Bonheur portatif

par Philippe Guerry


Janvier, semaine 2 – Buccins, crépidules, nacres

6 janvier
Je me lève à 5h09 pour fermer les volets de la chambre de F., qui claquent sous les bourrasques de la tempête Floriane. Je pense que je me rendors. J’écris mentalement une critique du livre lu hier soir. Est-ce que l’on considère ça comme du rêve, ou est-ce que c’est une activité éveillée ?Second réveil à 7h.

J’accompagne R. jusqu’à la station de bus, puis C. et E. Je vais pointer mon nez sur la plage, afin d’estimer la force du vent. La tempête coïncide avec la marée haute, il n’est pas raisonnable d’aller courir, le chemin côtier doit être battu par les vagues. Je reporte ma course à ce soir.

Je me retrouve seul à la maison. C’est peu dire que j’ai la flemme de me mettre à la rédaction de mes articles. Je perds du temps sur internet, avant de recevoir un premier mail qui me rappelle à mes obligations contractuelles.

Quelqu’un m’a appelé sans laisser de message, mais ce n’est pas le numéro d’un démarcheur. Je ne rappelle pas.

Steaks végé, crudités, pois chiches au cumin, avocat, pomme et clémentines.

J’arrive à rédiger les deux-tiers des articles attendus, et je temporise pour le dernier tiers.

Je cours 55 minutes. Je pars à la tombée du jour, reviens quand le soleil est couché. J’aurai vu un tout petit arc-en-ciel, mon ombre courir à mes côtés, un nuage dorer, un nuage rosir. Le retour se fait vent de face, j’ai les mollets durs, je peine un peu.

L’idée de Karl de La Grange est assez enthousiasmante :

Ce serait chouette d’écrire tous les souvenirs de l’année 2024. Comme ils viennent sans regarder les photos, sans discuter avec les autres et de voir ce qu’il nous reste d’une année entière.

Elle ressemble beaucoup aux vœux qu’envoie habituellement Emmanuel.

J’ai le fond de la gorge qui me chatouille, les paupières un peu lourdes, j’ai des petits frissons, je suis fatigué, j’espère que je ne suis pas en train d’attraper quelque chose.

7 janvier
Je me lève à 7h10. Le mal de gorge se confirme.

Un mail d’Audrey, qui me demande d’être plus vague sur un sujet que j’ai traité dans un article, tout en m’apportant plus de précisions.

Est-ce c’est parce que je lis tôt un article sur les bénéfices sur la santé des interactions humaines avec la nature, ou juste parce que je cherche quelque chose qui puisse camoufler la flemme que j’ai de me mettre au boulot mais j’ai très envie d’aller marcher sur la plage, d’autant plus que j’entends les vagues au bout de la rue.

J’aime l’idée que nous avons un sixième sens, la proprioception, qui nous permet de trouver sans tâtonner les boutons de porte dans le noir, ou de trouver sans regarder un torchon de cuisine juste à main droite sur lequel essuyer rapidement ses doigts mouillés pendant que l’on cuisine.

Sur la plage, des œufs de seiche, en nombre, une laisse de mer faite de petits segments de branchage, des coquilles d’huîtres, de moules, de buccins, de crépidules, des agglomérats d’autres coquillages comme des colliers, des nacres, et des petits fragments de filets de plastiques, deux fois un gant unique, un tube de Doliprane, une bouteille de bière remplie de sable, l’étiquette en plastique jaune d’un porte-clé, un bidon métallique vide que je déplace sur le sable pour que la marée ne le remporte pas. Des gravelots et des bécasseaux, un grand caniche indiscipliné qui court vers moi tandis qu’au loin ses maîtres s’égosillent à le rappeler « ici ! ici ! ».

Il y a toujours une tâche que l’on repousse au-delà du raisonnable, sans bien savoir pourquoi. Dans mon cas, j’ai retardé jusqu’à aujourd’hui la prise de contact avec un historien pour un article que je devais rendre hier. J’ai prétexté mon retard en disant que je n’avais réussi à joindre le bonhomme, ce qui n’est pas tout à fait un mensonge, plutôt une présentation biaisée de la réalité. Enfin, je lui envoie un mail, en espérant qu’il ne me propose pas de le rencontrer, ce qui rajouterait du retard au retard.

