Bonheur portatif

par Philippe Guerry


Décembre, semaine 50 – Carottes, calcin, cannelle

9 décembre
Je me réveille à 4h01 et me rendors une bonne heure plus tard. Je me réveille une seconde fois à 7h. Je descends avec une chanson parasite de Bertrand Belin dans la tête mais je ne me souviens plus du titre au moment où j’écris ces notes.

Je cours 46 minutes. Le soleil n’est pas encore très haut, le ciel est bleu nuit. Après la tempête qui a soufflé tout le week-end, la dune semble avoir été arasée. Dans l’unique coude de mon itinéraire, le sable s’est amassé sur une rampe et forme un gros tas qui en empêche l’accès. Le gros Saint-Bernard du chemin des dunes m’aboie dessus et me fait sursauter.

Pendant que je courais, sont tombés dans ma boite deux mails consécutifs, un signé Pesty, un signé Pestka. Nous restons sans nouvelles des Instituts Français de Pologne, pas même un accusé de réception. Ont-ils seulement reçu nos requêtes ?

Dans sa vingt-et-unième chronique de l’année dans Diacritik, Guy Bennet, à propos de Roland Barthes, écrivant sur l’écriture de chroniques :

Pour commencer, sa constatation que pour lui les chroniques représentaient principalement une expérience d’écriture et la recherche d’une forme. Celle-ci, il la qualifie de brève ou « douce », de délibérément mineure, et politique dans le sens où elle se détourne de l’Important, pour se focaliser plutôt sur « le ténu, le futile, l’insignifiant ». (Comment ne pas penser aux films d’après-guerre d’Ozu, à l’infra-ordinaire de Virilio / Perec, aux photos des « temps faibles » de Depardon, avec leurs légendes personnelles, subjectives…). « Ne devons-nous pas aujourd’hui faire entendre le plus grand nombre de “petits mondes” ? Attaquer le “grand monde” […] par la division inlassable des particularités ? »

Il faudrait que je me décide à lire les Crônicas de Clarisse Lispector (et Roland Barthes, aussi).

Je démarre puis étends une machine. Je mets les hoodies de R. à sécher sur les convecteurs électriques. Il ne faut pas.

Effervescence à la supérette : on vient de se rendre compte que « Annick » a oublié sa carte bancaire après son paiement. On cherche à l’appeler depuis le trottoir mais elle est déjà trop loin. On étudie la carte, on lit dessus le nom d’Annick, on demande si on sait où elle habite, on échafaude un scénario possible : Annick va s’apercevoir de la disparition de sa carte, elle va refaire le tour des commerces visités ce matin, on pourra alors lui rendre son moyen de paiement. En attendant, stocker la carte en lieu sûr (dans le petit bureau où doit se trouver la paperasse et, j’imagine, le coffre). Pour ma part, je laisse une dizaine d’euros, et j’emporte quelques courses en échange.

Ça sent la sardine grillée dans la rue du marché. Ça ne s’accorde pas avec le temps maussade.

Je râpe des carottes, prépare une purée, fait réchauffer des steaks végétaux et un filet de poisson pour E. Je jongle avec une casserole et deux poêles.

Le froid nous tombe dessus dans l’après-midi, il commence à cailler dans la maison. Je réalise que, depuis le matin, je n’ai pas fermé la fenêtre laissée grande ouverte dans notre chambre. Effectivement, il y fait glacial quand je monte la fermer.

J’écris le portrait de Manon, sans réelle motivation. Je connais cet état d’esprit, il ne faut pas s’enliser. Je vais au plus simple.

On creuse la chaussée au marteau-piqueur au bout de la rue.

