23 décembre
Je me réveille sans réveil à 7h40. Première lecture du matin, la newsletter Scotch & Penicillin, de Tony Papin, reçue dans la nuit.
Je cours 50 minutes, avec le vent en pleine face sur le dernier tiers. Un grand caniche semble prêt à courir avec moi, avant d’être prestement rappelé à l’ordre par son maître. Après les coups de vent des jours passés, le sable remblayé il y a quelques jours recouvre à nouveau les platelages et les rampes.
Ce matin, tant dans l’Autofictif, de Eric Chevillard, que dans La Viduité, de Marc Verlinde, qui fait la recension de Insula Bartleby, de Serge Airoldi, on parle de Bartelby donc, et de Kafka. Noël approche, nous sommes nombreux, sans aucun doute, qui « préférer[ions] ne pas », mais les fêtes sont comme une baïne, tu ne peux pas lutter contre le courant, tu dois juste te résigner à te laisser porter sans te débattre, en espérant, cette fois encore, en sortir vivant, épuisé mais vivant.
Dans le tambour de ma lessive de blanc, je vois une pièce de linge noire, qui tourne en se foutant de ma gueule.
Je sais que mon statut d’indépendant, qui plus est auprès de plusieurs commanditaires, rend difficile de faire entendre que je pourrais, éventuellement, être quelques jours en vacances. Ça ne manque donc pas, on continue à m’envoyer des mails pour des rendez-vous, des articles, des reprises.
Pour l’instant, la voisine n’est pas passée pour nous inviter à manger de la galette début janvier. Je croise les doigts.
On grignote, du fromage sur un bout de pain.
J’envoie des bêtises à Olivier.
88€ de courses à la supérette, sans doute le record de l’année.
Je cuisine pour demain et sans grande envie. Je ne suis pas convaincu par l’usage de tahin pour adoucir l’houmous, j’ai l’impression que ça le rend collant, je rajoute des lampées d’huile pour l’assouplir, puis des pincées de sel pour le relever et je ne sais plus où j’en suis, si c’est potable ou si c’est dégueulasse. Je vide la bouteille d’huile, il faut que je ressorte en acheter.
F. prépare des raviolis frais à la sauce tomate et à la roquette.
Nous regardons La Leçon de piano, de Jane Campion.
24 décembre
Admettons que j’ai dormi, ou rêvé que j’ai dormi. Je me réveille sans réveil à 8h44. Le premier article lu est un article sur la composition du gouvernement (en l’occurrence, il est difficile d’écrire nouveau gouvernement.)
Bien plus intéressant, je découvre dans un article de France Musique que ce que j’appelle une chanson parasite s’appelle très sérieusement un ver d’oreille. Il y a même une playlist :
(…) parmi le top 25 des chansons les plus obsédantes selon les internautes francophones qui ont répondu au questionnaire de la chercheuse Andréane McNally-Gagnon, la palme revient à Ça fait rire les oiseaux de La Compagnie créole, devant I Will Survive de Gloria Gaynor et Singing in the Rain de Gene Kelly, alors que Vive le vent est la championne incontestable des chansons de Noël les plus obsédantes.
Le primeur déchiquète le premier ananas que je lui achète. Il m’offre les petits morceaux.
On déjeune léger, patates à l’eau, artichauts, fruits.
J’avais oublié le chapitre d’ouverture des Années, d’Annie Ernaux. En quelques phrases, à peine quelques mots, on est déjà happé et on a beau relire, et relire, on cherche où est le truc, comment c’est fait, comment c’est construit pour que ça fonctionne aussi bien.
Sur la promenade le long de la plage, des familles poussent leur poussette. On cherche à occuper les dernières heures qui nous séparent du réveillon.
Je cours 52 minutes. Les petits spots de lumière s’allument presque exactement au moment où j’entame mon retour, c’est la magie de Noël.
Noël, c’est le jour de l’année où je mets une chemise.
Nous traversons la pampa. Ma quête secrète est de repérer des maisons décorées, mais c’est plutôt infructueux. Soit nous ne sommes pas passés par les bonnes routes, soit la mode est en train de passer, au profit des voitures enguirlandées, j’en ai vu au moins deux ces derniers jours, en plus de celles qui ont fait l’actualité.
