2 septembre
Tous les matins, nous prenons connaissance du message de bave argentée qu’une limace laisse à notre attention sur le paillasson.
Je cours 30 minutes.
Avec la rentrée, la station se vide, nous basculons dans le hors-saison. Au moment de quitter la maison pour aller me promener sur la plage, j’entends les premières gouttes de pluie tomber sur la terrasse. La plage est déserte ou presque, un père et son fils font des châteaux de sable, on démonte au loin la grande roue, édentée de quelques nacelles, les échassiers cherchent à manger sur l’estran, les rues sont désertes, les maisons fermées.

Alors que je suis précisément en train de lire Écriture et expérience de la vie ordinaire de Maryline Heck, tombe dans ma boîte un mail de ‘Heck Maryline’. Ça me trouble sur le moment. Je suis tenté de lui répondre pour lui faire part de cette coïncidence, de cette expérience d’une écriture de la vie quotidienne, mais je n’ose pas.
3 septembre
Avec la rentrée de Benjamin, la maison s’est vidée et je retrouve ma routine de travail solitaire. Je rédige une newsletter, en peinant à y mettre un peu d’enthousiasme.
À l’entrée de la supérette, un gars me demande si je peux lui acheter un sandwich. Machinalement, sans doute parce que j’essaie d’aller vite, je lui fais non de la tête avant d’entrer dans le magasin. Je me ravise à l’intérieur, prends un jambon-beurre et lui donne en sortant.
Les artisans ont investi la rue pour installer un échafaudage sur la façade d’une maison voisine. Je les vois sortir leur compresseur en début d’après-midi et je comprends qu’il est temps de décamper. Dès le démarrage de la machine, j’enfourche mon vélo et file jusqu’à la réserve naturelle pour faire quelques photos.
À mon retour la façade a été passée au jet et un silence relatif règne à nouveau.
Au moment de scanner les courses du soir à la caisse automatique, je découvre qu’un produit est dépourvu de code-barre. Il est donc probablement offert, je le remets dans mon sac. Dans la même journée, dans le même magasin, sans rien préméditer, j’aurai donné à un pauvre, avant de voler la grande distribution. Robin des plages.
4 septembre
Je vais m’asseoir quelques minutes sur la plage. La grande roue est presque entièrement démontée, les nacelles et la roue ont été descendues, il ne reste plus que le support. Il n’y a plus que de très petits groupes à se balader ou à se poser sur le sable. La mer est bleue, on entend que le bruit des vagues. L’arrière-saison est un moment que j’apprécie tout particulièrement. Difficile à ce moment-là de se convaincre que travailler ait une quelconque importance.
Quand je reçois un mail m’informant d’une nouvelle livraison du journal d’Erica van Horn, je suis justement en train de relire quelques pages du journal d’Erica van Horn. Coïncidence. Tenir un journal, c’est savoir quoi raconter, et comment le raconter. Je tourne autour de ça. Je n’ai pas de message à délivrer, ce que je vis est très commun, mais j’ai pour ce quotidien, cet ordinaire, un goût très prononcé. Je suis naturellement doué pour passer mes journées à ne rien faire. J’attends que chaque jour se passe et je trouve dans les différentes formes de l’attente une source sans cesse renouvelée de satisfaction.
Ça bricole partout en ville : les façades, les toitures, les fenêtres…
Je passe à la médiathèque rendre un livre que je n’ai pas lu, même pas feuilleté, même pas ouvert. Je l’avais pourtant réservé, mais lors de son emprunt, je n’avais aucune idée de quand et pourquoi je l’avais réservé, et avec quelle intention. Ce n’était manifestement pas le genre de bouquin susceptible de m’intéresser. Les bibliothécaires ruminaient contre l’équipe de ménage, qui avait visiblement obtenu de la mairie qu’elles ne puissent plus prendre leur pause-déjeuner dans les locaux.
Je termine la lecture de Aller Léger, de Nanao Sakaki.
Je relis le très bref Regarde les lumières mon amour, de Annie Ernaux. Je repense à sa phrase célèbre « j’écrirai pour venger ma race » et me dis qu’une contrepèterie approximative pourrait tout aussi bien donner « j’écrirai pour ranger ma cave ». La contrepèterie ne fonctionne pas, mais la formule serait bien suffisante pour inspirer un écrivain.
5 septembre
Je cours 30 minutes.
La pluie tombe paresseusement sur le linge mis à sécher.
Je finis la lecture de Écriture et expérience de la vie ordinaire, de Maryline Heck.