Notification par SMS, puis mail : mon colis est disponible au point relais. Je récupère les calendriers Plein Temps Libre. Dans le colis contenant les calendriers, on a gentiment glissé, outre quelques petits cadeaux (des stickers, des sous-bocks), une carte postale représentant un jeune paresseux (l’animal) à qui l’on fait dire, dans une bulle, « FUCK LE MEDEF ». Mes échanges par mail avec l’équipe Plein Temps Libre commencent à devenir n’importe quoi (ou plutôt : continuent à être n’importe quoi). Les calendriers de Plein Temps Libre ne sont pas pour rien dans l’évolution des présentes notes.

La caissière du magasin bio m’informe que nous disposons d’un crédit de 14€ sur notre compte, que je choisis de ne pas utiliser. Les fêtes approchent, nous utiliserons la cagnotte à cette occasion.

J’ai contenu de petites fringales dans la journée à coup de clémentines, de pommes et de café, mais je craque en préparant un couscous et avale un sandwich de n’importe quoi, en l’occurrence de la mayo et du gruyère. Je rallonge le couscous de quelques patates.

Ma sœur nous a demandé de lui envoyer quelques photos de famille pour un cadeau de fin d’année. On se replonge dans les photos des mois et des années passées. L’abondance nuit à l’émergence de souvenirs trop précis. On ne se souvient pas de tout. Je n’aime pas me voir sur la plupart de ces photos.

Dernier SMS du soir : la date de contre-visite pour le contrôle technique pour la voiture a expiré, je dois prendre rendez-vous de toute urgence. (En réalité, j’ai fait faire la contre-visite par un mécano il y a déjà quelques semaines, dans un autre centre de contrôle.)

10 décembre
J’ouvre un œil à 7h03.

Pas de course aujourd’hui.

Je lis sur Slate que « boire une quantité bien précise de café quotidiennement allongerait l’espérance de vie de près de deux ans. » C’est une bonne nouvelle pour moi, ça me laisse davantage de temps pour attendre l’étude qui dira exactement le contraire.

Titre de la newsletter hebdomadaire de Laura Vazquez : « Comment écrire régulièrement ? ». La réponse est : « En écrivant tous les jours ». La question me semble donc désormais : comment écrire tous les jours ? Le workshop que propose Laura Vazquez pour y répondre est à 107€, en promo.

Pas le temps de prendre une douche, je dois accompagner R. à son boulot car son train a trois-quarts d’heure de retard. Une très fine couche de poussière s’est déposée sur la voiture. Il faudrait y écrire « SALE » du bout du doigt, mais « SABLE » serait plus juste. Pendant que nous discutons dans la voiture, j’essaie d’entendre le titre qui passe sur France Musique : il s’agit de La chanson de la folle au bord de la mer, de Charles Valentin Alkan. Ça sent le plastique chaud dans l’habitacle. On parle d’ateliers, de jeu, d’animations.

Je ne comprends pas pourquoi La subsistance au quotidien, de Geneviève Pruvost, que j’aimerais lire, est exclu du prêt et non-réservable à la médiathèque du centre-ville.

Un SMS m’informe que mon « incident est terminé ».

Je démarre une lessive de blanc.

Au coin de la supérette, deux dames âgées en pleine confidence : « J’ai horreur de déranger les gens. » Au même coin, il y a quelques jours, je me souviens qu’il y avait un beau parapluie, manifestement oublié, que j’ai hésité à prendre.

En déduisant les 1€03 de notre cagnotte à la supérette, j’arrive à un total de 10€ tout pile.

C’est jour de marché. Chez le fromager, la cliente devant moi demande à goûter un fromage aux noix. La fromagère m’en offre un morceau. « Vous n’aurez pas attendu en vain. » me dit la cliente. Elle a dit « en vain ». Même si l’expression n’est pas rare, elle a un petit côté élégant, surtout en partageant un morceau de fromage avec un inconnu, et ça me fait ma journée. Je prends le bon de commande pour les fêtes. J’achète du poulet mariné thym-citron pour E. Et un fromage aux noix. Et un tourteau fromagé. Et des clémentines. Il reste une portion de couscous de la veille.

Rien au courrier.