On se retrouve avec les grands-mères et entre frères et sœurs, cousins-cousines, nièces et neveux. Il n’y a pas de plan de table, on s’assoit où chacun trouve une chaise et c’est très bien comme ça : les appariements et les voisinages ne sont pas réfléchis, les plus jeunes sont au centre, les autres un peu partout, les discussions n’en sont que renouvelées.
En quelques années, la famille s’est convertie à l’œcuménisme gastronomique : certains sont végétariens et parmi eux, certains s’autorisent quelques huîtres, et parmi eux encore, d’autres apprécient quelques fruits de mer, d’autres ne tolèrent pas le fromage, certaines tiennent à leurs langoustines et à leur foie gras, etc. et tous ces commensaux se font passer les plats sans plus faire de remarques ni de commentaires, chacun mange ce qu’il veut et tout se passe très bien. On ne boit pratiquement plus d’alcool.
Il nous reste encore à nous améliorer sur la débauche de cadeaux. Cette année encore, personne n’a respecté la promesse de ne pas trop en faire, ça déborde de paquets. C’est un combat que j’ai renoncé à mener, je me contente de ne rien offrir. Parmi les présents que l’on nous offre, Résister à la culpabilisation, de Mona Chollet, c’est cohérent.
Ma sœur, chez qui tous les convives dorment cette nuit, a sans doute tenu à ce que personne n’ait froid et c’est une attention louable. Alors nous crevons tous de chaud, nous supportons sans mal de dormir sans couette.
Les journées comme celle-ci ne sont pas les plus propices à la tenue d’un journal.
25 décembre
8h44, j’entends le crachotement d’une cafetière en bas. Il ne fait pas froid.
Je me retrouve d’abord seule avec ma sœur, puis nous sommes rejoints par C., puis par mon neveu et ma nièce, puis progressivement par nos enfants, puis par nos mères et belles-mères. Existe-t-il une logique cachée dans cet éveil collectif progressif ? je ne cherche pas trop longtemps.
Parmi les nouvelles habitudes de Noël, nous avons pris l’habitude de ne faire qu’un brunch où se mêlent le sucré et le salé et où chacun grignote ou mange selon son appétit. Pas d’alcool. C’est parfait.
Je ne cours pas aujourd’hui mais vu la modération dont nous avons fait preuve durant ces dernières heures, je pense que je pourrais y aller sans dommage.
Nous allons marcher dans la pampa sur une route toute droite et dans un paysage d’agriculture intensive sans grand intérêt.
Sur la route du retour, en bordure d’une petite zone artisanale sans attrait, et sous un ciel gris maussade, l’entrepôt qui abrite le restaurant O’BARJO trouverait sa place dans l’Atlas des Régions Naturelles, de Nelly Monnier et Eric Tabuchi.
Il n’y a plus de neige à Noël. Mais il y a une telle avalanche de sucre que ça peut facilement faire illusion.
Je m’étais abstenu d’ouvrir l’enveloppe contenant les bouquins d’Eric Chevillard mais je peux aujourd’hui prendre connaissance des dédicaces. J’aime bien recevoir, parce que j’en ai été souscripteur, un livre dont le dépôt légal est fixé au prochain trimestre à venir. J’ai l’impression de lire un cru primeur et sans dépôt, donc.
On m’offre un nouveau tablier de cuisine. J’en suis très content.
Je n’ai reçu qu’un mail aujourd’hui : « [Bonjour Senior] Comparez parmi les 6 plus grandes marques de monte-escalier ».
On ne dîne pas, les appétits ne sont pas synchrones. Chacun prépare, qui sa soupe, qui des œufs brouillés, qui ses tartines.
Le marathon de Noël n’aura été qu’une petite épreuve cette année, facilement négociée.
26 décembre
Premier réveil à 6h31. Second réveil à 9h22.
(Le premier article lu porte sur la présence massive de microplastiques dans les sols.)
Je ne cours pas aujourd’hui.
Le caissier de la supérette est affairé à changer le pneu crevé de sa voiture. Il ne semble pas très doué.
Patates bouillies-cœurs d’artichauts-câpres, fruits.
On pose sur la table l’idée de randonner davantage l’année prochaine.
Je détartre le percolateur.
