Bonheur portatif

par Philippe Guerry


Août, semaine 35 – Ébullition, contracture, cotation

26 août
En fin de saison, les riverains voisins atteignent leur point d’ébullition et glissent des mots rageurs sous les essuie-glace, mots rapidement lus, froissés et jetés dans le caniveau devant la maison, où je les récupère le matin, en embrassant ma chérie qui part au travail :

« Bonjour, le principe du marquage au sol est de le respecter pour éviter de se garer devant une entrée de maison… Merci ! »

Je dois rencontrer Alice à 10h pour l’interviewer. Sur la route, alors que je conduis, on me prévient par SMS qu’elle sera la seule à pouvoir m’ouvrir la porte de la résidence et qu’elle sera joignable sur WhatsApp, par lequel il suffira de la prévenir de mon arrivée. Problème : je n’ai pas (ou je ne suis pas sur) WhatsApp. Avant de me résoudre à installer l’appli, je tente un truc un peu foufou, une astuce pré-internet : je frappe à la porte de la résidence. Et Alice descend m’ouvrir, c’est assez magique. Nous discutons en prenant le café sur la terrasse ensoleillée de la villa, en surplomb d’un vaste parc, face à la mer. Je suis payé pour ça, c’est assez magique.

L’interview téléphonique de 14h est moins passionnante, et plus compliquée techniquement, puisque tantôt je n’entends rien de ce que me raconte mon interlocutrice, tantôt c’est elle qui ne m’entend pas.

Dans un article de Libé sur Thomas Clerc, à propos de son livre Paris, capitale du XXIe siècle, le dix-huitième arrondissement :

Le principe dans ses déambulations est : tout événement insolite, toute vision propice à susciter la réflexion, à déclencher une association, peut se retrouver sous forme de notes dans son carnet Clairefontaine.

Je me pose souvent la question de ce qu’il est pertinent ou pas de faire figurer dans les présentes notes. J’ai plusieurs modèles, plusieurs sources d’inspiration, qui vont de Mario Levrero à Erica van Horn, en passant pour divers journaux que je lis quotidiennement en ligne, mais j’ai l’impression de tâtonner encore, de chercher une forme. Je ne suis pas certain que les principes de Thomas Clerc puissent m’être utiles mais j’aime l’idée qu’il se soit fixé des principes.

Nous prenons un verre au bistrot de plage du bout de notre rue, avec ma nièce.

27 août
Hier, Alice m’a fait découvrir les compositions photographiques de Grégory Crewdson, qui l’inspirent dans son travail et que je ne connaissais pas. Ce matin, au gré de ma revue de web, je tombe justement sur l’une de ces compositions. Sans doute que si Alice ne m’en avait pas parlé hier, j’aurais prêté moins d’attention à l’image. Les psychologues et les Japonais ont sans doute un mot pour désigner ces coïncidences.

L’arrogance, le cynisme et l’inconséquence de la droite, toutes tendances confondues, à se croire seule légitime à occuper le pouvoir sont écœurants.

Nous allons chercher un meuble de rangement que ma chérie a chiné sur Le Bon Coin. Il existe une sociabilité propre à ces transactions : les contacts et ententes par mail, le rendez-vous, la rencontre, le bavardage, l’examen rapide du bien, le paiement, le coup de main pour charger la voiture, et l’adieu, probablement à jamais, avec un humain dont on emporte chez soi un peu de poussière. C’est un rôle bref, sans enjeu, et facile à jouer. Il y a quelques semaines, les rôles étaient inversés, nous étions les vendeurs, et les acheteurs étaient à notre place. Mais le rituel avait été scrupuleusement respecté.

Je rédige un portrait pour la page facebook d’un commanditaire. Le seul intérêt pour moi de ces portraits-là, outre le fait qu’ils me sont payés, évidemment, c’est qu’ils doivent entrer dans un format assez contraint : la première phrase ne doit pas dépasser vingt mots, le premier paragraphe cinquante, l’article dans sa globalité trois cents, sans qu’aucun paragraphe n’excède quatre-vingt mots. La conclusion, quarante mots maximum, doit ouvrir sur l’activité du commanditaire. Enfin, le texte d’accompagnement de la photo ne doit pas dépasser trente signes. Autant de contraintes qui transforment de très tartignoles publi-reportages en exercices d’écriture, puisque je m’applique à respecter les consignes à la lettre.

28 août
Triomphe de la volonté sur la paresse : après plus de six mois d’arrêt, je cours 28 minutes. Ce nouveau départ résume un peu ma relation avec la course : je cours plusieurs mois presque quotidiennement, jusqu’à ce qu’une blessure advienne (le plus souvent, une contracture au mollet), puis je fais une pause démesurément longue, avant de repartir, et ainsi de suite. J’ai couru une fois, il y a longtemps, un marathon, et plusieurs fois des semi-marathons. Ma motivation, désormais, est de me maintenir en forme et, surtout, de contenir l’avancée inexorable, suivant un lent mouvement tectonique, de ma bedaine.