C’est une belle journée froide. Je donne quelques coups de pompe dans la grosse balle gonflable sur laquelle je m’assois pour écrire, puis je consacre mon après-midi à chercher une forme à ce journal. Écrire ce journal requiert d’être constamment vigilant. Je voudrais au moins rendre ça plus ludique. Je tâtonne, je fais des listes. Il faut toujours faire des listes.

Choses éparses qu’il faut noter dans l’idée qu’elles deviennent un jour un élément d’une autre liste plus appropriée :

  • Le moment où la maison se vide le matin et où l’on reste seul
  • La vaisselle qui s’amoncèle dans l’évier
  • Marcher d’une pièce à l’autre dans la maison, sans but, juste parce que l’on réfléchit
  • Quand on s’aperçoit que l’on ne suit aucune des deux discussions que l’on essaie de suivre
  • Le soin méticuleux que l’on met à faire certaines choses satisfaisantes, comme balayer les cendres du poêle à bois, et nettoyer la suie de la vitre
  • Le temps que l’on prend, délibérément, à faire quelque chose avant de faire autre chose que l’on a moins envie de faire
  • Voir la lumière du jour changer sous nos yeux
  • Les petites gestes tellement répétés qu’on les effectue quasi-mécaniquement (faire ses lacets, préparer un café, plier du linge)
  • Se sentir impuissant à atténuer le chagrin de son enfant
  • La mer que l’on aperçoit soudain, tandis qu’on est dans le train ou sur la route, et qui disparaît aussitôt.
  • Les scènes fictives que l’on se joue, et leurs dialogues
  • Le moment où le sommeil vous a quitté dans la nuit
  • Les pieds froids
  • Courir à l’aube et ne voir personne
  • Venir à bout de la lessive, de la vaisselle
  • Sentir monter le sifflement soudain d’un acouphène

Je cuisine une tarte aux champignons et une purée patates-carottes.

Nous traversons une zone de turbulences.

11 décembre
Je suis réveillé à 4h48 mais j’arrive à me rendormir, par intermittence.

Une journée qui commence bien : E. me signale que les toilettes à son étage sont probablement bouchées.

Je cours 45 minutes. Petit tiraillement au mollet, vite disparu. Comme chaque automne, les pelleteuses et les camions déplacent le sable d’un bout à l’autre de la plage. Ça sent le chlore (ou l’ammoniac ?) à hauteur de la villa Sans Nom, et le bois brûlé (qui n’est pas le feu de bois) à hauteur d’une cabane ostréicole. Avec les propriétaires de chiens, on se reconnaît, on se salue de petits signes de tête. Je m’amuse des toutous, les grands à longs poils, les minus, les terriers, les labradors, ce qui pissent, ceux qui chient, ceux qui me regardent en se demandant ce que je peux bien faire, ceux qui ne me calculent pas et me coupent devant, ceux fermement tenus en laisse et ceux qui vagabondent à distance de leur maître.

En courant, j’essaie de me souvenir comment j’ai perdu les amis que j’ai perdus. J’aime lire dans Le Monde les articles de la rubrique « Comment je me suis disputé ». Il faudrait que j’écrive mes histoires d’amitiés rompues.

Chose vue : à l’aller comme au retour, je double deux copines comme deux jumelles, vêtues de la même doudoune turquoise, du même pantalon sombre, marchant d’un même pas à la même allure.

Je débouche les toilettes du deuxième, sans verser de soude, ce qui m’évite d’avoir à sortir pour en acheter.

J’aime : entendre la factrice s’arrêter à hauteur de notre boîte. Je n’aime pas : découvrir que le courrier déposé est une pub adressée, qu’aussitôt je déchire et jette.

17€ et des brouettes à la supérette. La caissière commente le tarif qu’elle juge prohibitif des roses des sables au chocolat proposées au marché de Noël par l’association des parents d’élèves de l’école primaire (cinq euros le sachet de quatre roses).

Déjeuner sur le pouce : crudités pour moi, haricots blancs sauce tomate et club-sandwich bacon pour E.

