30 septembre
À 4 heures, je me réveille et ne me rendors pas. J’écris avec une certaine excitation, en espérant que ce que j’écris m’excitera toujours au petit matin. Seule l’écriture semble en mesure de me sortir d’un certain marasme dû à mes déconvenues professionnelles. Je ne suis cependant pas certain que l’écriture seule puisse m’en sortir durablement, ce que je regrette sincèrement.
A 7h43, je cherche et trouve le plus petit nombre impair à cinq chiffres divisible par 11.
Cela fait un an que je tiens ces notes sous cette forme, et je ne suis toujours pas convaincu de la forme.
Je cours 30 minutes sur le sable mouillé.
Plutôt que de me mettre immédiatement à la rédaction des articles que je dois rendre aujourd’hui, je poursuis une bonne partie de la matinée le texte commencé cette nuit. En fin de matinée, toutefois, je m’y mets, avec beaucoup de mauvaise volonté.
Il y a un an, j’en avais déjà marre.
En fin d’après-midi, tout est rédigé et envoyé, sauf un article joker auquel je m’attellerai demain.
Florentine Rey m’envoie le résultat de notre visio. C’est toujours difficile de se voir et de s’apercevoir qu’on a une paupière plus basse que l’autre, la bouche de traviole quand on parle, des coups d’œil un peu fuyants et que ses efforts pour dissimuler un double-menton sont absolument inutiles.
Je prépare deux tartes salées : une quiche Lorraine pour Junior et Benjamin, qui mangent de la viande, une tarte aux champignons pour ma chérie et moi, qui n’en mangeons pas.
Je lis la partie féminine, descendante, de L’esprit d’escalier de Pierre Ménard.
1er octobre
Pleine sympathie ce matin avec Guillaume Vissac :
Je me demande bien pourquoi je continue. Non seulement je ne suis pas à la hauteur, non seulement presque personne ne me lit, mais en plus je n’y prends bien souvent aucun plaisir. Écrire ne me fait pas du bien. Marcher me fait du bien. Courir me fait du bien (35 minutes dans la moiteur d’une pluie qui ne veut pas tomber, le tout très lentement, dans la vacance des prés laissés aux poules par les moutons). Et, au bout du compte, réécrire en réussissant là où j’ai échoué ce que j’ai raté un peu plus tôt.
Moins j’ai de travail, moins j’arrive à me motiver pour le peu que j’ai à faire. Je traîne, je renâcle, j’y mets de la mauvaise volonté. En conséquence, ce que j’écris me semble laborieux, lourd, convenu. Je lâche tout, alors, j’accrois davantage mon retard et je me plonge dans l’écriture d’un texte perso en cours. Ce n’est pas raisonnable et je culpabilise.
En fin de soirée, j’ai bien avancé, je ne suis pas mécontent du résultat. Je me couche sans illusion : je sais qu’il y a un monstre de scrupules sous mon lit, et qu’il attendra la petite faille entre deux cycles de sommeil pour me pourrir ma nuit.
2 octobre
Je vois le ciel rosir sous mes yeux.
Je retrouve Stéphanie à la Maison des Écritures. Ewa me parle d’opportunités de résidences à l’étranger et ça me regonfle temporairement le moral. Le dilemme du moment est là : la chute assez radicale de mon activité me libère du temps pour écrire, ce dont je devrais me réjouir, mais écrire ne me rapporte rien, ni à court, ni à moyen terme (je n’envisage même pas le long terme). Et donc, je ne m’autorise pas à écrire. En résidence, au moins, j’aurais cette possibilité d’écrire en ayant l’impression de gagner un peu d’argent.
Je traîne ma fatigue de la nuit toute la journée. Il doit exister un connecteur entre mon état de fatigue et mon moral, parce que quand je suis ainsi fatigué, je broie un noir assez peu digeste.
3 octobre
Matinée contrariante, j’arrête ma course au bout de 20 minutes car je sens bien que mes mollets me chicotent. Le gauche m’envoie de petites décharges, le droit tire. En à peine un mois de courses qui commençaient à montrer leurs effets, je me retrouve sur la réserve.
