3 février
Je me lève à 7h.
Pour gratter le givre sur le pare-brise de la voiture de location, j’aurais besoin du grattoir qui est dans la voiture dont je suis propriétaire et qui se trouve présentement sur le parking de la société de location.
Sur l’autoroute, nous passons de la campagne blanche mais ensoleillée au brouillard épais. Nous nous voyons entrer dans l’épaisse nappe de brouillard, comme dans quelque chose qui nous engloutit.
Nous prenons un café avec R. dans un café un peu miteux du centre-ville, un bistrot qui doit faire bar de nuit mais qui, le matin, peine à masquer sa décrépitude. Il y a des vieux habitués qui jouent les vieux beaux philosophes, entourés des vieilles habituées qui commentent entre elles l’actualité (ce jour-là : le narcotrafic, les mules et les nourrices), d’autres vieux, seuls, qui rigolent, seuls, en écoutant ceux qui sont plusieurs, un patron fatigué qui regarde la place depuis sa vitrine et qui dit : « bon alors… où ils sont, tous. » Une trappe béante juste devant le couloir des toilettes. 4€60.
Troisième crêperie en cinq jours. Celle-ci se défend. Au moins s’est-elle trouvée un slogan amusant : « Plus de beurre que de mal. » Je ne comprends pas pourquoi je m’obstine à prendre du cidre dans une crêperie, alors que le cidre, c’est sans intérêt.
Je ne sais absolument pas où trouver le livre que je cherche dans la grande librairie de la ville, dont je ne connais pas le rangement ; en l’occurrence En exergue, de Guy Bennett, que la libraire va chercher dans les essais littéraires, aux côtés de manuels universitaires de littérature et des exercices pour ateliers d’écriture.
Je rends une voiture propre et récupère une voiture sale mais équipée d’un grattoir à givre.
Je grignote un peu n’importe quoi, un sandwich au fromage, des barres de céréales, une banane, un quignon de baguette de quinoa avec du beurre.
Je n’ai d’énergie que pour la confection d’une unique flammekueche.
4 février
Je me réveille à 3h12, après un premier cycle de sommeil. Le second tarde à arriver. Infoutu de répondre aux injonctions du réveil, je me lève à un 7h et des 37 minutes.
Je cours 50 minutes. Je cours bien. La série de restos de ces derniers jours n’a pas eu trop d’effets sur ma course.
Salade, crudités, pois chiches.
Il me manque une heure de sommeil. Je sombre à l’heure du café. J’ai du mal à me mettre à mon pensum délibératif mensuel, je l’entame d’un quart, cependant.
Les éditions Premier Parallèle informent par mail d’une journée d’hommage à Nicolas Nova, sous la forme d’exercices d’observation que ses lecteurs sont invités à réaliser le 8 février prochain :
1. Épuisement : Où que vous soyez, passez dix minutes à dresser un inventaire systématique de ce qui se déroule autour de vous.
2. Collecte : Dans un espace suffisamment habité, en centre-ville ou dans une zone commerciale, promenez-vous pendant au moins trente minutes et relevez les mots et les phrases que vous rencontrez.
3. Leçon de chose : Trouvez vingt-cinq questions à vous poser sur un élément quelconque du monde autour de vous (un objet, un minéral, un animal), sans chercher nécessairement à y répondre. Présentez ces questions sous forme d’une liste en vrac.
4. Au vol : Rendez-vous dans un lieu public (café, parc, banc public, transport en commun). Rapprochez-vous d’un groupe de deux ou trois personnes et prenez des notes à propos de la discussion en cours, en vous attachant à relever le maximum de détails.
5. Chaîne opératoire : Sélectionnez une activité codifiée (réalisation d’une recette de cuisine ou d’un rituel religieux accessible, réparation d’un objet, manufacture d’un objet chez un artisan). Documentez chaque opération en observant les gestes isolés, les paroles prononcées et les éventuelles interactions antérieures avec d’autres choses et êtres, pendant et après cette activité.