Je feuillette Nos vies, nos objets, Enquêtes sur la vie quotidienne, dirigé par Valérie Sacriste, emprunté un peu hasard à la bibliothèque universitaire et oublié sous la pile de livres à lire. J’y apprends notamment que nous posséderions quinze fois plus d’objets que nos grands parents. J’essaie de repenser à ce que pouvait posséder mes grands parents.

Je nettoie les cendres du poêle à bois, en prévision du ramonage de demain.

Rares sont les journées où je reçois aussi peu de mails.

Je commence la lecture de Éparses, de Georges Didi-Huberman. Je me doute qu’il doit y avoir une logique cachée dans mes choix de lectures, mais c’est quand même le deuxième livre du jour qui s’ouvre par une exergue de Perec : L’Infra-ordinaire, pour Nos vies, nos objets, W ou le souvenir d’enfance, pour Éparses.

Est-il normal que le magnolia dans la cour bourgeonne un 11 décembre ?

Patates au four, une noisette de beurre, sel-poivre.

À part ma course et mes incursions à la supérette, je ne suis pas sorti de la journée.

Le piège du journal, c’est de faire des choses spécialement pour pouvoir les écrire dans le journal. Dans ce cas-là, on ne tient plus un journal, on écrit un journal.

12 décembre
7h03. (On pourrait imaginer que nos sociétés tolèrent, organisent, encouragent l’hibernation, au même titre qu’elles tolèrent, organisent, encouragent les vacances.)

J’hésite à aller courir, parce que je ne sais pas si j’aurais le temps demain matin, à cause d’une réunion inutile. Finalement, je ne cours pas.

Le premier mail du jour est pour l’orthodontiste d’E. : faut-il mettre les élastiques des deux côtés, ou seulement du côté sur lequel a été fait l’essai hier, au cabinet ?

Du temps où j’étais étudiant, mon amie Mariane s’exerçait à la pratique de la note de synthèse, en vue d’une épreuve de concours. L’idée que je me faisais d’une note de synthèse me paraissait particulièrement stimulante et riche de potentialités. Je travaillais alors en bibliothèque et j’essayais souvent d’imaginer quelle synthèse on pouvait tirer d’un petit ensemble de livres pris au hasard sur les rayonnages. La synthèse d’un Code civil, d’un traité de thermodynamique et d’un atlas botanique de l’Allemagne par exemple. Je repense à cette disposition d’esprit ce matin, au gré de ma revue de web. Quelle synthèse peut-on faire d’un article sur les serious games, un recueil de poésie inspiré de notre environnement numérique (Laminaire, d’Elsa Boyer), d’un roman sur la réhabilitation d’une salle de cinéma en Hongrie (Voir plus loin, d’Esther Kinsky), d’un autre, fragmentaire, reposant sur des enchaînements de causes et d’effets (Question 7, de Richard Flanagan) et un dernier article portant sur la « dissémination d’une même matière poétique sur différents supports » ? Je ne prend pas le temps d’y réfléchir, juste celui d’écrire cette note, mais je suis intimement persuadé qu’il y aurait matière à un nouveau récit particulièrement stimulant. Le plus court serait le mieux.

Depuis la fenêtre ouverte de la salle de bain, j’entends, au loin, un cri, immédiatement suivi d’un bruit de ferraille qui tombe, immédiatement suivi d’un « Putain !!! ». Je ne sais pas ce qui est tombé.

Je démarre une machine, j’étends la machine.

