Bonheur portatif

par Philippe Guerry


Mars, semaine 10 – Réglisse, hélium, meringues

3 mars
À 2 heures, mon cœur fait de brusques sauts.

À 8h30, il bat encore et je me lève.

Il bat encore suffisamment pour une heure et 4 minutes de course.

Histoire de mes battements de cœur, à ajouter dans la liste de mes œuvres putatives.

Je poursuis le survol d’ouvrages et d’articles de narratologie. L’un de ces articles me renvoie vers un champ d’études insoupçonné, celui des « nostalgies contemporaines » et de la « solastalgie ». Je trouve tout ça très intéressant et très stimulant. Ainsi de cette question, qui ouvre l’annonce d’un séminaire (passé depuis longtemps) sur le thème « Vies et séquentialité : de l’anecdote au récit long, entre documentaire et fiction » :

« Les vies sont-elles une prolifération d’anecdotes, ou faut-il y voir une suite de faits qui forment un tout ? Réelles ou fictionnelles, les vies se prêtent-elles uniquement au récit long, ou des formes plus économes sont-elles aussi parlantes ? (…) La séquence permet-elle de modeler des récits de vie ? »

En attendant de trouver des réponses à ces passionnantes questions, je fais la papote avec le crêpier chez le coiffeur.

La mairie, qui n’est franchement une mairie écolo, fait refaire les trottoirs. Ça pue le bitume chaud et surtout, je m’effraie du traitement qui est fait aux pieds d’arbres. J’espère que ce n’est que provisoire, parce que, même sans être franchement écolo, il y quand même des choses qui semblent aberrantes.

4 mars
Je ne dors pas et je dors. (Je « disnarre », comme je l’ai lu lors de mon voyage en études narratologiques). Je trouve le sommeil dans un creux de nuit mais il m’échappe assez vite.

À la librairie La Belle Aventure, à Poitiers, j’achète Journal – Choses vues et dessinées, de Jochen Gerner, et Chef d’œuvre, de Juan Tallón. Puis nous nous rendons à La Fanzinothèque, qui est le but de notre escapade familiale du jour. Une recherche méthodique par le catalogue semble hasardeuse, il semble plus fructueux de piocher au petit bonheur dans la masse de pochettes disposées dans les casiers. Nous restons ainsi deux heures plongés dans nos trouvailles respectives.

Au retour, la lumière rasante sur l’autoroute illumine d’un scintillement doré les bouteilles de pisse jetées par les chauffeurs-routiers sur la bande d’arrêt d’urgence.

Nous avons acheté un sachet de bonbons anglais à la réglisse à Poitiers et je le boulotte presque entièrement sur la route. Je repense à mes petites palpitations cardiaques de la veille et je me dis que ce n’était sans doute pas une bonne idée.

5 mars
Mais je passe une bonne nuit.

Je cours une heure et 2 minutes.

Le percolateur déconne encore.

Mon dealeur de pommes n’a pas ouvert son stand sur le marché.

Visite de ma sœur. Je prépare une salade express.

Premiers soleils. Premier café au soleil.

Je cherche le mot qui désigne l’addiction au sport mais je ne le retrouve pas.

Je retrouve F. à la BU. La pile de livres que je m’apprête à emprunter grossit rapidement. Je ne les lirai pas tous mais je les feuilletterai tous de manière attentive et m’arrêterai sur certains passages. Moi je suis là sans enjeu d’études, de devoirs, de partiels, je peux picorer au gré de mes curiosités. Mais je prends le temps de regarder le spectacle des étudiants, concentrés, affairés, chuchotants, plongés dans leurs épais recueils.

En feuilletant un livre sur l’autofiction couvert d’annotations au crayon de papier, je me dis qu’il pourrait exister dans les bibliothèques la fonction de gommeur ou de gommeuse, qui consisterait précisément à effacer toute trace des commentaires dans les marges, laissés par des lecteurs indélicats, puisque ces derniers ne semblent pas prêts à corriger leur pénible habitude.

Nous sommes à portée de train pour rentrer, avec F. mais nous n’avons, ni l’un ni l’autre, envie de courir et nous ratons le départ à quelques secondes.

Pendant ma courte phase d’endormissement, je me souviens soudain que j’ai quand même au moins une commande professionnelle à honorer et je me demande si, à défaut de le noter, je m’en souviendrai le lendemain.

6 mars
Je me rendors et me réveille à 8 heures.

Nous renonçons à nettoyer, détartrer, purger, démonter, remonter une nouvelle fois notre percolateur cacochyme et nous filons acheter un nouveau percolateur.