Par petites touches, l’orthodontiste de Benjamin imprime sa marque dans la salle d’attente du cabinet qu’il a repris il y a quelques mois désormais. À chaque passage, nous jouons au jeu des sept différences : il a réduit le nombre de revues, enlevé la télé qui passait des documentaires ainsi que le meuble qui la supportait, déposé l’impressionnant lustre fait de tiges metalliques, supprimé la fontaine à eau… L’attente est ludique.

29 août
Malgré mes étirements de la veille, je me lève avec les cuisses sérieusement courbaturées. Chaque marche descendue dans la matinée m’arrache une grimace.

La première averse orageuse de la matinée semble tomber très lentement. On a l’impression que l’on pourrait – en étant très attentif – compter chaque goutte. Je fais le tour des étages pour fermer les fenêtres. Chaque marche descendue, etc. Dans la rue, cette pluie de fin de saison estivale, chaude, odorante, fait éclore une espèce colorée : des touristes en k-way et en short, un peu perdus, se demandant quoi faire. Ça ne dure que quelques jours.

Je passe l’après-midi à rédiger le portrait d’Alice.

Je mets des heures à m’endormir.

30 août
La Bibliothèque Universitaire a rouvert ses portes depuis une semaine. Je cherche un bouquin sur ses rayonnages mais il y a une erreur dans la cote : je cherche un 808.9 et la cotation s’arrête à 808.3, avant de sauter à 809. Ce qui veut dire que le livre est perdu, noyé dans la masse, péri en mer. En fait, non : il est rangé en 808.3, c’est une coquille dans le catalogue, qu’il faudra que je signale quand je rapporterai le bouquin. Je suis le justicier-bibliothécaire. Mais je n’ai toujours pas retrouvé le 791.436 qui, lui, manque toujours à l’appel.

Je passe l’après-midi à cuisiner. Je coupe en tout petits cubes une courgette, une aubergine, trois tiers de poivrons de trois couleurs différentes, un oignon, une tomate. Ce pour une première tarte. Tomates et oignons, pour une deuxième. Puis je mets un peu trop d’huile dans ma tapenade, et un peu trop de citron dans mon houmous. Je rajoute quelques olives dans l’une, un peu de pois chiche dans l’autre.

Nous dînons avec Mariane, Éric et Antoine.

31 août
Nous avons eu un bel orage.

J’accompagne Cadette dans sa ville d’études. Nous déjeunons d’un poke-bowl, très correct. Mais je regrette finalement de n’avoir pas su résister au fondant au chocolat, très bon, mais de trop.

Nous flânons dans les librairies indépendantes de la ville. Celle-ci s’est spécialisée sur les thématiques de genre, ce qui est très bien, mais, de fait, on n’y trouve pas grand-chose. Ça segmente un peu le lectorat, nous dirait un responsable marketing, à l’instar de ce petit couple queer en plein drama dans les travées.

Dans la rue, une expo photo consacrée à la cuisine du cochon m’arrête dans ma marche : les photos doivent dater un peu, car j’y reconnais nos anciens voisins, les mains dans la chair à saucisse. Ils sont désormais séparés.

Nous entrons visiter une expo des illustratrices et illustrateurs locaux. Est-ce le fait d’avoir vécu un temps dans cette ville, et d’y avoir suivi le travail des uns et des autres, mais j’ai l’impression que ça ne se renouvelle pas. Les dessins ont changé, évidemment, mais il y a une « patte » très reconnaissable, qui fait que l’on a l’impression de voir toujours la même expo. Nous sortons rapidement.

Un médecin affiche sur sa plaque « cabinet de thérapies brèves ».

Dans la vitrine d’un disquaire, je regarde les figurines. Je jette mon dévolu sur un Tintin qui fait la manche. Nous nous interrogeons avec le vendeur pour trouver quel album l’a inspiré.

1er septembre
Nous attendons à l’aube, sur le parking d’une gare routière, le bus de Junior, qui va retrouver sa chérie.

Je lis Alors, c’est bien, de Clémentine Mélois, récit des jours qui ont précédé et suivi la mort de son père.

Au moment où je m’apprête à faire une sieste, je consulte mon portable et découvre que ma mère, mes sœurs et ma nièce déjeunent à deux rues de chez nous. Elles demandent si on peut les rejoindre pour le café. Je décide d’ignorer le message au moins sur la durée de ma sieste.

Je passe un peu de temps à ajuster ma vue : mes verres de lunettes sont sales, la lumière faible, je suis fatigué et je pense que ma vue baisse. Justement, je tombe sur ces mots d’Annie François dans Bouquiner, dont Emmanuel m’a très pertinemment rappelé l’existence par SMS dans l’après-midi et dont j’ai entamé la relecture :

Il me faut lire avant de m’endormir. Même à quatre heures du matin, j’ai besoin de ma dose. Mon œil gauche se fatiguant plus vite que le droit, je ne lis que d’un œil, jusqu’à épuisement.

C’est le signal pour aller me coucher.