Je reçois un mail d’Emmanuel « le seigneur des agneaux« , qui raconte une belle histoire d’acquisition d’autographe de François Truffaut. Quand j’étais étudiant, j’avais été mis en relation avec Jean Duvignaud, qui quittait Paris pour emménager dans sa maison rochelaise et qui cherchait quelqu’un de vaillant comme moi pour vider ses cartons et organiser sa bibliothèque. J’ai ainsi eu entre les mains la plupart des éditions originales des livres de Georges Perec, dont Duvignaud avait été le prof de sociologie puis le collaborateur dans la revue Cause Commune. Les livres étaient évidemment tous dédicacés par Perec. Il est probable que piquer un de ces bouquins m’ait alors traversé l’esprit. Je pourrais actuellement avoir dans ma bibliothèque un exemplaire originale des Choses ou d’Espèces d’espaces dédicacé par Perec par exemple. Mais je ne l’ai pas fait, j’ai sagement rangé les livres sur leurs étagères. En revanche, Jean Duvignaud, en plus de 200 balles, d’une pile conséquente de bouquins et d’un whisky, m’a dédicacé son livre Chebika.

Le chat roux du voisin ne s’est pas habitué à ma présence et me sent venir de loin. Il saute par dessus son portail dès que j’approche d’un peu trop près.

Je ne sais que retenir de mon incursion express au marché : un déambulateur devant le café (qui m’a fait penser aux poussettes et landaus que les Islandais laissent à l’extérieur des établissements, avec leur enfant dans la poussette) ; ou la vilaine enseigne du nouveau restaurant, « La Bar’ Hic » ; ou la voiture sortant de notre rue et remontant l’avenue en sens interdit ?

Rien au courrier.

Patates au four réchauffées, steak et steak végé, crudités. Clémentines.

Le fait saillant du jour est le ramonage du poêle. Le ramoneur arrive avec une demi-heure d’avance. Son visage est conforme à ce que l’on en attend : il est noir de suie. Le gars est efficace et sympa, on papote. Il décroche l’équivalent d’une petit poche de calcin. 75€, en échange desquels il me délivre un certificat de ramonage. Un certificat de ramonage est surtout une décharge de responsabilité puisque l’artisan fait figurer dessus tout ce qui n’est pas conforme : un conduit trop proche du mur, l’absence d’arrivée d’air dans la pièce, la présence d’obstacles à moins de huit mètres en sortie de conduit. On n’a finalement pas l’esprit plus libre de s’être mis en conformité avec ce que demande l’assurance, on entrevoit juste les points qui seront discutés par l’expert en cas de pépin. Le ramoneur repart à l’heure à laquelle il devait arriver.

J’ai repoussé toute la semaine la rédaction du compte-rendu d’une assemblée générale passablement tartignolle, mais arrive le moment où je ne peux plus trop y couper. Je m’attelle tout l’après-midi à retranscrire mon enregistrement, et à synthétiser le propos. J’écris assis sur ma boule gonflable, ça me permet de faire mon pilate en même temps que mon boulot. Même mes abdos travaillent, c’est une usine ici.

Réponse de l’orthodontiste : il faut mettre l’élastique seulement du côté droit.

Je finis de faire sécher le linge sur les convecteurs. Puis je le plie.

Je n’ai pas trop envie de m’embêter ce soir, et surtout pas envie de sortir, parce qu’il fait froid. Je fais des pâtes. Si j’écris « je cuisine des penne rigatte« , ça fera plus chic dans ce journal.

Dernier mail du soir : j’ai participé il y a quelque temps à un « bouquet de 10 propositions d’écriture » rassemblées par la poète Florentine Rey. Elle envoie un gentil mail de remerciements. J’ignorais qui étaient les autres participants et je les découvre parmi les destinataires : Fabienne Swiatly, Albane Gelé, Jane Sautière, Milène Tournier, Nathalie Yot, Pierre Tilman, Baptiste Cogitore, Stéphanie Vovor, Louise Browaeys. J’ai un petit pincement au creux du ventre.

Je perçois un bourdonnement dérangeant. Je n’arrive pas à déterminer si c’est dans ma tête – une forme d’acouphène – ou si c’est extérieur. C. l’entend aussi, c’est dehors, peut-être la chaudière de voisins.

13 décembre
Je me réveille à 7h mais c’est la bonne heure, j’ai bouclé mes cycles de sommeil.