6. Coins et recoins : Sur un territoire plus ou moins circonscrit, observez les coins moins accessibles à première vue, les passages discrets, les recoins, les interstices, les anfractuosités quelconques. Prenez en photo, dessinez ou consignez toutes les choses et les êtres que vous y rencontrez. Produisez-en un abécédaire composé d’une liste et d’un court texte organisé par ordre alphabétique.
7. Arpentage : Rendez-vous dans un lieu quelconque (urbain ou périurbain), mais avec une certaine densité de fréquentation humaine. Munissez-vous d’un smartphone. Documentez les noms des réseaux Wi-Fi en vous baladant le long de l’itinéraire que vous avez choisi. Produisez une carte représentant ces éléments.
8. Portrait : Rendez-vous dans un lieu un peu animé et entrez en discussion avec une personne de votre choix, en lui demandant son accord. Tentez de recueillir le maximum d’informations à son propos par l’observation directe et l’échange. Rédigez ensuite sous forme de petits paragraphes le portrait de cette personne en reprenant les éléments qui la caractérisent.
9. Observation participante : Participez à une activité collective (jardin collectif partagé, cérémonie religieuse, maraude sociale de nuit, visite touristique, repair café) en ayant au préalable demandé la permission de le faire, et contribuez-y autant que possible. Aidez au mieux sans rien documenter sur le moment. Le soir venu, au calme, rédigez un texte décrivant l’activité en question, son organisation (rôle de chacun, non-dits éventuels), et vos impressions ou surprises.
10. Parcours commenté : Rendez-vous dans un lieu avec un usager régulier ou non de cet endroit. Cheminez avec cette personne pendant une vingtaine de minutes en lui proposant de vous guider sur ce territoire. Demandez-lui de le décrire et d’en commenter l’ambiance perçue et ressentie durant le parcours. Proposez à la personne de produire un plan annoté qui reconstitue le cheminement effectué, les impressions et les aspects marquants.
11. Relevé : Pendant une errance, repérez tous les objets qui ont été détournés de leur usage initial. Pour les remarquer, faites attention à la présence éventuelle de bricolages en tout genre, traces d’usure ou couleurs discordantes, recours à du scotch, des ficelles, des matières disparates, ou signalétique approximative (flèches, messages, dessins griffonnés).
12. Cueillette : Ramassez tous les petits objets (artificiels ou naturels) rencontrés dans votre promenade : bogues de marron, tickets de transports en commun, feuilles mortes, débris en plastique, dépliants, plumes d’oiseau, etc. Mettez-les dans un sac ou un bocal, et déposez-les après sur une grande feuille de papier au sol (faites-en des photos si vos trouvailles vous répugnent ou que les observables sont trop volumineux). Produisez une classification.
Une appli en ligne m’informe que « [j’ai] été déconnecté avec succès« . C’est quand même assez simple de connaître le succès désormais.
5 février
Afin de renouveler l’écriture de ce journal, peut-être faudrait-il écrire un unique paragraphe quotidien, mais tenter alors d’en faire une synthèse particulièrement édifiante ?
Lever 7h07. Course 50 minutes, il faut bien ça pour entrer dans la journée.
Pensum, suite et pas fin.
Coquillettes carbonara.
Pensum, suite et pas fin.
Orthodontiste.
Pensum, suite et fin. J’aurais écrit 24 fois le mot « conseil », 23 fois « délibération », 15 fois « concertation », 9 fois « concours », « fonds », « préalable », et « public », 8 fois « aménagement » et « rapport », 7 fois « bilan », « consultation », et « projet », 6 fois « lancement », « mobilité », « part », « publique » et « territoire », 5 fois « convention » et « investissements ».
Dans la poche arrière de mon jean, traînent trois jetons pour une station de lavage de bagnole, que le distributeur de jetons ne délivre que par lot de six, quand bien même deux, voire un seul, pourrait amplement suffire à décrasser n’importe quelle voiture. Je les ai achetés lundi pour laver la voiture de location, qu’il fallait rendre impeccable. J’ai ainsi toute une collection de jetons de lavage, puisque évidemment 1) aucune station n’utilise les mêmes jetons 2) je ne vais jamais dans la même station 3) je n’ai jamais sur moi les jetons achetés lors du précédent passage.
