Bonheur portatif

par Philippe Guerry


Février, semaine 8 – Hippocampe, DAB, quintes

17 février
Je me réveille à 3h20, et me rendors. Je me lève à 7h et des minutes.

Je cours un peu plus de 53 minutes. Sur le chemin, en bordure de mer, se trouve un atelier de sculpture à ciel ouvert, où les amateurs se retrouvent le samedi pour taper dans leurs pierres. Ils avaient installé, il y a quelques semaines, peut-être quelques mois, trois petites sculptures sur les enrochements de protection littorale en face de leur atelier. Trois trucs qui ressemblaient vaguement à un poisson avec un trou, un hippocampe stylisé et la troisième sculpture, je ne sais plus. Je trouvais ça un peu moche, mais enfin, ça n’emmerdait personne. Ce matin, les sculptures sur les enrochements ont été cassées, renversées, on voit bien qu’il y a eu une volonté de tout foutre en l’air. C’est triste de voir les débris des sculptures éparpillées sur les rochers.

Je ne sais pas si Valda comprend tous les termes quand son maître lui dit : « Allez Valda, laisse le monsieur courir » tandis que Valda s’amuse à se mettre dans mes jambes et à me chiquer la main. Le chien n’a pas l’air méchant, le maître n’a pas l’air futé.

Au sortir de ma sieste au soleil derrière la baie vitrée, je ne réalise pas que je vis les dernières secondes de sérénité de cet après-midi. J’entre aux toilettes pour pisser et me retrouve à patauger en chaussettes dans une mare de flotte. Ça ne vient pas des toilettes elles-mêmes, l’eau sort du sol, là où sortent les tuyaux d’alimentation. J’éponge, je serpille mais ça inonde de plus belle. Réparer ça n’est pas du tout dans mes cordes. Pas d’autre choix que d’appeler un plombier, qui arrive un quart d’heure plus tard et localise rapidement le problème. Reste à le résoudre. Le plombier réfléchit aux travaux à prévoir, et pour chaque seconde qu’il passe à parcourir les murs et les cloisons, je rajoute quelques dizaines d’euros au devis à venir.

Œufs au plat, frites.

18 février
J’en ai marre d’écouter de la musique suivant les caprices d’une plate-forme de recommandations algorithmiques qui ne vise qu’à une chose, me faire prendre un abonnement et collecter mes données personnelles (ça fait deux choses). Je décide de ne plus écouter de musique via mon ordi et de passer par ma chaîne hi-fi, comme je l’ai fait pendant des années. Je me passerai de nouveautés. Je découvre à cette occasion que France Musique est accessible sur le « DAB », une sorte de bouquet numérique musical. Ce n’était pas le cas il y a quelques mois. Ça semble parfaitement anecdotique et vain mais je ne peux m’empêcher de penser que ces minuscules renoncements sont peut-être une des voies possibles pour sortir de notre asservissement numérique. Ne me reste plus qu’à écrire ce journal dans des carnets.

J’imprime sous forme de livret un petit texte trouvé en ligne, Le Calme, de Andrzej Stasiuk, dont je ne connais rien.

Fin de nos clémentines favorites au marché. Les autres sont plus juteuses, moins sucrées.

Galettes de patates, crudités.

Je réponds enfin à D. et nous nous verrons jeudi.

Aller-retour à la bibliothèque universitaire. Bonne pioche.

Spaghettis avec une sauce champignons-tofu-crème fraîche.

19 février
Je suis pris de quintes de toux dans la nuit, et R. semble me répondre dans la chambre voisine. Je bois pour atténuer l’envie d’éternuer et j’ai immédiatement envie de pisser, et évidemment la flemme de quitter ma couette.

Ce matin, tout le monde a mal dormi. Je relis ce que j’ai écrit entre deux épisodes de sommeil sur mon appli de prise de notes : « Je ne sais pas quoi vous dire et j’aimerais ne pas avoir à le répéter. » et « Je parle couramment la nuit. »

Pourquoi, alors que je prépare mon célèbre petit tofu aux lentilles, c’est Le Bougalou, de Carlos, qui tourne en boucle dans ma tête ?

20 février
Réveillé à 7h après une nuit complète.

