20 janvier
J’ai activé sur l’appli de Radio France la fonction réveil, réglée pour faire entendre France Musique à 7h05, cinq minutes après le bip-bip de ma montre. Je ne suis pas habitué. En conséquence, je ne comprends rien de ce qui se passe ce matin, la radio se déclenche sans que j’aie le souvenir d’avoir éteint la petite alarme et sans que je sache comment l’éteindre. Je suis debout à 7h07.
Je sors en jogging, chaussettes et Birkenstock pour dégivrer le pare-brise de la voiture.
Je cours 52 minutes. Je regrette de ne pas courir avec un appareil photo parce qu’entre le givre sur le sable, le soleil qui se lève, la couleur de l’eau (glauque ?), tout est beau. Il fait froid, il n’y a presque personne, à l’exception d’un groupe de marcheurs nordiques que je croise au retour.
Je prends des contacts par mail pour des portraits à venir. J’ai peu de travail en ce moment. Peu de travail, je m’en fiche, c’est peu d’argent qui m’inquiète.
Crudités, fruits.
Je reçois des appels à projet pour des résidences. Je les survole sans me sentir concerné mais l’un d’eux m’arrête l’œil. Je me prends à réfléchir à une résidence possible dans un pays où je n’avais jamais envisagé mettre les pieds.
Patates au four.
21 janvier
Je me réveille un peu avant mon réveil.
Premier article lu, probablement un compte-rendu des premières heures de la nouvelle présidence américaine. Il va falloir être vigilant quant à la dose assimilable quotidiennement de ce poison informatif.
Je ne cours pas.
Je creuse une idée pour l’appel à projet repéré hier, je cherche et j’explore en ligne les sources du Chagrin. Et puis je renonce.
Crudités, fruits.
La tenue de ce journal me pèse un peu en ce moment. Il faut admettre qu’il y a des creux d’écriture, comme il y a des creux de course, où l’on n’a plus les jambes, où l’on s’essouffle, où l’on trouve ça un peu vain. Je suis dedans. L’an dernier, je m’étais dit qu’il fallait que je consacre à l’écriture une partie du temps que je consacrais à la lecture, ce que j’ai fait, mais finalement, je n’écris que ce journal et, aujourd’hui, je trouve ça assez peu satisfaisant. Je réfléchis à marquer une pause mais alors, je n’écrirais plus rien.
Quiche lorraine végé.
Nous regardons Casino, de Martin Scorcese, déjà vu plein de fois.
22 janvier
Réveil à 7h, lever dans la foulée.
Je cours 53 minutes.
J’ai très envie d’arrêter ce journal, ou pour le moins de faire une pause.
Un matin, quand il a fait juste assez jour pour que je vois mes pas, j’ai descendu en silence les petites marches devant la maison et j’ai couru dans le froid sur les quais, au milieu des flaques, des filets, des cordages. Aux limites de la ville, quand il aurait fallu que je fasse demi-tour, je me suis engagé sur la route circulaire qui ceint l’île et le pays et j’ai couru jusqu’au soir. Ça a été comme se couler dans le cours limoneux d’un fleuve. J’ai payé ma nuit dans un motel, j’ai fait laver mes affaires et, fiévreux, jambes et bras parfois brusquement secoués de soubresauts de fatigue, j’ai rêvé de reprendre ma course et les jours se sont enchaînés ainsi. Le corps s’est habitué, oublieux de la douleur. À ce moment de l’année, la lumière du jour était le plus souvent diffuse, il n’y avait pas d’ombre pour me tourner autour, le martèlement de la course abolissait le temps. J’ai traversé la coulure froide des laves. Les tournoiements du vent m’ont tenu compagnie. J’entendais le souffle au passage des cols comme la rumeur renflée du monde. Les mots, dans le cahot des ornières, étaient mille fois désarticulés et les histoires que je me racontais portaient des marques de bosselures. Il n’y avait pas toujours de refuge et je devais parfois avancer dans la nuit, en cherchant, parmi les silhouettes sombres, la nuance d’un abri au milieu des crevasses. J’ai achevé ma course, défait la boucle de mes lacets et, remontant les petites marches, j’ai senti les striures humides du bois sous mes pieds. Le lendemain, je suis reparti. Ma résidence était terminée.