En début d’après-midi, nous sommes tous à lire dans le canapé, le soleil chauffe à travers la baie vitrée, il faudrait que le temps ne s’écoule pas trop vite. J’avance dans la lecture de Plouhéran, une bande dessinée que l’on nous a offerte.
J’écris plus, ce qui est une bonne chose, mais j’écris surtout ce journal, ce qui est une moins bonne chose.
Pâtes.
Nous regardons Apples de Christos Nikou.
27 décembre
Je cours 31 minutes.
Le percolateur ne percole plus.
Je termine la lecture de Plouhéran, de Isabel Del Real.
Je prépare une omelette aux patates.
R., F. et moi allons nous promener au pied des falaises, nous regardons la roche faite de minuscules fossiles et coquillages sans rien y comprendre. En rentrant, C. a démarré un feu dans le poêle.
Soupe patate-poireau-carotte, fromage blanc.
Nous regardons A la recherche de Vivian Maier, de John Maloof et Charlie Siskel.
28 décembre
Premier réveil à 7h. Second réveil à 8h. Lever à 8h22.
Je cours 54 minutes. Il fait froid, je tarde à me réchauffer, j’ai les jambes lourdes, la course est un peu laborieuse. Nous nous saluons entre coureurs matinaux, parfois en levant simplement deux ou trois doigts en nous croisant, ou en esquissant un furtif mouvement de tête. Je me demande ce que signifient ces petits gestes exclusifs (il ne nous viendrait pas à l’esprit de saluer un VTTiste, ou des marcheurs nordiques) : que nous nous reconnaissons ? que nous savons que l’autre en chie aussi ? qu’il n’est pas seul dans sa vaine entreprise ? Heureusement, je salue aussi la dame au petit chien, qui est une simple promeneuse.
Comment dire que je comprends parfaitement ce que veut dire Guillaume Vissac dans sa note du jour :
À la place, j’envoie le manuscrit de Sing to It à une éditrice dont je me suis dit, ce matin, pourquoi pas elle ? Et j’attends son absence de réponse.
Nous déjeunons dans un restaurant thaïlandais, en famille, ce qui nous arrive rarement. Je ne me souviens plus du nom des plats mais tout est bon. Je bois une bière, sans doute la dernière de l’année.
Nous allons visiter le musée de la ville. Collections ethnographiques, beaux-Arts, exposition sur l’écrivain local, section urbanisme et patrimoine. Comme souvent dans un musée, je sature vite des pièces exposées, je n’ai pas d’intérêt a priori pour les sujets présentés et la profusion de pièces, pourtant ici très relative, ne parvient pas à en susciter. Je m’intéresse rapidement au lieu, aux espaces, aux volumes, aux circulations, aux perspectives, à la signalétique.

Il fait froid, on n’a pas envie de traîner davantage en ville, on rentre.
A la supérette, trois nigauds, bruyants et sans considération pour le monde environnant, font leurs courses. La caissière dans le courant d’air n’a pas quitté son blouson de cuir.
Je teste des gnocchis aux épinards sauce gorgonzola et noix de pécan. C’est moins appétissant que sur la recette, mais meilleur que ce qu’il paraît.
Nous regardons Les chèvres du Pentagone, de Grant Heslov.
29 décembre
Réveil à 8h30. Lever vers 9h.
Premier article lu : « Nous entrons dans une période longue de relégation et d’oubli de la question environnementale »
Je ne cours pas ce matin.
Le café de la cafetière à piston commence à nous lasser. Il est urgent que nous récupérions un filtre pour le percolateur.
Cela fait très longtemps que je n’avais pas décroché un chariot pour faire mes courses et je me souviens vite pourquoi. On arrive à créer des embouteillages dans des rayons de supermarchés. Je stationne ma corbeille à roulettes dans un recoin et je vais plus vite à collecter mes produits dans mes petits sacs.
Une annonce : « Pour 30 euros de vin pétillant, 10 euros crédités sur la carte. »
Sarah est à la maison pour le déjeuner. J’ouvre des huitres, nous préparons un peu de crudités et ça suffit.
Nous accompagnons C., F. et ma sœur à leur baignade en eau froide. Une foule emmitouflée regarde une foule dénudée.

Chili pour la famille agrandie aux copines de E., qui dorment à la maison.
Nous regardons Suburbicon, de Georges Clooney.