Je me prépare au coup de fil à notre assureur comme pour un entretien d’embauche. Je n’ai pas complètement tort, c’est une bataille de mots, il faut faire attention à chaque précision apportée : la fuite a-t-elle été localisée à l’intérieur de la maison, ou à l’extérieur, sous le patio ? C’est indécidable, comme certaines théories mathématiques, mais je repère bien le piège tendu (j’ai relu mon contrat d’assurance avant l’appel) et je décide, arbitrairement, et affirme en conséquence que c’est à l’intérieur que la fuite a été arrêtée, donc que c’était à l’intérieur qu’elle a été localisée, et qu’elle est donc assurée, donc prise en charge.

Au café où j’attends D., deux messieurs d’un certain âge, bien mis, discutent avec application. Leurs mots sont choisis, ils prennent le temps de laisser courir leurs phrases, ils parlent de Proust et de Cicéron, ce qui ne les empêche pas d’asséner quelques lieux communs, comme « l’important, ce n’est pas le voyage, c’est la destination. » C’est plaisant de les écouter. J’apprends qu’en partant à 7h06 de La Rochelle, on peut être à midi vingt-cinq à Illiers-Combray. Ils semblent prêts à partir, commencent à faire des plans. La fougue de la vieillesse.

Au moment où je commence à m’inquiéter du retard de D. à notre rendez-vous, je reconnais sa voix derrière moi au comptoir, tandis qu’il demande à payer. Il m’attendait de son côté dans une salle voisine et pensait que je ne viendrais plus.

J’aurai largement le temps d’être rentré pour déjeuner avec E., mais je croise ma cousine, avec qui je parle suffisamment longtemps pour finalement arriver en retard.

Le travailleur solitaire, introverti et casanier que je suis se félicite intérieurement de la franchise avec laquelle il a immédiatement répondu à l’amie qui se proposait de venir télétravailler demain depuis la maison. Pas de mensonge, pas de faux-semblant, simplement non, il n’est pas envisageable d’user de ma tanière comme espace de coworking. Je ne veux surtout pas créer de précédent.

La librairie que je fréquente depuis vingt ans va changer de mains dans huit jours. Le libraire me rassure avec ménagement sur la pérennité de l’établissement. Il a veillé à ce que ce soit un bon libraire qui lui succède mais ça m’importe peu en réalité, il y a d’autres librairies. C’est la fin d’un commerce amical que je viens déplorer, et je ne parle pas de la boutique.

Je passe à la papèterie, j’achète des fiches bristol blanches. Je ne sais pas vraiment pour quel usage, mais je ressens le besoin d’imprimer mes petites conneries sur des fiches bristol.

J’ai un dernier rendez-vous tardif pour une réunion de travail dans une minuscule salle nichée sous des toits. Moche et triste comme une salle de réunion, avec son inévitable paperboard couvert de mots tout secs qui témoignent des réflexions intenses qui doivent hanter la pièce.

21 février
Je me lève après une deuxième bonne nuit.

Je cours 50 minutes et 50 secondes.

La marchande de volailles ne rechigne pas trop à me servir dans un contenant en verre que je lui porte, et qui m’évitera de jeter dans le quart d’heure une barquette en plastique scellée par un film en plastique.

Falafels ou poulet mariné, purée maison, crudités, salade. Sieste.

Je lis Un Effondrement parfait, de Jérôme Leroy.

La cuisine de la flemme : je fais réchauffer des nems surgelés, que j’accompagne de riz et d’une sauce industrielle au curry, grasse et sans intérêt.

Il me faut le visionnage de quelques Blow-up sur Arte pour admettre que je ferais mieux d’aller me coucher. Snacking audiovisuel : on regarde sans envie, ni appétit, mais sans pouvoir s’arrêter.

22 février
Je me lève à 7h50.

Je cours 51 minutes et 51 secondes.

Brunch du samedi : œufs, haricots blancs sauce tomate, crudités, salade.

Je feuillette et survole La Littérature par l’expérience de la création d’AMarie Petitjean mais cet essai universitaire me semble bien trop complexe par rapport à ce que je venais y puiser.

Quiche lorraine végé.

23 février
J’ouvre une première fois un œil à 6h07, une deuxième fois à 8h25.

Nous allons nous promener dans les marais. La brume est dense.

Sur la place se tient une exposition de vieilles voitures, manifestation qui me laisse parfaitement indifférent. En attendant C. qui achète du pain, j’observe un tout jeune en pâmoison devant un tableau de bord en bois. Les capots sont ouverts, des hommes apprécient en connaisseurs des assemblages de tuyaux.

Salade composée.

Je lis Le matin des origines, de Pierre Bergounioux.