Bonheur portatif

par Philippe Guerry


Février, semaine 7 – Lune, pelote, galet

10 février
Le réveil me réveille à sept heures.

Je rallonge délibérément ma course et je cours une heure et quatre minutes. J’évite la pluie, il n’y a personne ou presque.

J’ai juste deux petits trucs à rédiger, qui ne devrait pas me demander trop de temps et, précisément parce que je sais que je vais les rédiger rapidement, j’ai la flemme de m’y mettre.

Après déjeuner, je me laisse lentement glisser dans une petite sieste, avec Le Matricule des anges sur les genoux et mon mug à la main. Arrive ce que l’on attend qu’il arrive : je renverse le contenu du mug sur ce pauvre Jean Echenoz, qui n’avait rien demandé. Après Jón Kalman Stefánsson, c’est le deuxième auteur à qui je fais subir ainsi le supplice de l’ébouillantement par café, à ceci près que Le Matricule est à moi, et non à la bibliothèque, et qu’il m’importe peu que les pages en soient tachées. Je mets Echenoz à égoutter sur la terrasse au soleil.

Je termine la lecture de Une histoire de la conquête spatiale, de Irénée Régnauld et Arnaud Saint-Martin et c’est bien intéressant.

11 février
Je ne sais pas trop comment je dors. Quand je regarde l’heure, il est 3h01, j’ai l’impression de ne pas me rendormir mais le réveil me cueille à 7h, comme d’habitude.

Dans ma lecture quotidienne d’internet, j’ai l’impression de tomber majoritairement sur des choses violentes ou laides. La beauté est censée sauver le monde, mais il n’est pas dit quel monde, peut-être pas le nôtre, auquel cas son sauvetage semble mal engagé.

Rappel, les maisons sont des pièges :

Je n’ai jamais aimé les maisons, elles étaient trop grandes, trop récalcitrantes. Une maison, c’est exigeant, difficile. On doit apprendre à maîtriser une maison. Habiter, ça s’apprend. Je l’ai appris, mais ça ne me plaisait pas, je ne voulais pas habiter une maison. Nous nous disputions souvent à ce sujet, tu aimais habiter une grande maison. Je n’ai pas le temps d’habiter une maison, disais-je, d’ailleurs ça me fait peur ; toutes ces portes, ces pièces superflues, tous ces meubles inutiles, ces fenêtres inhospitalières. J’ai grandi dans un petit appartement. Mes parents habitaient un appartement neuf, moderne, car ils passaient leur temps à travailler. Quand ils ne travaillaient pas, ils devaient se reposer. Chauffage central, lino, lambris et concierge, ce sont les commodités qui vous permettent de ne pas réfléchir au fait d’habiter. On habite. On travaille. On se repose. J’étais heureux dans cet appartement, disais-je. Mais tu voulais habiter une maison. Et en effet ; j’ai dû couper du bois, abattre une cloison, en monter une autre, poncer le parquet, réparer une porte, changer une fenêtre, j’ai du peindre la maison. Je jardinais. Je déplaçais les meubles, la maison était grande, nous ne savions pas dans quelle pièce nous installer. Pendant ces années je n’ai pas écrit un mot. Ce qu’il me faut, disais-je, c’est quelques heures de calme, quelques jours successifs, sans projets ni agitation. Ce qu’il me faut, disais-je, c’est une petite chambre, voire un placard. Une petite pièce fraîche, dépouillée et tranquille où je pourrais écrire. Mais il n’y avait pas ce genre de pièce dans la maison.

Tomas Espedal, Marcher (ou l’art de mener une vie déréglée et poétique)

12 février
Je suis réveillé suffisamment longtemps en pleine nuit pour entendre E. se lever, et R., malade. Ma mère – et sans doute avec elle plusieurs millions de personnes – dirait que c’est à cause de la lune, qui est pleine cette nuit, mais j’ai du mal à faire le lien.

Je tente de joindre le cabinet médical pour prendre un rendez-vous.

Je cours 50 minutes et la moitié d’une minute.

J’accompagne R. chez le médecin et en profite pour passer à la librairie. J’hésite entre Philippe Artières, Marc Graciano et Laure Federiconi. L’un pour son récit documenté, l’autre pour ses « pairons » minimalistes, la troisième, complètement inconnue, pour quelques phrases glanées au passage. C’est vers elle que va ma préférence. J’essaie de limiter mes achats.

Je n’arrive pas à rédiger le portrait de Lou-Anna. Je temporise en rédigeant une newsletter demandée en avance. Mais ça ne déclenche rien pour le portrait d’Anna. Je bute sur un titre, une amorce, un plan, sur tout.