Le jour où j’ai commencé à courir, ce jour-là, j’aurais préféré qu’il pleuve et que la pluie ne s’arrête pas.
Je suis revenu en France et je n’avais rien écrit. J’ai rédigé à la va-vite depuis mon salon un récit de séjour à partir de scènes prises pour la plupart sur Google Street View. Tout le monde a fait ça à un moment, et personne ne l’a fait aussi bien qu’Olivier Hodasava.
J’ai écrit, sur ce principe, le récit d’une exploration urbaine de Reykjavik, partiellement fictive.
Par exemple,
« Au premier plan, une pelouse jaunie descend lentement vers un estran recouvert d’algues noires et un enrochement au pied duquel baigne une mer calme. Un grillage métallique, une fine bande de bitume, une glissière grise de sécurité et quatre à cinq oléoducs jaunes vifs tracent une perspective qui traverse intégralement l’image de gauche à droite, en suivant le tracé d’une jetée. Comme reposant sur cet horizon tubulaire, la masse enneigée d’Esja en arrière-plan accentue la dominante horizontale de ce paysage de terminal pétrolier. Quelques très fins nuages blancs dans un ciel très bleu sont comme un écho aérien discret. Trois candélabres et les séries de piquets gris disposés sur la jetée rythment la composition de petites ponctuations verticales. »

ou encore,
« Dans une forêt, une passerelle de bois sommairement bricolée serpente entre les arbres et donne l’impression, par un effet de perspective, de se perdre dans les branchages. En regardant mieux, on distingue que son extrémité rejoint en fait un chemin de terre brune. »

Parfois, j’ai changé des éléments par rapport à ce que montrait la photo :
« Le reflet du visage d’une femme blonde se confond, dans la vitrine d’une boutique de souvenirs, avec les alignements de figurines de macareux moines. Le jeu des lumières et des surimpressions de couleurs, entre l’intérieur du magasin et la rue, désoriente le regard et donne un tour angoissant à cette scène anodine. » (En réalité, on ne voit aucun visage parmi les reflets, et le tableau n’est particulièrement angoissant.)

Parfois, j’ai simplement tout inventé.
J’ai exposé une trentaine de ces textes et de ces photos à deux reprises, et j’ai été photographié en compagnie de l’ambassadeur de France en Islande lors de la première exposition, et de l’ambassadeur d’Islande en France lors de la seconde exposition. J’ai édité un catalogue, et j’en ai tiré matière à quelques ateliers d’écriture. Par la suite, certains des textes ont servi pour la réalisation d’un audio-tour, à ce jour le seul audio-tour francophone sur l’application touristique Reykjavík Culture Walks. Rosa, la femme du conseiller culturel de l’ambassade a traduit les textes, qui ont été lu par Asta, professeure de français et de théâtre rencontrée à l’Alliance française.
En réalité, je ne sais plus si cette résidence a vraiment existé.
23 janvier
J’ai très envie d’arrêter ce journal, ou pour le moins de faire une pause, mais je ne vais pas faire comme hier et ressortir de vieux textes pour combler le vide.
24 janvier
J’ai croisé mon voisin, en revenant de mes 35 minutes de course, qui m’a proposé de me joindre à son duo de coureurs. Je me suis avancé très prudemment, je ne cours pour aucune performance, ou aucune amélioration de mon temps, et je suis attaché à courir seul, sans bavard qui m’explique comment améliorer ma foulée ou mes capacités respiratoires.
Une de mes connaissances me demande s’il peut me mettre en contact avec un jeune qui souhaite devenir rédacteur. Il tombe mal. Je lui réponds que je risque de ne pas dresser un portrait très engageant de ce « métier ».