En buvant un premier café, je lis une enquête sur le lobby des alcooliers et un article sur les réparateurs d’électroménager. A partir de ces deux lectures, vous rédigerez une note de synthèse d’environ 1 500 signes.

Il pleut, il fait froid, l’emploi du temps de la matinée est serré : je reporte ma course à l’après-midi.

Je fredonne Osez Joséphine, de Bashung, c’est plus glorieux à écrire dans le journal que le titre du générique des années 90 que j’avais en tête quelques minutes auparavant.

On se sent toujours un peu con quand on ouvre les volets de la maison en jogging et tête de nuit et qu’on salue le voisin d’en face, habillé, déjà en pleine activité.

C’est étrange parce que ça sent le poisson dans la rue. Pas la mer : le poisson.

Je me rends à ma réunion. Dans le parking, les hauts-parleurs diffusent « Comment te dire adieu » dans une version qui ne me dit rien. Je me souviens de la version cul de ce morceau que nous chantions quand nous étions écoliers et, bien évidemment, c’est cette version qui me vient en tête tandis que je monte les escaliers du parking.

Le froid me saisit sur le port. Les pigeons béquettent de la mayonnaise en sachet éclaté sur l’enrobé de la place. Sur une borne rétractable, un homme a posé un carton sur lequel est inscrit « SHARK NINJA ».

Je reviens avec pas mal d’articles à écrire, et très peu de temps pour le faire (date de remise, le 3 janvier, mais en pratique, il sera compliqué de joindre qui que ce soit après le 24 décembre.) Je suis pressenti pour rédiger les textes d’une expo à venir et ça j’aime bien.

Est-ce que j’ai le temps de m’arrêter faire des courses ? non. R. nous a préparé des petites omelettes. Au courrier, le paiement de mes piges.

Je cours 30 minutes en début d’après-midi. Ma course est pénible. Soit je n’ai pas suffisamment mangé, soit je n’ai pas encore fini ma digestion mais je me retrouve vite à plat.

Les tamaris sur le front de mer sont déplumés. Plus d’un an après l’envol de son toit suite au passage d’une violente tempête, le voisin du bout de la rue fait faire les travaux.

Je passe à la supérette pour m’acheter des trucs gras et sucrés, et réassortir l’épicerie familiale. Après deux fois 15€ tout rond (le même jour qui plus est) et une fois 10€ tout rond, le montant de mes courses se portent cette fois-ci à 25€ tout rond.

Je finis de rédiger mon compte-rendu barbant et je l’envoie à 17h59. Je suis faiblement fébrile, je ne récupère pas très bien de ma course.

J’achète deux grilles de loto. Demain, nous serons millionnaires.

Galettes de sarrasin.

L’écriture de ces notes me prend pas mal de temps. Je suis content de boucler cette journée et de me replonger dans Éparses (ou dans un autre livre peut-être, et je ne le sais pas encore.)

14 décembre
Je me réveille à 9h20. J’ai déjà reçu les mails du samedi : la newsletter de Laura Vazquez, la newsletter de l’INA. Laura Vazquez annonce une série d’ateliers d’écriture à partir du Journal de Franz Kafka et elle me donne envie de le relire, il est sur le palier du premier.

Je cours 50 minutes. Je croise deux marcheuses, dont l’une dit à l’autre, avec résolution, comme pour la motiver : « C’est ça, les nouvelles femmes ! », et l’autre qui répond, avec un manque de conviction perceptible, comme si elle n’y croyait pas : « oui, c’est vrai… »

A l’aller, je double trois groupes distincts de marcheurs nordiques, démarche résolue et bâtons en main. Au retour, je n’en croise plus qu’un, alors qu’il n’y a pas de sorties possibles sur le chemin. Je n’ai pas redoublé les deux autres groupes, ils n’ont donc pas fait demi-tour. Où sont-ils passés ? Où ont-ils disparus ?