Soupe de légumes maison.

13 février
Je me lève à 7h30.

En milieu de matinée, je trouve enfin le fil dans la pelote qui me permet de démarrer le portrait de Lou-Anna. Les premiers mots jetés, la suite vient assez rapidement. J’envoie le portrait en milieu d’après-midi. Pour la première fois depuis bien longtemps, je n’ai strictement aucun travail en cours, aucune échéance. Je pourrais m’en réjouir, mais je m’en inquiète un peu.

Je vais aérer mon inquiétude sur la plage. Je photographie des galets avec des narines.

Je termine la lecture de La vie juste, de Laure Federiconi.

Je pense que j’ai attrapé un peu de la crève de R.

14 février
J’ai de la fièvre, mais je ne tousse pas ni ne me mouche.

Le réveil sonne à 7 mais il me faut bien une demi-heure pour me lever.

Je prends du paracétamol et je me recouche. Je me rendors presque deux heures. Je rassemble un peu de force pour aller au marché. Il y a du monde, un gars est tombé, du monde l’entoure, les pompiers arrivent. J’ai oublié mon portefeuille à la maison. Le primeur est prêt à me faire crédit mais j’ai plus vite fait de faire un aller-retour pour récupérer ma carte.

Patates vapeur, carottes, reste de cake, poulet mariné pour les viandards. Je suis au ralenti. Je me recouche à nouveau et dors profondément deux heures. J’avais prévu d’aller à un vernissage ce soir mais je renonce, ce n’est sans doute pas une bonne idée.

Je regarde quelques anciens épisodes de Bref, dont on parle partout de la deuxième saison. Je regarde d’ailleurs le premier épisode de la deuxième saison, c’est sympathique mais ça m’ennuie un peu.

15 février
J’ai mieux dormi, je me sens capable d’aller courir mais j’ai très envie de prendre prétexte de ma crève d’hier pour ne pas y aller. Finalement, E. se lève tôt pour aller courir, lui, et il compte sur moi. Je ne peux décemment pas interrompre sa résolution ni décourager son effort. Je cours donc une première fois une petite vingtaine de minutes avec lui, puis repars pour 50 minutes tout seul. Je change d’itinéraire mais je préfère mon chemin habituel.

Quand je rentre, je sens que cette course peut-être un peu prématurée m’a pompé toute mon énergie. Je me traîne, je grignote et m’affale dans le canapé pour une sieste d’une heure. Même après la sieste, je reste complètement dans le coaltar, je suis incapable de ne rien faire. Je boulotte une tablette de chocolat blanc, la première depuis des mois. Je picore dans les livres à portée de bras.

Qu’écrivait Kafka dans son Journal, le 15 février 1915, il y a exactement 110 ans ?

Tout est interrompu. Mon emploi du temps est mauvais et irrégulier. Ce logement me gâte tout. Aujourd’hui j’ai dû entendre une fois de plus la leçon de français de la fille de la maison.

Ce n’était pas beaucoup plus glorieux.

Quelles grandes vérités de la vie moderne nous enseigne Marc-Antoine K. Phaneuf dans son Carroussel encyclopédique ?

L’apocalypse n’est pas une danse.

Vladimir Poutine est le véritable maître du monde.

Le travail rend idiot.

Les milliardaires ont tous les droits

Rien que nous ne sachions déjà.

Je prépare des croque-monsieur de la flemme mais c’est bon.

Je pose ma tête sur l’oreiller, ça fait clic et je m’endors.

16 février
Je me réveille à 2h50 et me rendors bien, bien plus tard.

Je me réveille à je ne sais quelle heure et je suis en nage et je me rendors.

Je me réveille vers 8h20.

Nous allons marcher jusqu’à un petit bistrot du village ostréicole voisin qui, pour compenser l’effort d’avoir gonflé ses prix de 30% en trois ans, ne se donne plus la peine de se déplacer à notre table prendre la commande. Il faut commander au bar, payer à la commande, porter soi-même son eau pétillante servie dans une canette en alu à sa table. La terrasse est pleine. Nous sommes ainsi une petite communauté de masochistes qui aimons payer pour nous faire humilier.

Je tente de regarder les chaussures des coureurs qui passent devant moi, pour voir si la nouvelle tendance inflationniste des semelles a pris auprès des consommateurs, ou si je suis le seul à trouver ses chaussures importables.

Nous déjeunons d’huîtres.

Comme tous les quinze jours environ, ma plate-forme d’écoute musicale a décidé de se montrer contrariante et interrompt la lecture automatique tous les deux morceaux. Habituellement, mes bloqueurs de pub trouvent la parade assez rapidement, mais en attendant c’est pénible.