Bonheur portatif

par Philippe Guerry


Mars, semaine 11 – Doodle, puzzle, feu

10 mars
Je me réveille et me lève à 7h.

Je cours une heure et 3 minutes.

J’envoie un article et ma journée de travail est faite.

J’entame la lecture de Journal – Choses vues et dessinées (2019-2023), de Jochen Gerner.

11 mars
Moi, P., accompagne R. sur un P+R.

Je continue la lecture de Journal de Jochen Gerner et je cherche dans ma bibliothèque quels autres livres de Gerner je peux bien avoir. Essentiellement, Contre la bande dessinée (déjà sous-titré « choses lues et entendues »), Le Minimalisme, et RG – Renseignements Généraux (dédicacé celui-là). Je me souviens avoir hésité à acheter TNT en Amérique lors de sa sortie et de l’opinion d’un copain libraire qui ne comprenait pas ce genre d’ouvrage.

Sieste au soleil.

Sur la route nuage cotonneux.

Je dépose mes livres de bibliothèque dans la boîte à livres de la bibliothèque.

Je reçois un « doodle » qui me demande d’indiquer ma préférence pour caler deux rendez-vous distincts, pour deux interviews distinctes. S’il ne ressort qu’un seul créneau, nous ne serons pas plus avancés. Il aurait fallu faire deux doodles distincts.

Je ressens une petite pointe sous le talon et je ne sais pas s’il faut s’en inquiéter ou pas.

12 mars
Après six mois à courir mon petit marathon hebdomadaire, je commence à ressentir certains matins un peu de lassitude. C’est le cas ce matin. Mais je réussis à me convaincre que je n’ai pas grand chose de mieux à faire et je finis par rallonger ma course et cours une heure et 17 minutes. Grande victoire sur la flemme.

Je discute avec la voisine. « La chance qu’on a d’habiter ici », « Il faut en profiter », « Moi je ne cours pas mais je fais du jardinage », « Il faut en profiter tant qu’on est jeune« . Small talk.

Résultat attendu de la consultation doodle d’hier : un créneau unique fait consensus, sur lequel je suis censé réaliser deux interviews. Je n’ai pas envie de régler ça. Je me pointerai au jour dit au rendez-vous et on verra bien qui sera interviewé.

Je finis de lire Journal, de Jochen Gerner.

Je prépare des légumes rôtis au four et du quinoa et c’est très bon.

13 mars
Je consacre une partie de ma matinée à confectionner des petits livrets à partir d’articles universitaires repérés en ligne. Ce sera plus simple à lire et à consulter d’un lieu à l’autre.

Je reçois un mail de D. qui, suite à notre discussion de samedi dernier, s’est mis en quête de retrouver quelle était la vue du « gigantesque puzzle représentant le port de La Rochelle » que Perec cite comme l’une des inspirations de La Vie mode d’emploi. Je lui soumets quelques pistes glanées dans ma perecothèque. J’envoie un message sur liste Perec en espérant que quelque perecologue éminent pourra nous mettre sur une voie.

Je me présente au rendez-vous de travail avec É., qui ne cache pas qu’elle avait complètement oublié. Elle laisse tout en plan, dont une visio programmée et nous travaillons un couple d’heures.

J’achète un carnet dont je n’ai probablement pas besoin. Dans ces cas-là, je garde l’espoir que la forme inspirera une fonction mais ça arrive rarement.

Dans la librairie, je reconnais la voix enjouée d’une enseignante de français dans la classe de laquelle (« dans la classe de laquelle » ?) je suis allé animer un atelier. Je ne me souviens plus de son nom, ni de son prénom et je retiens pour cela d’aller la saluer.

Je souhaite commander un livre au titre interminable (« Transformation de la condition humaine dans toutes les branches de l’activité« , de Frédéric Forte) et je prends un malin plaisir à faire caler la libraire, qui se tenait prête à saisir le titre sur son clavier.

Je passe voir V. pour savoir s’il m’a bien mis un livre de côté, comme il me l’avait proposé. Mais il a oublié.

Je reçois un SMS de S., qui décroche en partie grâce à moi une résidence de création richement dotée. J’aurais dû demander un pourcentage.

Je passe saluer J. et P., qui sont l’un et l’autre occupés.

Même si je le paye incontestablement en terme d’opportunités et de rémunération, ces incursions en ville ne me font pas regretter de m’être placé en marge du travail. La distance est à peu près la bonne.

Au retour, un ciel noir menaçant à main gauche, statique. Je ne sais pas s’il est déjà passé au-dessus de la maison ou s’il arrive sur nous. La route est sèche et les vents semblent dérouter cette belle promesse d’averse.

Aucune réponse sur la liste Perec. Ce puzzle reste une énigme, ce qui est sa raison d’être, finalement.

14 mars
Je cours une heure et 4 minutes.

À 13h14, l’horloge sur le quai de la gare indique 4h10.

Quand j’entre dans le bureau de G. pour l’interviewer, je suis à peu près certain que je le tire de sa sieste.

J’échange quelques mots avec une réchampisseuse en plein travail. Elle vient tout juste de commencer à repasser avec un minuscule pinceau chacune des lettres de chacun des noms du monument aux morts de la ville et elle me dit être partie pour deux mois de travail.

Je ne sais pas si je suis encore complètement accoutumé aux gens qui téléphonent avec leurs oreillettes, comme cette jeune femme à vélo qui remonte la promenade et semble parler seule à voix haute. Il me faut quelques secondes pour réaliser qu’elle n’est pas complètement seule, qu’elle échange avec une autre voix qui résonne dans sa tête.

J’emprunte à mon tour un vélo pour être sûr d’être à l’heure à la gare. Je croise une densité très inhabituelle de CRS sur le chemin. Je me rappelle que Bayrou est de passage dans la ville et que je ne suis pas loin de la Préfecture.

Le train est bondé.

Le ciel est gris jaune.

Dans Le Chant du merle humain, Samy Langeraert, en parlant de son travail, semble parler de mon travail :

A mon bureau à moi je vaque à mes propres affaires, autrement dit je fais ou bien le vrai, ou bien le faux travail, ou job. Mais je ne parlerai que de mon vrai travail qui est comme je l’ai dit de m’installer et d’être à mon bureau, ici, tout bien réglé, de voir s’élever alors sans bruit les propos de sous le niveau du sol.

15 mars
Je cours une heure et un peu moins de 2 minutes, puis quatre fois 3 minutes plus deux fois 2 minutes avec E.

Chez Guillaume Vissac :

Il se publie trop de livres. Ces livres sont trop longs, et ils sont lus trop vite. La solution, c’est que nous vivons une époque formidable pour la créativité : comme il n’existe (presque ?) plus de lecteurs, nous voilà libérés de l’idée d’un lectorat préconçue, et tous les possibles s’ouvrent.

D. a rapidement creusé une piste et pense avoir trouvé la vue du puzzle perecquien… mais je me montre réservé : trop d’incohérences. La vue du puzzle qu’il a retrouvé est une peinture alors que Perec parle d’une photo, l’éditeur du puzzle a commencé son activité en 1975 alors que Perec a réalisé le puzzle en 1969. Toujours pas de réponse de la liste Perec, ce qui est assez décevant.

Les nuages n’arrêtent pas de s’intercaler entre le soleil et moi. Malgré ces conditions difficiles, j’arrive quand même à finir la lecture du Chant du merle humain, de Samy Langeraert.

16 mars
La météo a brusquement changé, le froid nous saisit, nous faisons un feu.

J’aide E. pour quelques démarches scolaires.

Je lis tout le dimanche.