Durant cette course, je prononce sept mots : « Pardon », « merci » et « Il veut courir avec moi » à l’adresse de la propriétaire d’un chien qui se dirigeait joyeusement vers moi et semblait prêt à jouer. La propriétaire a souri et m’a souhaité bon courage et je ne sais pas si elle parle du courage qu’il me faudrait dans l’éventualité où son chien entreprendrait vraiment de me courir autour, ou si c’est simplement pour m’encourager pour la fin de ma course.

En quelques semaines, sur le même itinéraire, j’ai pratiquement gagné 6 minutes, ce qui est sans doute une bonne chose en terme de capacité physique (je me souviens qu’il y a quelques semaines seulement, les blessures étaient récurrentes et que j’arrivais péniblement à courir un quart d’heure.). Mais ça m’éloigne finalement de mon envie de courir une heure ou plus : soit je m’en tiens à mon itinéraire et je renonce à mon objectif horaire, soit je rallonge ma course.

Il fait grand soleil, j’ouvre grand la maison, je coupe ou baisse les chauffages. Je lance et étends une machine.

Brunch commun à la maison : haricots blancs sauce tomate, œufs à la poêle, salade, pain de mie grillé, bacon pour E., fruits.

Rien au courrier.

Seul le numéro 27 est commun au tirage du loto de la veille et à l’une de mes grilles. Nous serons millionnaires une autre fois. Avec tous ces sous, nous règlerons le solde de notre dette immobilière, nous garnirons les comptes des enfants et… ? Investirons-nous dans la pierre ? Quitterons-nous sur le champ nos boulots ? (de mon côté, ça semble certain, même si je ne cesserai pas d’écrire.) Serons-nous pingres ou généreux ? Offrirons-nous la cantine aux enfants de la commune ? Créerons-nous une fondation ? Achètera-t-on un SUV électrique ? Voyagera-t-on comme des cons ? Je suis impatient de gagner pour voir comment nous répondrons à toutes ces questions.

Quelles bêtises pouvait bien noter Franz Kafka dans son journal, le 14 décembre 1914, il y a très exactement 100 ans ? :

Mon travail se traîne lamentablement, et ceci au moment le plus important peut-être, alors qu’une bonne nuit me serait si nécessaire.

Cet après-midi chez Baum. Il donne des leçons de piano à une petite fille pâle qui porte des lunettes. Son petit garçon est assis en silence dans la pénombre de la cuisine et joue indolemment avec un objet impossible à identifier. Impression de grand bien-être. Surtout devant les gestes de la bonne, une grande femme qui lave la vaisselle dans un baquet.

Les défaites de Serbie, stupidité du commandement.

Il n’existe pas de mode d’emploi pour la tenue d’un journal : les « faits du jour » et les « choses vues », le régulier et le singulier, les perceptions et les sensations, les pensées et introspections, les rencontres et les interactions, les spéculations philosophiques et les inscriptions matérielles, les souvenirs d’enfance et le minutage de ses courses… tout est permis.

C. me plonge le nez dans une vieille boite de thé de Noël. C’est un peu éventé, je ne peux pas dire que j’y sens spontanément la cannelle, mais ça ira très bien pour accompagner le flan qu’elle est allée chercher pour le goûter.

Hamburgers végé maison et frites au four. La supérette vendait une sauce burger « JO 2024 ». Je me suis demandé si c’était encore un bon argument promotionnel.

Nous regardons Juliette au printemps de Blandine Lenoir.

15 décembre
Je me doute bien que c’est encore le milieu de la nuit, et je parie sur 4h19. Vérification faite, il est 2h09.

Je ne cours pas le dimanche.