Une approche expérimentale de la lecture comme de l’écriture s’impose, dès lors qu’on veut saisir ce que la littérature réellement nous fait, ce qui est vraisemblablement la seule raison valable de lui accorder tant de place et de prix dans nos vies.
6 septembre
Il pleut. L’automne n’a pas traîné, c’est bien.
Je vais marcher sur la plage, déserte ou presque. Je m’amuse d’un épagneul qui court après les bécasseaux sans jamais parvenir à les attraper, évidemment. J’observe du coin de l’œil un autre promeneur qui fait des gestes de gymnastique sur la digue. On dirait un sémaphore. Je prends sa place sur la digue, sans faire les gestes. Je prends quelques photos.
Le chasselas n’est pas encore arrivé sur les étals du marché. On trouve surtout ces grappes à gros grains venus d’Italie, qui ont goût de flotte. Je trouve quand même une variété française, qui peut faire illusion, même si les plus petits grains sont immangeables, car trop acides.
Je me rends à la librairie de la ville, afin d’acheter un livre demandé par la prof de français de Benjamin. C’est l’occasion pour moi de redonner sa chance annuelle à ce petit commerce de proximité, en tentant d’y trouver deux titres de la rentrée littéraire. Pas deux titres inconnus chez de tout petits éditeurs mal distribués, non : l’un chez Minuit (parmi leurs deux sorties de septembre), l’autre dans la collection Blanche de Gallimard, tous deux assez largement chroniqués dans la presse.
À chaque fois que je m’y aventure, j’en ressors triste et découragée. (…) à quelques exceptions près, le choix proposé obéit à un seul critère, le best-seller. (…) Ce qu’on peut désigner par le terme de littérature n’occupe qu’une portion congrue de cet espace consacré aux ouvrages pratiques, jeux, voyages, religion, etc.
Voilà, je ne peux pas mieux dire qu’Annie Ernaux, cette librairie est nulle.
7 septembre
Je cours 32 minutes. Sur les quelques mètres de marche entre la fin de ma course et la maison, un chat noir me coupe tranquillement la route. Je ne suis absolument pas superstitieux, je serais même résolument anti-superstition, et tout ce que m’évoque ce chat, à ce moment-là, c’est le souvenir de Pascale, une ancienne petite copine de mon beau-frère, complètement perdue de vue, et qui en faisait des tonnes, elle, sur son hyper-sensibilité ibérique à toutes les formes de superstitions, croyances, signes, sorts, etc. Au moment où je me formule ce souvenir, Pascale me double en courant. Coïncidence.
« C’est comme si je pensais à… je ne sais pas, moi, n’importe… Tenez… par exemple à ce général Alcazar dont vous parliez il y a un instant et qui a complètement disparu de la circulation depuis une éternité. Eh bien ! croyez-vous que, simplement parce que j’ai pensé à lui, il va surgir au coin de la rue, comme ça, boum ?!
– !
– Dites donc, espèce de projectile guidé, vous ne pourriez pas regarder devant vous, non ?
– LE GÉNÉRAL ALCAZAR !
– Caramba !
La ville n’a pas encore mis sur pause ses animations de station balnéaire. Cet après-midi, nous entendons tourner les voitures de la « soirée américaine » et leur farandole de klaxons musicaux. Le propriétaire de « La Cucaracha » semble particulièrement content du sien.
Sur une feuille du citronnier : une sauterelle. Est-ce elle qui en fait de la dentelle ?
8 septembre
Un mail de demande de corrections sur un article est tombé sur ma messagerie ce dimanche matin à 6h13. Pas un spam ou une newsletter envoyée automatiquement, non : un vrai mail d’une vraie personne. Un dimanche matin à 6h13.
Nous nous promenons dans les allées du vide-grenier de la commune. Je ne cherche rien, je ne suis pas très amateur de ces brocantes, qui ont même la capacité de me déprimer. Partout, les mêmes boîtes de jeu, les mêmes jouets en plastiques, les mêmes piles de vêtements pour enfants, les bouquins défraîchis. La masse de tout ce dont on cherche à se débarrasser est vertigineuse. C’est la meilleure publicité contre l’accumulation. Notre flânerie est interrompue par une sérieuse averse, qui met les exposants en panique. Nous nous abritons sous un arbre, puis dans l’encoignure d’un garage.
Après La Chapelle hier, je visite La Goutte d’or cet après-midi, guidé par Thomas Clerc. Je ne connais pas le quartier, je n’ai qu’une vague idée de ce à quoi il ressemble, mais les commentaires de Clerc suffisent à rendre la visite très plaisante.