J’achète les célèbres tomates du mois de janvier. Même la marchande a l’air désolé pour moi.

Je prépare une tarte express moutarde tomates.

J’aime bien regarder les livres déposés dans les boîtes à livres et autres « bibliothèques participatives ». Dans la galerie marchande de la grande surface, il y a surtout beaucoup de vieux livres de poche sans intérêt et des vieilles éditions reliées « de prestige ». J’y trouve tout de même un titre de Thomas Bernhard, un autre de Jean Echenoz et, plus surprenant, une vieille édition Penguin annotée de Summerhill de A.S. Neil. La pêche n’est pas nulle.

J’apprends dans un post de Karl de La Grange le décès de Nicolas Nova (à 47 ans !). Je ne vais évidemment pas prétendre avoir connu Nicolas Nova mais nous avions toutefois échangé par mail à l’occasion de la sortie de ses très stimulants Exercices d’observation, parus aux éditions Premier Parallèle, et que je garde en permanence à portée de vue et de main. Nous avions parlé ateliers d’écriture, méthode d’observation et d’annotation, et du Guide des bars et pub de Saguenay, de Mathieu Arsenault qui, avec L’infra-ordinaire, de Perec, composent le premier viatique de ma quête du banal et du quotidien.

Je prépare des lasagnes à la bolognaise végétariennes.

La crève m’a laissé tranquille toute la journée, mais elle fait son retour en fin de journée.

8 janvier
Je suis réveillé à 5h50 et je ne me rendors pas. Je me lève une heure après, un peu avant le réveil.

Premier article lu : « Comment les champions aident les chercheurs à percer les secrets de l’adaptation », dont le sujet principal est l’ultrafondeuse Stéphanie Gicquel, capable de courir 250 bornes en 24h. Je ne parviens pas précisément à déterminer ce qui m’attire dans la pratique de la course à pied, dans laquelle je vois moins un sport qu’une pratique introspective, qui peut tendre vers la transcendance.

Je cours 52 minutes, avec du vent de tous les côtés, à l’aller comme au retour.

J’ai envoyé lundi un article que je considérais terminé, mais une des sources m’appelle pour revenir avec moi sur quelques points, notamment « la démarche de co-construction que l’on a mise en œuvre ». Je ne sais pas si mon interlocutrice m’a entendu soupirer au téléphone. Dans ces moments-là, je sais pourquoi je cours : pour oublier que mon quotidien est fait de telles conneries.

Le seul intérêt de l’article que je rédige sur le monument aux morts de la ville est l’emploi du mot « rechampissage ».

J’ai proposé hier de réaliser une interview qui me tient à cœur mais sans avoir de support pour la publier. Je tends des perches par SMS pour proposer une publication mais on ne me répond pas. J’en profite pour faire les entremetteurs entre la directrice artistique d’une galerie photo et un photographe de ma connaissance (mais on ne me répond pas non plus.) Ma vie mondaine se passe en distanciel et mes abonnés sont absents.

Restes de lasagnes, salades, clémentines.

Il faut à nouveau détartrer la machine à café, qui montre des signes récurrents de fatigue. Nous sommes une famille où, sans café, nous nous transformons en zombies desséchés et mourrons sous 48 heures.

Je rachète les sachets de bonbons qui ont été introduits dans la maison par R. avant-hier et que j’ai presque intégralement mangés.

Je retranscris l’enregistrement d’une rencontre effectuée avant les fêtes, afin d’en rédiger un portrait. Autant dire que je redécouvre l’entretien, totalement oublié et que je me demande bien ce que je vais pouvoir en faire.

Lentilles au curry. Je suis le seul à pouvoir supporter physiquement et psychologiquement une telle épreuve dans la maison : manger une crème à la vanille dont la date est passée de quatre jours.

