Bonheur portatif

par Philippe Guerry


Novembre, semaine 45 – Gondole, bus, pick-up

4 novembre
Je cours 33 minutes. Je réalise pendant ma course que j’ai complètement oublié de rédiger une newsletter qui doit être publiée demain. Je pensais avoir encore une semaine, mais non.

Je m’acquitte rapidement de ma tâche. J’en profite pour envoyer une facture, bien à l’heure celle-là.

J’étends une lessive sur un tancarville fatigué. Mes réparations de fortune ne sont pas très convaincantes.

Je contacte un ramoneur, qui ne pourra venir que dans un mois.

Je tente de lisser une affiche qui gondole derrière sa vitre, mais mes efforts restent vain, ça gondole toujours.

5 novembre
Le distributeur de cookies numériques me demande si j’accepte ou si je décline. Je préfère quand il me demande si je refuse.

J’arrive à une réunion avec une heure d’avance, à cause d’un fuseau horaire mal coordonné sur mon appli d’agenda. Cela semble arranger les participants, qui prennent prétexte de mon avance pour abréger la réunion en cours.

J’achète une variété de pois chiches noirs.

Je suis prudent et je mets une alarme pour me tirer de ma sieste avant mon rendez-vous de l’après-midi. Une sage initiative, puisque je m’endors profondément.

Je rencontre Kalina, qui a pris deux pages de notes en prévision de notre interview. Je vois bien les petits coups d’œil qu’elle y jette de temps en temps, tandis qu’elle répond à mes questions. C’est bien le genre de petit détail dont je vais me servir pour rédiger son portrait.

Ewa me parle de plusieurs projets intéressants, d’une résidence notamment, pour laquelle j’ai peut-être justement un sujet.

Je récupère Junior à la gare.

6 novembre
J’ai le souvenir d’avoir fait un cauchemar sur la deuxième partie de ma nuit mais je m’en souviens trop peu pour le raconter.

Je cours 40 minutes, dans le brouillard. Je regrette parfois de courir sans appareil photo, ni même simplement mon smartphone, parce qu’il y aurait souvent de belles photos à faire. Le littoral est sans cesse changeant.

Je passe à la Bibliothèque universitaire, et je trouve tout ce que je cherche.

Benjamin me fait part de son désarroi quant à la réélection de Trump. Il craint pour ses amis américains.

7 novembre
Je porte la voiture pour une réparation et une contre-visite de contrôle technique. Je dois prendre le bus pour rentrer en attendant que les travaux se fassent et je me retrouve à marcher dans une zone artisanale qui n’a jamais était conçue pour que l’on y marche. Je chemine jusqu’à l’arrêt de bus dans les herbes hautes sur le bas-côté, avec d’énormes camions qui me passent tout près. Je descends d’un premier bus, et plutôt que d’attendre de longues minutes ma correspondance, je marche jusqu’à l’arrêt suivant. Puis jusqu’au suivant. Puis jusqu’au suivant, et ce jusqu’à ce qu’il devienne risqué de viser un nouvel arrêt et de voir le bus attendu me doubler. J’essaie de regarder le quartier que j’ai traversé comme si j’étais à l’étranger, comme si le très commun était en réalité exotique. Dans le second bus, nous patientons quelques minutes dans un lotissement tout ce qu’il y a de plus tranquille, le temps qu’un camion de remorquage charge une voiture entièrement calcinée sur sa plateforme.

Trois ans après la rédaction d’un article sur le vieux site d’un commanditaire, je reçois le mail de quelqu’un qui s’enquiert de savoir si l’article a bien été publié et s’il peut en recevoir une copie. Je fais ricocher la requête à qui de droit.

Dans l’après-midi, nouveau périple en bus, et en sens inverse, pour récupérer la voiture. Le chauffeur a une conduite pour le moins nerveuse, qui ne lui fait pas gagner de temps. Il engueule presque les gens qui payent leur billet avec des pièces : « faut garder ça pour la boulangerie, madame ! » Comme je commence à comprendre comment sont organisées les lignes et les correspondances, je descends au bon arrêt, saute presque aussitôt dans le second bus et arrive au garage au moment où le garagiste m’appelle pour me dire que les travaux sont finis.

Je prépare un tajine avec ma chérie.

8 novembre
Je cours presque 33 minutes. Je râle contre un groupe de vieux qui arrive en face de moi et qui ne cherche même pas se serrer un peu pour me laisser un petit passage, m’obligeant à un écart casse-gueule sur les rochers de confortement.

Je découvre au marché une nouvelle variété de pommes à chair rouge acidulée.

Je profite éhontément du soleil qui chauffe derrière les baies vitrées.

Je me décide à travailler en début d’après-midi, et j’expédie rapidement ma tâche.

Ewa me transfère le mail qu’elle vient d’envoyer en Pologne, « c’est-à-dire nulle part », pour un projet de résidence.

9 novembre
Je cours 55 minutes, jusqu’à la réserve naturelle et retour.

Je discute d’auteurs roumains avec ChatGPT, de Simeonescu notamment, et il faut bien reconnaître qu’il a de la conversation.

Nous faisons un saut en ville avec ma chérie. Il y a trop de monde, mais c’est un constat désormais commun. Nous croisons Mariane, nous croisons Véronique. Nous attendons Eric et sa compagnie, qui se pointent dans un énorme pick-up.

Nous récupérons Junior à son travail, et une bouteille de lait ouverte qu’il faut finir.

10 novembre
Nous ne sommes pas sortis de la journée.

En fin d’après-midi, je démarre un feu dans le poêle. Le tirage est difficile, le feu tarde à partir. Regarder un feu est toujours aussi fascinant.

Il y a un bruit fantôme dans notre maison : comme un minuscule bruit de chaise à bascule, ou un ressort qui se détendrait très lentement. Il faut tendre l’oreille, ce n’est pas très perceptible, ce n’est pas tout le temps, et ce n’est pas toujours au même endroit. Ce soir, alors que j’écris un peu, je l’entends dans la bibliothèque. Je cherche à le localiser, je pousse quelques livres, mais impossible de comprendre ce qui produit ce minuscule bruit. Le mystère reste entier.