Bonheur portatif

par Philippe Guerry


Novembre, semaine 47 – Ventouse, solanum, sushis

18 novembre
Je pense qu’il est près de 7 heures et que mon réveil ne va pas tarder à sonner. En réalité, il est 4h44. Le jeu maintenant consiste à tenter de me rendormir, en sachant que ce ne sera pas pour un cycle de sommeil complet et que quoi qu’il arrive, mon sommeil, et avec lui mon repos, sera contrarié.

La maison se vide de bonne heure. Au lieu d’en profiter pour me recoucher, je cours 45 minutes.

Je finis par rattraper un peu de mon sommeil en début d’après-midi.

J’entame la rédaction du portrait de Kalina, mais je ne suis pas convaincu par ce que j’écris.

19 novembre
On entend la mer rouler depuis la maison. La journée va être venteuse.

Je dépose Junior à son travail, et je suis en avance à mon rendez-vous qui n’est pas très loin. Je vais patienter sur la petite plage de la ville. Le quartier est passé en hors-saison.

Je patiente les dernières minutes dans l’habitacle clos de la voiture, un de mes lieux d’attente préférés.

L’amie qui anime notre réunion a fait installer un tableau blanc dans la salle et elle semble très contente de pouvoir s’en servir. Elle le remplit à toute vitesse de mots, de flèches et de couleurs. Ça fait tout de suite plus pro, évidemment.

J’attends Sophie dans la brasserie. Je suis un peu en avance. La table en face de moi discute gros sous : on parle de l’intitulé de postes et des missions acceptables pour un salaire annuel supérieur à 100 000 euros. Avec Sophie, nos ambitions sont un peu plus modestes, nous parlons de nos expériences aussi diverses qu’enrichissantes – intellectuellement – avec le petit monde de l’édition. Nous parlons de ce journal, des difficultés que je rencontre parfois à le tenir. Sophie suggère un truc qu’elle utilise en atelier, qui consiste à écrire « cinq choses vraies ».

Première chose vraie : je ne passe pas à la librairie après notre café.

Deuxième chose vraie : il faut certaines conditions de vent et de pluie pour qu’il pleuve dans la maison et ces conditions sont réunies ce soir, il pleut dans la maison (écrivons des choses vraies : l’eau ruisselle le long d’un mur et ça goutte dans l’encadrement de la porte.)

20 novembre
Troisième chose vraie : je me réveille à 4h23. J’ai le souvenir d’un cauchemar, il y était question d’étouffement.

Je cours 40 minutes (quatrième chose vraie).

Je commande un nouveau téléphone, je prends des photos de notre toiture et les envoie à un couvreur, je prends rendez-vous chez le coiffeur (choses vraies 5 à 7. Tout est vrai, en réalité, dans ce que j’écris.)

Le technicien qui doit intervenir chez Cadette à 200 kilomètres d’ici m’informe qu’il est devant sa porte (il a mon numéro de contact car le contrat est à mon nom). Il a 35 minutes d’avance et Cadette est encore en cours. Je contacte un ami de Cadette qui a ses clés pour qu’il aille ouvrir au technicien. Quand l’ami arrive, le technicien n’est plus là. Je rappelle le technicien, qui me dit être parti faire un tour. Je rappelle l’ami, pour lui dire que le technicien arrive. La rencontre se fait enfin et l’origine de problème de box est vite identifiée, mais ne peut être résolu car une voiture en stationnement empêche l’accès à la trappe souterraine qui abrite les câbles. Un nouveau rendez-vous est pris avec le technicien mais il faut à présent régler le problème du déplacement de la voiture-ventouse, et commander une box de dépannage.

21 novembre
La tempête Caetano dure toute la journée et ne mollit pas. Je plaque au sol tout ce qui peut s’envoler sur la terrasse. En descendant la rue dos au vent, je croise le voisin qui ne me reconnaît habituellement jamais et qui trouve dans ces vents tempétueux prétexte à échanger quelques mots.

Je finis par envoyer le portrait de Kalina. Je me suis amusé à l’écrire mais je n’arrive pas à dire si je suis content du résultat.

22 novembre
Je cours 33 minutes.

Je répare le frein du vélo de ma chérie. Les vélos ont été secoués par le vent dans la courette. Je rebascule aussi les tiges du solanum du bon côté de la rue. Le vent les avait rabattues dans la courette. Je nettoie la voiture, je nettoie la baie vitrée, recouvertes de sable. J’achète des sushis.

Un mail m’informe que le cadeau commandé et attendu pour aujourd’hui arrivera demain.

23 novembre
Je cours 54 minutes.

Junior me rapporte les derniers éléments d’une petite presse d’imprimerie qu’il a imprimé en 3D.

Je finis Hammerstein ou l’intransigeance, de Hans Magnus Enzensberger.

24 novembre
La documentariste que je dois rencontrer demain demande par mail à reporter notre rendez-vous, elle n’est pas au meilleur de sa forme.

Je fais des trous dans le mur pour fixer des cadres que nous avions dans les pattes depuis trois ans.

Je me bats avec la bâche qui recouvre nos vélos et qui claque au vent. Les bourrasques sont encore fortes aujourd’hui.