25 janvier
Il pleut quand je me lève. Pas bon pour la course. Je consulte l’appli Météo France pour voir si une fenêtre d’une heure sans pluie est prévue. Oui, mais elle est grande ouverte et je suis en train de la rater.
Les sites et journaux que je consulte font état depuis quelques temps d’une certaine défiance et d’une désillusion quant aux réseaux sociaux. Grosso-modo, la fête est en train de dégénérer, on n’entend plus que les gros lourds, ils sont bourrés et ils commencent à faire n’importe quoi. Le blog connaît un retour de hype.
Je cours 52 minutes et je rentre trempé.
J’espère juste faire un saut de puce à la librairie et ne croiser personne en ville mais je croise Bruno le bavard, qui me libère à l’heure où j’espérais être rentré, et je ne suis pas encore passé à la librairie. Je rentre finalement plus d’une heure après l’heure estimée.
J’accompagne E. à une présentation de saison culturelle mais je le vois décliner de minute en minute dans la voiture. Nous faisons demi-tour sur le parking, c’est à peine s’il ne tombe pas dans les pommes sur le chemin.
Croque-monsieur.
26 janvier
Réveillé à 5h56 par E., au plus mal dans la salle de bain. Évanouissement. Je change de lit et me rendors dans la chambre voisine de la sienne.
Second réveil à 9h22.
On entend une petite musique inquiète dans plusieurs articles ou notes de blog lus ce matin :
Je ne vois pas pour quelle raison il serait illogique de la part de l’UE de déplacer une protection militaire au Groenland dès maintenant, et d’engager je ne sais quoi, au niveau international, contre Trump qui menace la sécurité mondiale. Si je vois : parce que rien n’a pu être engagé contre Poutine en 2014, puis en 2022. Comme rien n’avait été fait pour prévenir les conflits en Yougoslavie dans les années 90. Suis-je naïf. On peut formuler ça en disant que les États-Unis vont attaquer un territoire de l’UE avant la Russie. Sauf si Poutine le prend mal et décide d’aller prems, je ne sais pas où, un pays Balte. Enfin, pourquoi la guerre ? Clausewitz dit que « c’est la continuation de la politique par d’autres moyens ». Mais pourquoi jamais une partie d’échecs ou de badminton ? (Joachim Sené, ici)
puis
Comment protester sans uniquement s’exprimer ? L’inauguration du nouveau président des États-Unis est demain. Nous ne sommes plus dans le même scénario. La première fois, il ne pensait pas être élu. Les gens qui étaient au pouvoir autour de lui avaient été placés pour le recadrer dans son manque d’inexpérience. Nous ne sommes plus dans ce cas là. Cette fois-ci, il y a un plan, un entourage fidèle. Ce n’est plus une guerre de tranchée le long d’une frontière. Nous sommes passés à la résistance dans une guerre d’occupation qui aura des répercussions internationales majeures. (…)
Un problème philosophique que ma génération, ni celle de mes parents n’a eu à se poser. Dans un régime comme celui de Pétain, de Mussolini ou de Hitler, qu’aurions-nous fait ? En dehors, de toutes idées romantiques de la révolution et de la protestation, mais de la réalité de l’action mettant en danger son soi et qui se pose d’autant plus quand on a un enfant dont on doit être encore le gardien. (Karl de La Grange, ici)
puis
Alors que partout l’extrême droite étend sa toile de racisme et de désinformation, alors que nos quartiers, nos villages, nos vies sont chaque jour plus affectés par le récit nauséabond et mondialisé de la guerre de tous contre chacun, quelle place pour l’art, le savoir et le commun dans nos quotidiens ? Le recul de l’« esprit public » et des moments de mise en partage de nos imaginaires portés par les lieux culturels profite, encore et toujours, à une domination culturelle de l’extrême droite qui fait son miel de nos isolements et de nos préjugés. Qui peut ignorer que la baisse des financements publics est une nouvelle victoire de la droite et de l’extrême droite ? (Laurent Eyraud-Chaume, ici)
