy, de Shane Atkinson.
24 août
Petit déjeuner sur la terrasse. Quatre gros escargots ont trouvé moyen de venir nicher dans le pot où le basilic thaï prend racine. Notre minuscule plates-bande regorge d’escargots, qui doivent trouver là une variété de feuilles propice à renouveler leurs repas. Ils bouffent tout.
Passage à la librairie. Une nouvelle libraire a été embauchée. Je la connais, elle tenait sa propre librairie dans une ville voisine, et j’avais arrêté d’y mettre les pieds parce que sa prévenance m’insupportait. Je ne pouvais pas faire un pas dans son commerce sans qu’elle m’inonde de recommandations et de conseils de lecture, en me chargeant les bras de bouquins. Elle a fermé sa librairie depuis. Je suis plutôt gros lecteur et je n’ai le plus souvent pas besoin que l’on m’aide dans une librairie : soit je sais ce que je cherche, soit je sais où chercher ce qui pourrait m’intéresser. Ce matin, pour son grand retour dans la vie active, ça ne manque pas : sur les 5 ou 10 minutes de mon passage, elle trouve le moyen de me refourguer trois bouquins, que je remets méthodiquement à leur place, avant d’en choisir ostensiblement un autre. Il va falloir que je trouve gentiment à lui dire qu’il faut me laisser tranquille quand je viens, sans quoi mes passages à la librairie vont devenir moins plaisants.
Cette phrase de Karl, dans les Carnets Web de La Grange :
La découverte de la beauté est accessible aux gestes patients.
Dans ces mêmes Carnets, à un autre emplacement, et comme un hasard, il est question de « flux RSS ». C’est un signe, j’ajoute une extension sur mon navigateur afin moi aussi d’agréger des flux, sans encore savoir quels flux.
Ce matin, délaissant les conseils de la libraire trop prévenante, j’ai acheté Aller léger, de Nanao Sakaki. Le premier poème du recueil, le premier, donc, que je lis de ce poète, est celui-ci :
Si tu as le temps de bavarder
Lis des livres
Si tu as le temps de lire
Marche par montagnes, déserts et océans
Si tu as le temps de marcher
Chante et danse
Si tu as le temps de danser
Assieds-toi tranquillement, heureux chanceux idiot
Je suis tenté d’arrêter ma lecture à ce seul poème, il me suffit.
En moins d’une minute, nous voyons le temps s’assombrir, le ciel se couvrir, le vent se lever. Le temps de faire le tour des fenêtres ouvertes aux étages, la pluie se met à tomber, abondamment. Nous entendons les cris des gens sur la plage, qui battent en retraite.
Nous allons nous promener jusqu’au port et n’échappons pas non plus à quelques gouttes. La plage sous le vent a des allures automnales. Pas de baigneurs, quelques cerfs-volants et kite-surfs. Fin de saison.

Une des occupations coutumières de ces promenades consiste assez souvent à faire l’état des lieux des travaux d’extension ou de rénovation des maisons situées en front de mer. L’une d’elles, justement, en bord de dune, a fini d’être rénovée, pour un résultat que nous jugeons très kitsch. Les propriétaires ont notamment fait installer sur leur mur une fresque en ferronnerie représentant le port de La Rochelle et sa célèbre skyline de tours médiévales. À la réflexion, c’est tout-à-fait dans l’esprit de la station, dont les chalets et villas ont été bâties au gré de l’inspiration des occupants, avec un souci aigu de la personnalisation. Le kitsch participe de cette esthétique balnéaire.

Nous regardons The Informant!, de Steven Soderbergh, et c’est très confus.
25 août
Nous cherchons à nous débarrasser d’une puce. L’été est propice aux puces. En plus d’avoir les pieds souvent sales, on se fait souvent piquer. Je passe l’aspirateur sur les canapés, sur, sous, entre les coussins. Je lessive les draps, les mets à sécher sur la terrasse.
Je lis une bonne partie de l’après-midi, entre deux siestes. Il faut savoir apprécier de ne rien faire, même s’il ne faudrait pas appeler ça ne rien faire.
Nous allons nous promener sur le front de mer avec ma chérie. En passant devant le poste de secours, j’en profite pour vérifier si l’affichage de la qualité des eaux de baignade, évalué par l’Agence Régionale de Santé comme étant mauvais cette semaine, avec une concentration inquiétante d’eschereschia coli, a été mis à jour. Bizarrement, non, alors qu’un autre affichage, celui de compagnie locale de gestion de l’eau, moins regardant, l’a été, lui. Un oubli, sans doute.
Nous allons dîner en famille à la crèperie du bout de la rue, et c’est un bon moment. Nous parlons, entre autre, des petits ou plus gros mensonges que nous sommes tous appelés à nous raconter ou à raconter aux autres pour enjoliver nos vies et les rôles que nous y jouons. Une improvisation commune sur le thème du réel et de la fiction.
Je rédige tardivement ces notes. L’enjeu à chaque fois est de retrouver les sensations de la journée. C’est un bon exercice.