Après une bonne semaine à chercher comment entamer le portrait de Sabrina, je trouve enfin le fil de la pelote. Le texte suit dans la foulée. C’est un processus toujours un peu déconcertant.
Je suis en pleine préparation du repas quand, dans les mêmes cinq minutes, Benjamin me demande si je peux, toutes affaires cessantes, lui trouver un sac à dos bien précis pour sa sortie de demain, Cadette demande à ce qu’on la rappelle, et ma chérie annonce son arrivée imminente. Pendant que je cherche le sac, je réponds à Cadette et fait réchauffer le plat pour ma chérie. Ce sont les cinq minutes les plus intenses de la journée.
4 octobre
Je file assez tôt pour un tour de vélo. Je fais quelques photos.
J’échange quelques mails avec Denis, qui me font du bien. Il n’y a vraiment qu’en parlant de bouquins et d’écriture que j’arrive à respirer un peu. Tout le reste me noie dans un brouillard d’ennui.
Je passe un coup de fil pour un article. Tout est convenu, tout a déjà été dit, écrit, lu cent fois, mais il faut répéter, c’est le lot de la presse institutionnelle. J’essaie quand même de témoigner d’un minimum d’intérêt pour ce que me dit mon interlocutrice au téléphone, la pauvre n’y est pour rien.
Je prépare une tarte aux champignons, avec des girolles. Plutôt bon.
5 octobre
J’accompagne ma chérie à la gare.
Je cours 30 minutes, en tentant de ménager mes mollets et articulations. C’est laborieux mais ça tient.
J’écris dans l’après-midi.
Nous allons en ville avec Benjamin. La ville est inaccessible, pour cause de feu d’artifice. Il y a pratiquement plus de monde qu’en plein été. Nous passons rapidement à la librairie. En attendant Junior à la sortie de son travail, nous discutons poésie contemporaine avec Benjamin. J’ai l’impression qu’il a les idées plus claires que moi. On récupère Junior à son travail et on s’extrait de là.
Nous commandons des pizzas et regardons I saw the TV glow, de Jane Schoenbrun.
6 octobre
J’hésite longtemps entre me rendre ou non au petit salon d’éditeurs organisé ce jour en ville. D’un côté, ce serait sans doute bon de montrer quelques textes. De l’autre, je ne connais aucun des éditeurs présents. Ce sont tous de petites, voire très petites, maisons. Le fait que je ne les connaisse pas du tout, à l’exception d’un seul qui n’a jamais donné suite à un texte précédemment envoyé, ne me semble pas être un très bon signe. Les éditeurs sont les premiers à préciser sur leur site – et à juste titre – qu’il est judicieux de connaître leur catalogue avant de leur envoyer un manuscrit, il semble donc paradoxal d’aller leur en confier un alors que l’on ne sait rien d’eux.
J’arrive au salon et je m’y sens très vite très seul. Les quelques éditeurs intéressants sont pris par un « speed-dating » auquel je ne me suis pas inscrit et participent ensuite à une table-ronde qui ne me concerne pas. La petite audience est très caractéristique : beaucoup de femmes au look arty, avec des superpositions de vêtements colorés et des lunettes très voyantes, et quelques âmes errantes (dont je suis) dont on comprend que ce sont des auteurs en quête d’un éditeur. Je ne suis vraiment pas à l’aise dans ce genre de manifestation. Je déteste franchement ça, pour être plus juste. Je tourne rapidement les talons et reviendrai demain.
Nous allons suivre un spectacle de rue avec Benjamin. Ça se passe dans un pays en guerre, certains comédiens sont en treillis, nous marchons parfois dos courbé comme pour éviter des tirs de snipers, on déambule dans un quartier où les habitants nous regardent avec circonspection. D’un lieu à l’autre, les trouvailles scénographiques et la musique jouée sur place allègent un peu le drame qui se joue sous nos yeux. Heureusement, car il y aurait matière à se plomber le moral. Nous sommes plutôt emballés par ce que nous avons vu, nous en parlons pendant tout le retour.
Un mail de Sabrina, enthousiaste quant à son portrait.