Je me plonge dans la notice de démarrage, qui détaille, geste par geste, chacune des étapes de mise en route et de fonctionnement de la machine. C’est une histoire sans parole, une bande dessinée, faite de telle manière qu’elle soit compréhensible par tous, indifféremment de la langue de chacun. Nous stockons ces modes d’emploi dans un fond de cagibi de la maison, pour les avoir sous la main en cas de problème. Ils constituent à leur façon une bibliothèque de littérature électro-ménagère, avec sa syntaxe propre, iconique, sans parole et je me suis demandé si cette littérature électro-ménagère avait fait, ou faisait encore, l’objet d’analyses ou d’études quelque part dans le monde, et si, surtout, on avait pu en tirer quelque chose : un roman, un poème visuel…

Je me suis alors demandé si le célèbre petit bonhomme des modes d’emploi Ikea avait un nom. J’ai appelé les renseignements :

Quand j’étais enfant, je pensais vraiment que l’on pouvait appeler les renseignements pour tout type de questions, pas seulement pour obtenir le numéro de téléphone d’un correspondant, un peu comme Calvin, dans Calvin & Hobbes, quand il appelle sa bibliothèque municipale dans l’Ohio pour qu’on lui communique une liste d’injures.

Mais d’où faut-il qu’on cause tout le temps ?

Dans l’après-midi, me revient le mot que je cherchais hier : bigorexie, l’addiction au sport.

Je lis Chef d’œuvre, de Juan Tallón. Un roman, qui est aussi une enquête mais pas policière, qui est aussi un recueil de témoignage, qui est aussi un essai sur l’art contemporain, sur la disparation (authentique) d’une œuvre de Richard Serra de 38 tonnes d’un entrepôt faisant office de réserve muséale d’un établissement espagnol.

Nous regardons Flow, le chat qui n’avait plus peur de l’eau, de Gints Zilbalodis.

7 mars
Réveillé à 7h, levé à 8.

Je cours une heure et 2 minutes.

J’aide F. à rédiger une lettre de motivation pour un boulot saisonnier.

J’accompagne R. et F. à leur travail respectif.

Je rédige une assez imbitable « feuille de route » pour un truc numérique gonflé à l’hélium.

Je feuillette, plus que ne lis, L’invention du quotidien, de Michel de Certeau. Je n’ai pas envie de me lancer dans cet essai qui me paraît complexe mais dont je n’arrête pas d’entendre parler.

8 mars
Je cours une heure et 6 minutes, avec un vent d’est pleine face à l’aller.

J’achète des croquants et des meringues.

Nous déjeunons chez D. et M. qui nous ont invités. On ne se connaît pas vraiment, voire pas du tout. On parle de composition des plats et de « vous mangez des œufs ? », de douleurs au pied et au genou. On parle du quartier et de connaissances communes. On parle travail, école, enfants. On parle instruction en famille. On parle de la voisine qui les enquiquine. On parle libraires et librairies. On parle de Pierre Michon, de Georges Perec, de Maurice Pons, du Moulin d’Andé. On parle de Jean Echenoz et d’intoxication alimentaire (les deux sujets sont liés). On parle de photographes adultères et d’écrivaines mystiques. On parle de têtes coupées.

Le déjeuner et la discussion sympathique se prolongent plus longtemps que nous ne l’avions envisagé. Nous rentrons pour aussitôt cuisiner à notre tour car désormais, c’est nous qui recevons et nous n’avons rien préparé. C’est une journée à très haute teneur en sociabilité, selon mes critères.

M. et E. arrivent. On parle impression 3D, enfants, poursuite de formation et d’études. On parle travail, on parle argent, on parle banquière et « erreur de la banque en votre faveur ». On parle naissance et paternité tardive. On parle vacances. On parle politique et brutalisation du débat politique. On parle de Jean-Pierre Raffarin et les lumières s’éteignent.

Comme souvent en ce moment, la discussion a son moment Troumpine (Trump + Poutine), durant lequel R. essaie de nous faire deviner les titres de l’actualité « réelle » et ceux tirés du Gorafi :

Le Sénat américain confirme l’ancienne patronne de la principale entreprise de catch aux États-Unis à la tête du ministère de l’éducation. (réalité)

La vidéo où Trump tenait des propos décents a bien été générée par IA. (Gorafi)

En Russie, des hachoirs à viande offerts à des mères de combattants morts sur le front. (réalité)

Donald Trump ordonne à l’Ukraine de s’excuser d’avoir été envahie par la Russie. (Gorafi)

Trump dit que Zelensky devrait être « plus reconnaissant » envers les États-Unis. (réalité)

9 mars
J’entame la lecture d’un manuel de premier cycle universitaire sur la « poétique du roman ». J’ai l’impression d’être un jeune étudiant de lettres, j’apprends plein de trucs.

Fin de vacances et départ de F., jeune étudiante de lettres.