9 janvier
Je reçois un SMS trois minutes avant que mon réveil ne sonne. Ma journée de travail commence avant que ma nuit ne se termine. C’est un SMS amical, qui m’informe que la perche tendue pour publier mon interview ne sera pas saisie.

Je me mets en quête d’un autre support pour l’interview que je souhaite réaliser. Je dégotte le mail de la rédaction d’un magazine que je suis en ligne. Le temps de prendre une douche, le mail me revient : « User unknown ». Je trouve une seconde adresse, en allant fouiller dans des recoins peu fréquentés de leur site. Je me rase, je mets une chemise.

J’envoie le portrait de Sophia à Sophia.

J’attends le photographe sur le parking du port, et en l’attendant je prends des photos. La chargée de comm embrasse le photographe et à moi, elle me tend la main en me disant que nous, on ne se connaît pas, alors que si, on se connaît, ce pourquoi je m’étais aussi avancé pour l’embrasser ah ah petit moment de gêne on s’embrasse ? on s’embrasse pas ? Elle nous présente à sa cheffe, que je suis venu interviewer. Elles ont l’une et l’autre des chaussures de fonction, taillées au taille-crayon et avec un minuscule talon, du genre à se coincer entre les lattes de bois de la terrasse où le photographe les a entrainées. Durant l’entretien, nous atteignons assez rapidement le point « co-construction ». Ce mot est une plaie et le sel sur la plaie.

Légumes lacto-fermentés, effiloché de viande végétale.

Je me gare devant les ASVP qui vérifient l’acquittement des stationnements sur le parking. Je fais en sorte qu’elles voient bien que je suis en train de payer le mien. Comme elles m’ont dépassé, je suis tenté de ne pas aller au bout de l’opération, mais je préfère ne pas tenter le diable.

J’aperçois un ancien copain dont le bureau est proche de celui où je me rends. Il est à portée de voix et je pourrais l’appeler mais je ne le fais pas.

Nouvelle réduction de voilure de la part d’un de mes commanditaires, ce n’est qu’une demi-surprise. Quand on commence par vous demander d’écrire moins long, c’est souvent qu’on vous prépare à vous payer moins cher. Écrire ne rapporte rien et je ne sais faire que ça. On m’offre un bouquin, comme un lot de consolation.

Je rumine un peu. J’aimerais tout envoyer balader et cesser d’être dépendant de ces putains de travaux alimentaires.

Je reçois un mail : « Testez votre culture jeune ».

Un copain m’appelle pour que nous réfléchissions ensemble à la façon de débloquer un problème d’interview et de publication. Une piste s’esquisse. Voilà qui rassérène un peu.

Tajine maison.

Je perds une heure et demie à regarder des conneries sur internet.

10 janvier
Le réveil fait son boulot, à 7 heures zéro zéro. J’étais profondément endormi, dans une chambre parfaitement noire, et j’ai eu l’impression que la petite sonnerie du réveil me tirait d’un espace sans dimension. Il m’a fallu un peu de temps pour comprendre la situation (je suis dans mon lit et le réveil sonne.)

Je devrais courir mais il fait vraiment trop mauvais : pluie, vent. Je me promets de reconsidérer les choses ce soir.

J’ai envoyé ces derniers jours plusieurs mails pour lesquels j’attends vraiment des réponses, faute desquelles je suis ralenti dans plusieurs tâches. Mais personne ne se presse à répondre, au point que je me demande si le mail est encore un moyen usité pour contacter les gens. Je ne m’intéresse pas aux dernières tendances de la communication numérique, je ne suis pas sur les réseaux et je ne peux donc pas envoyer de « MP », je ne suis pas sur WhatsApp, bref, je doute de la pertinence de mes choix de mise en relation, pourtant pas si vieux à l’échelle de l’histoire des communications. Et je n’ai aucune envie de suivre le mouvement. Je n’inadapte lentement au monde.