Plus de wifi ce matin au réveil. Je débranche la box, rebranche la box, éteins mon smartphone, redémarre mon smartphone, le client de messagerie m’informe d’une mise à jour disponible et ne me laisse pas le choix de l’installer ou non. L’installation débloque plusieurs messages. Je profite que quelqu’un a fait « répondre à tous » au mail de Florentine pour la remercier à mon tour, mais le mail refuse de partir : « Client host rejected: Refus envoi de message : trop de spam SFR_OUT_101 ». Cette notification précipite ma chute dans une faille spatio-temporelle : je vais perdre deux heures de ma matinée à tenter de résoudre le problème. On me demande de saisir mon mot de passe de messagerie. Mon mot de passe est correct mais le client de messagerie le refuse. Puis l’aide en ligne me propose de me connecter à mon webmail avec les identifiants de la ligne utilisée lors de la création de l’adresse. J’ai dû créer cette adresse il y a peut-être 20 ou 25 ans, j’ai depuis déménagé au moins cinq fois, ouvert et résilié autant de lignes, évidemment que je ne me souviens plus des moyens d’accès à un webmail que je n’utilise jamais. Puis le chatbot de mon opérateur téléphonique me demande s’il peut m’aider. Je lui signale en moins de cent signes que je ne peux pas envoyer de mail. Il me répond « j’ai compris ! » avant de me laisser l’alternative suivante : « votre demande concerne : votre ligne mobile / votre ligne fixe », puis de me proposer de contacter un service commercial. Un forum en ligne me propose de modifier mes paramètres imap et smtp et je laisse tomber à ce moment-là. Je viens de passer deux heures à dialoguer avec des machines idiotes. J’ai besoin d’un mail qui fonctionne pour la semaine à venir et j’appréhende déjà le bordel que ça va être si le problème ne se résout pas.

Le problème se résout tout seul en fin de matinée. Je peux envoyer mon mail à Florentine.

Le dimanche, on dirait qu’on n’est pas obligé de se laver et qu’on peut porter les fringues de la veille.

C. me met sous le nez un petit pot d’une poudre marron, dont je peine à décider s’il s’agit ou non de cannelle. C’est complètement éventé, ça n’a plus aucun goût (je goûte). N’était-ce pas plutôt du quatre-épices, plutôt que de la cannelle ?

Sur la route du marché, la corniche qui tombait par petits morceaux sur les passants a été réparée.

J’oublie toujours qu’il y a une boite aux lettres juste à côté de chez nous et j’ignore si le courrier y est effectivement relevé.

Pendant que je fais la queue devant la vitrine du fromager, j’observe du coin de l’œil une vieille femme au regard inquiet qui semble craindre plus que tout qu’on lui pique son tour : dès qu’un autre client se met à parler dans la file, elle écarquille les yeux en direction de la vendeuse comme pour bien lui montrer qu’elle est là, qu’elle est bien là, qu’il ne faut pas l’oublier. C’est une scène un peu triste.

3€ de pain, 10€ d’huitres, 20€ de fromages, 5€ de fruits.

Une jeune fille compte pour son père le nombre de crottes de chien qu’il va devoir ramasser : « 2, 3, 4 morceaux ! » Les parents rigolent et tentent de garder un semblant de dignité quand je passe à leur hauteur.

Nous déjeunons donc d’huitres et de fromages (et de pommes et de clémentines).

La municipalité est très complaisante avec tout ce qui est « sports automobiles ». Au loin, on entend les grondements appuyés des « pères Noël à motos » qui tournent en ville. Je retrouve ce que disait Berroyer des motards dans On ne se voit plus qu’aux enterrements, heureusement il y en a souvent, que ma sœur m’avait offert l’année de la mort de mon oncle, en clin d’œil à l’accueil chaleureux que m’avait réservé ma cousine. Berroyer disait : « Il y a quelque chose d’infantile souvent chez le motard. Il a tendance à penser qu’il impressionne, qu’on l’admire. » Je plussoie.

C. cuisine des petits gâteaux. C’est pas pour nous, mais on peut en piquer un ou deux.

Il est temps que la semaine se termine car l’interface de WordPress commence à avoir du mal à gérer cette longueur de texte.

Pizzas maison.