Je lis, pas vraiment à voix haute mais disons, avec une voix qui résonne dans le palais, le chapitre Le Temps passe dans Vers le Phare, de Virginia Woolf, et j’ai l’impression que ça me fait du bien à la gorge. Si l’on pouvait démontrer que la lecture peut prévenir de la bronchite par résonance acoustique, les bouquins seraient remboursés par la sécurité sociale et la littérature serait sauvée. Prescription : en une prise le soir. Laissez fondre sous la langue. Respectez les liaisons et la ponctuation :
Les nuits à présent sont pleines de vent et de saccage ; les arbres plongent et se courbent et leurs feuilles tourbillonnent pêle-mêle avant de tapisser la pelouse, de s’entasser dans les chéneaux, d’engorger les conduits et de joncher les sentiers détrempés. La mer aussi se soulève et se brise, et si quelque dormeur, imaginant trouver sur la plage, qui sait, une réponse à ses doutes, un compagnon de solitude, rejette ses draps et descend marcher seul sur le sable, aucune image d’apparence secourable et divinement empressée ne se présente aussitôt à lui pour restaurer l’ordre dans la nuit et amener le monde à refléter le champ de l’âme. La main s’amenuise dans sa main ; la voix mugit à son oreille. Pour un peu il semblerait inutile au milieu d’une telle confusion de poser à la nuit ces questions sur le quoi, le pourquoi et pour quelle raison, qui incitent le dormeur à déserter son lit pour chercher une réponse. [La traduction est de Françoise Pellan.]
6 février
Je suis réveillé bien avant mon réveil et j’attends qu’il se réveille pour me lever.
Lu ce matin dans un article de Slate, l’expression « pétaudière trumpiste », qui me semble assez bien qualifier les temps présents et à venir.
J’achète les clémentines deux kilos par deux kilos et j’ai bien dû en passer vingt kilos (certainement bien plus) depuis le début de l’hiver.
7 février
Nous sommes traversés par une goutte froide. La dénomination poétique du phénomène est sans doute son seul attrait, parce que la conjugaison d’un froid mordant et d’une pluie épaisse démultiplie les effets désagréables de ce temps.
Je ne sais pas ce qui me prend de proposer d’aller acheter des vêtements de sport en fin de soirée, sous une pluie battante. Je distingue à peine la bordure de la route.
8 février
E. a demandé à courir avec moi. Nous courrons une petite vingtaine de minutes, en marchant parfois. Je repars seul pour une course d’une heure et presque une minute.
Je lis une bonne partie de l’après-midi un bouquin sur l’histoire de la conquête spatiale.
Je me rappelle en cours de lecture que c’est aujourd’hui qu’il faut poster un petit exercice d’observation en hommage à Nicolas Nova. Je m’exécute.
Je suis seul avec E. ce soir. Je commande deux pizzas, mais une aurait suffit.
9 février
Je ne peux qu’abonder au propos de Joachim Séné :
Il doit exister un moyen de vivre comme société en utilisant une certaine quantité de moyens de confort, communication, culture, vie possible, liberté etc., sans exploiter personne, ni la planète, et persister pourtant dans un progrès social, scientifique. Ou alors, c’est impossible de progresser sans augmenter, croître, exploiter et détruire quelque chose pour y parvenir, tout comme il est impossible d’imaginer une situation stationnaire, un état final de l’humanité qui serait bon pour toustes, équilibré et définitif, non, impossible. Et c’est peut-être pour cette raison que nous sommes condamnés à revivre toujours les mêmes atrocités de domination de peu sur toustes. Non, il doit pourtant exister un moyen, un état non pas stationnaire mais équilibré, dynamique, capable d’évolution sans destruction, sans croissante matérielle.
Nous nous promenons plus longtemps et plus loin que nous l’avions envisagé. Nous passons par l’estran, qui nous révèle une portion de côte bétonnée, partiellement privatisée, où se nichent de ces cubes blancs d’architectes dont le minimalisme ostentatoire confine au conformisme, donc à la vulgarité. Nous rentrons sous la pluie.
Soupe chaude, gâteau de fromage blanc.
Lecture.
Soupe et pâtes.
Nous regardons Ma Vie ma gueule de Sophie Filières.



