Bonheur portatif

par Philippe Guerry


Octobre, semaine 42 – Loto, McDo, zéro

14 octobre
Je n’arrive même pas à courir 15 minutes d’une seule traite. L’arrière de la cuisse droite me fait des malheurs. Je m’arrête, un peu désappointé. Je crains que ces bobos ne me laissent plus tranquille, puisque après une pause de près de six mois, qui aurait largement dû suffire à être réparatrice, il n’aura fallu qu’à peine un mois et demi pour voir ces petites contractures réapparaître.

Je poste un texte à un éditeur. Une nouvelle bouteille à la mer. Je pourrais aussi bien jouer au loto, l’attente serait moins longue (et avec les sous je ferais éditer quelques exemplaires de mon texte que je distribuerais à quelques amis choisis, ça suffirait à combler ma soif de notoriété.)

Je passe une bonne partie de la journée à préparer les ateliers de demain et après-demain. Je ne sais pas vraiment où placer le curseur. La prof m’a annoncé par mail avoir déjà avancé précisément sur ce que je pensais faire faire aux élèves (choisir un sujet, un angle, un type d’article). Je ne sais donc pas vraiment où je vais démarrer la séance. J’ai l’impression que la prof compte surtout sur moi pour aider ses élèves à finir leurs articles. On verra bien.

Les délibérations de mon pensum délibératif mensuel m’arriveront avec une journée de retard (mais l’échéance de remise n’est pas décalée pour autant, il faudra juste que je travaille plus vite, en ayant moins de temps.)

Il ne se passe pas une soirée sans que nous ne soyons embêtés par des moustiques, et ceux que nous écrasons sont toujours des moustiques-tigres.

15 octobre
Je me rends en ville en train, avec Junior. Il n’y a que vingt minutes entre la gare et le lycée où je dois me rendre mais j’arrive en nage. Les trois heures passent vite. Ce que j’avais préparé est un peu parasité par les interventions de l’enseignante et de la documentaliste, je suis incapable de tenir le fil de mon intervention, alors je passe de table en table pour faire du cas par cas mais personne n’a reçu de consignes générales, c’est un peu déroutant.

Je n’ai pas de train retour avant deux bonnes heures et demi et je n’ai pas envie d’attendre en ville. Autour de moi, les ventes à emporter ne proposent que des choses à base de pain et de pâtes (des gaufres, des bagels, des donuts, des pizzas, des paninis, des sandwichs) et je n’ai envie de manger que du végétal. Je me résous à prendre le bus pour rentrer, même si je sais que le trajet serpente et qu’il est long. Finalement, c’est plutôt reposant, je regarde la ville défiler, j’observe les scènes de rues, et je note ce que raconte le couple assis juste derrière moi : ils parlent des places qui restent sur le parking. Il parle d’elle, qui a pris un pull et qui a chaud, et de lui, plus malin, qui n’en a pas pris. Ils parlent des cygnes dans l’étang et ils disent qu’ils sont beaux. Ils parlent du monde sur le trottoir : probablement de jeunes ouvriers qui travaillent sur le chantier en face, ou alors peut-être des étudiants. Il parle de la place qu’elle prend. Elle parle d’une maison à vendre, et lui de « t’as qu’à l’acheter ». Ils parlent des ruisseaux qui sont bien pleins. Il dit que cet hiver, on ne manquera pas d’eau. Ils parlent des champs qui sont détrempés. Ils parlent de la police qui est venue manger au McDo. Ils parlent d’où il vaut mieux descendre pour aller au Carrefour. Ils parlent des égouts qu’on est en train de curer. Ils disent qu’il y a de l’eau, quand même.

J’arrive tard, je déjeune un peu décalé. Je m’attelle à la rédaction de mon pensum délibératif mensuel et de ses haïkus associés.