J’écris un SMS pour demander à un interlocuteur s’il a bien reçu les mails que je lui ai envoyés sur deux de ses adresses et il me répond immédiatement en me disant qu’il ne lit pas ses mails sur ces deux adresses-là, mais plutôt sur une des trois autres dont il dispose. Il va répondre à mes mails par mail m’informe-t-il par SMS.

Deux commandes de portraits.

J’attends un appel toute la matinée, qui arrive au dernier moment. Son seul intérêt : il valide le point « co-construction » du jour. Je me presse pour faire le marché et préparer le repas.

Poulet mariné coquillette pour les viandards, légumes et tofu pour moi.

Lire la presse, en ce moment, c’est zapper de la gueule de Trump à celle de Le Pen, je ne sais pas si on pourra tenir longtemps comme ça.

Une ancienne étudiante me propose d’être membre du jury d’un concours d’éloquence qu’elle organise. Comment en vient-on à penser à moi pour des trucs pareil ? J’hésite entre un refus poli mais résolu, ce qui serait le plus conforme à ma première impression, et un attrait distant, prudent, pour cette proposition inédite (pas tout-à-fait inédite, on m’a déjà fait ce genre de proposition au moins une fois et, à l’époque, j’avais immédiatement refusé.) Évidemment, on parle d’une participation bénévole, on ne pense pas toujours à lier mes « compétences » et mon « regard original » à quelque chose de lucratif. Le piège est alors de croire que je vais me créer de nouvelles opportunités, de nouveaux contacts. En réalité, ça n’arrive jamais. Après réflexion, et hésitation, je refuse par SMS en fin de soirée.

Je me rends dans un entrepôt pour trouver une paire de chaussures. Après avoir attentivement regardé les modèles proposés, et même après en avoir essayé certains, je me décide pour les mêmes baskets que celles que je suis venu remplacer. Pas exactement les mêmes : une demi-pointure au-dessus, j’aime le changement.

Je commence à travailler tard, à l’heure où normalement on s’estime en week-end. L’avantage est que je ne travaille pas longtemps.

Beignets de calamars pour les enfants, petits pavés aux légumes pour les parents, riz, pommes, acidulées et pas farineuses.

Je ne suis pas allé courir.

11 janvier
Je suis réveillé. J’espère qu’il est près de 6h, auquel cas je me lève. 4h20. J’attends que le sommeil revienne mais il faut bien une heure. Je me réveille une seconde fois à 9h20.

Je cours 1h20, ça m’apprendra à sécher la course du vendredi.

Je découvre l’existence de l’œuvre de Jean-Pierre Georges dans Le Lorgnon mélancolique. Les citations proposées me donnent très envie de le lire.

Il avait quelque chose à dire à trois cents exemplaires.

Il fut un temps où je rêvais d’un achevé d’imprimer par l’imprimerie Floch à Mayenne.

Il eut un succès épiphénoménal.

Ma mère m’appelle pour m’annoncer le décès d’un lointain cousin. J’entends surtout qu’elle attend que je lui propose de passer la chercher pour aller le voir à la chambre funéraire.

Je termine Le Nom sur le mur, d’Hervé Le Tellier.

Je fais de très bons croque-monsieur à la truffe et aux champignons.

Nous regardons Money Monster, de Jodie Foster, dispensable.

12 janvier
Je me réveille à 8h09.

Premier article lu : Les chasseurs de camions dans Le Monde. Le titre dit le sujet, ça parle de photographes amateurs qui attendent sur les ponts et les ronds-points pour photographier des camions de transports customisés. J’ai du mal à leur jeter la pierre, j’ai parcouru la Charente de long en large et au-delà pendant quatre ans pour photographier des petits commerces fermés, et à chaque fois que je cours le long du village ostréicole, je me dis qu’il y a une belle série de photos à faire des vieux tracteurs qui parsèment la zone.

Tarte moutarde-champignons-tomates cerise, fruits.

Je fais garde-malade en début d’après-midi.

Spaghettis. Crêpes.

Le truc qui fait vraiment peur : se relire.

Je n’ai pas encore écrit « 2025 » à la main. Généralement, il faut un chèque.