16 octobre
J’ai un petit battement d’une dizaine de minutes entre l’arrivée de mon train et le début de mon atelier, mais le train est déjà annoncé sur l’application avec cinq minutes de retard. Je trouve plus prudent de prendre la voiture, même si me retrouver sur une rocade de nuit, dans le trafic dense de l’embauche est quelque chose que je déteste tout particulièrement. Dans le parking, People are People de Depeche Mode.

L’atelier se passe.

À peine de retour à la maison, la librairie à côté de laquelle j’étais garé une demi-heure plus tôt, m’appelle pour me dire que le livre que je lui ai commandé est arrivé.

J’appréhendais vaguement ces ateliers, parce que je ne sais jamais vraiment quel est le niveau d’exigence des enseignants, et ils sont finalement passés à une telle vitesse que je ne réalise pas vraiment qu’ils se sont tenus.

Nous sommes à nouveau plongés dans une rivière atmosphérique.

C’est le temps idéal pour finir la rédaction de mon pensum délibératif mensuel (et de ses haïkus associés : )

Synthèse des délibérations
du Conseil communautaire
du 17 octobre 2024

Rapport annuel :
automne après automne,
acter la transition.
(délibération n°1)

Rapport annuel :
automne après automne,
acter l’égalité.
(délibération n°2)

Sur un toit, plein sud,
et cent deux mètres carrés
de panneaux solaires.
(délibération n°3)

Du verre des bouteilles
les villes nettoieront
l’éclat des tessons.
(délibération n°4)

On ne verra plus
dans la nuit les silhouettes
de chiens errants
(délibération n°5)

Enfants dans la cour :
à nouveau fonds de concours,
nouvelle aire de jeux.
(délibération n°6)

On a fait tenir
quatorze terrains de sports
dans une enveloppe.
(délibération n°7)

Loisirs de plein-air,
plateaux sportifs, city-stades…
le fonds paie l’effort.
(délibération n°8)

Dépenses et recettes :
c’est temps, pendant l’exercice,
d’ajuster les comptes.
(délibération n°9)

Aux bus et vélos,
leurs sillons dans la ville :
un trait de plume.
(délibérations n°11)

Vieille façade.
Pour en ceindre le périmètre :
une roue de charrette.
(délibération n°12)

C’est la mixité :
pour mélanger riches et pauvres,
il faut un contrat.
(délibération n°14)

Rapport triennal :
les gouttes de pluie dans le sol,
on va les compter.
(délibération n°15)

Les terrains manquants
sur la carte de la ville,
suffit d’en tracer.
(délibération n°16)

Rapport annuel :
on voit la trame invisible
de la fibre optique.
(délibération n°19)

Monte, pareillement,
dans le bus ou dans le train :
le prix est le même.
(délibération n°23)

17 octobre
Je cours zéro minutes : j’octroie quelques jours de répit à mes muscles défaillants. Je rédige un article sur l’attractivité du centre-ville et ça suffit pour aujourd’hui. Le reste de la journée, j’avance sur deux textes, sans savoir ce que ça va devenir.

18 octobre
J’écoute l’enregistrement de notre rencontre avec une autrice de la Maison des Écritures. Je bloque sur la rédaction de son portrait depuis plus d’une semaine. Je ne trouve pas la clé et l’écoute de ce matin ne m’aide pas.

J’écoute les versions symphoniques de titres de Dominique A et je ne sais qu’en penser.

Je prépare une nouvelle minestrone.

19 octobre
Je cours presque 33 minutes. Mes mollets me laissent tranquille et le point derrière la cuisse est supportable.

Je travaille le matin sur un texte.

Nous lisons et discutons avec Cadette l’après-midi. Nous préparons des pizzas.

20 octobre
Nous allons voir la marche lente à laquelle participe ma chérie.

Cher et sans intérêt : nous trouvons le plus mauvais rapport qualité-prix pour un sandwich en ville.

Je reprends les Haïkus délibératifs mensuels du mois dernier et j’en fabrique un petit recueil.

Nous regardons en famille O’Brother, des frères Coen, que les enfants n’avaient pas vu.