17 mars
Imaginons que j’aie eu la flemme d’aller courir ce matin : je lis la note du jour de Guillaume Vissac :
Il y a deux choses que j’ai cessé de faire et qui me rendaient heureux. L’une de ces choses est courir. L’autre est jouer au go. Je sais exactement ce qu’il me reste à faire pour résoudre un problème survenu hier dans la réécriture du Loup, mais ni le fait de le savoir ni la mise en pratique de ce que je sais ne m’apporteront le genre de bonheur physiologique que m’apporterait l’une ou l’autre de ces deux activités.
et hop ! je cours une heure et six minutes.
Le jeu des sept différences :
- Les résidents secondaires ont caché leurs sacs poubelles derrière un pylône électrique avant de partir.
- Une femme avec un beau manteau jaune et vert fait des mouvements de taï-chi sur la plage.
- Un technicien s’affaire à la maintenance d’une petite écluse sur la digue.
- Un homme passe la débroussailleuse entre les bassins ostréicoles.
- Un artisan nettoie au jet son camion floqué MEDIA ELEC.
- Le whippet croisé à l’aller me croise au retour la tête basse, regard en coin contrit, mi-inquiet, mi-apeuré.
- C’est le retour d’Alsa, le chien joueur, dont je vois l’ombre des crocs se rapprocher de mes mollets, tandis que son maître tente un très inefficace « Alsa ! laisse le monsieur courir. Alsa-aa-AA ! »
Au moment où je m’apprête à sortir faire quelques courses, le facteur sonne pour me remettre en mains propres les trois nouveaux titres de la collection Perec 53 et Le Matricule des Anges. J’aime recevoir de quoi lire par la Poste, ce n’est pas assez fréquent.
Sur le chemin de la supérette, j’entends une petite dame cingler entre ses dents « Putain, i’ sont chiants ».
J’ai une heure et demie à perdre avant une réunion de travail. Je passe à la BU, en jetant un coup d’œil régulier à ma montre, car je sais que je suis capable de me faire happer par cette activité de glanage au gré des rayons, que j’aime tant. Je pourrais rester des journées entières dans une bibliothèque bien achalandée. Une étagère à la sortie de la BU fait office de boîte à livres et j’y trouve une minuscule plaquette de poésie, Le Droit de regard, de Luc Decaunes, dont je ne connais rien.
Il vivra seul
Avec ses enfants
Des monstres
Je décide de passer les quelques minutes qui me restent avant la réunion à faire un tour en ville. Je croise F. et je finis par me mettre en retard. Non, en réalité j’arrive parfaitement à l’heure mais comme j’aime être ponctuel, j’ai l’impression qu’arriver à l’heure, c’est déjà arriver en retard.
La réunion se passe. Mes petits camarades pigistes sont toujours aussi dissipés. On distribue les articles au plus prompt à s’en saisir, et à ce petit jeu, je suis le plus mauvais.
Notre café d’après-réunion avec P. tourne court : il s’aperçoit de la disparition de son portefeuille. Par chance, quelqu’un l’a trouvé, a appelé P., qui se dépêche illico d’aller le récupérer. Finalement, c’est avec Y. que je prolonge la discussion.
Sans bien savoir pourquoi, peut-être parce que la circulation est dense et que j’en ai assez de suivre un camion, je quitte la rocade à la sortie qui précède ma sortie habituelle et j’aperçois alors, depuis la bretelle sur laquelle je m’engage, l’énorme bouchon plus loin sur la rocade, auquel je viens d’échapper.
Beaucoup d’articles dans la presse aujourd’hui pour rappeler le premier confinement de 2020. Beaucoup de nostalgiques.

de rater toutes les occasions ? »
Et si c’était l’occasion de relire les posts d’Au petit commerce publiés pendant cette période ?
Pour la première fois depuis longtemps, je fais une petite liste des travaux (portraits, reportages, démarches diverses) à rendre dans les prochaines semaines. C’est plutôt une bonne chose.
Je m’applique à ne pas grignoter, mais j’ai faim, alors je grignote.
Luc Decaunes était le gendre de Paul Eluard. Les poèmes du recueil sont inégaux.
18 mars
Je dois me rendre à l’évidence : l’attaque des pollens est plus précoce cette année, ou alors ma sensibilité allergique est en train d’évoluer et de s’ouvrir à de nouveaux allergisants. Pour l’heure, j’éternue et je pleure.
Je regarde le post-it sur lequel j’ai écrit, hier, la liste des tâches professionnelles à accomplir mais, ce matin, c’est encore la flemme de m’y mettre qui domine.
Je reçois de plus en plus de sollicitations d’auteurs qui ouvre un Patreon. Je reste très sceptique sur le modèle économique proposé par Patreon (ou Substack puisque c’est à la mode), où, de ce que j’en perçois, des auteurs-blogueurs précaires demandent à leurs lecteurs, principalement composés d’auteurs-blogueurs précaires de leur virer mensuellement de l’argent. C’est comme organiser une sorte de manche numérique tournante. Dans Jesse James, de Morris, les frères James comprennent rapidement que dépouiller par rotation le plus riche d’entre eux ne va jamais permettre de les enrichir et qu’il s’agit d’une impasse. La vraie solution, c’est quand même d’attaquer les banques, concluent-ils (avant de se faire crever par Lucky Luke, mercenaire indépendant, mais c’est une autre histoire.)
Dans la rue, une dame annonce avec résolution à une alter-égote qu’elle va immédiatement prendre en photo les pots de yaourts qui s’échappent d’une poubelle sortie trop tôt, et que le vent parsème sur la chaussée.
Pourquoi, alors que je cuisine des champignons à la poêle, je me souviens du smurf ?
Je rédige mon pensum délibératif mensuel et repère une confusion dans la numérotation des délibérations. La délibération 17 relative au PEP du PUP du Champ-Pinson est en réalité la 16. Heureusement que je veille sans quoi rien n’aurait été clair.
J’ai découvert aujourd’hui le travail photographique de Barbara Iweins, notamment son projet Katalog, pour lequel elle a photographié les 12 795 objets de son dernier déménagement avec ses trois enfants. Ce soir, on regarde lentement défiler les objets en affichage plein écran. J’inscris le livre dans ma wish-list.
19 mars
Guillaume Vissac établit quatre critères pour décider si un texte est majeur ou non :
Quels sont les livres qu’on envisagerait relire. Quels sont les livres dont on envisagerait lire d’autres livres de la même autrice ou du même auteur. Quels sont les livres (celui-là est important) dont on lit tous les mots. Quelles sont les autrices, quels sont les auteurs, dont on envisage de lire tout ce qu’iels écrivent.
J’inscris Après le virage c’est chez moi, de Marie Kock, dans ma wish-list.
Je cours une heures et quatre minutes.
- Une dizaine d’hommes et de femmes de la « Brigade verte », en tenue de travail jaune fluo, désensable et roule les ganivelles.
- Un homme fait ses étirements au milieu de la promenade.
- Le vent est sud-sud-est et constant et me fait grimacer.
- La porte du dernier carrelet au fond de la baie est ouverte mais il n’y a aucun signe d’activité.
- Une femme s’enquiert du fonctionnement du distributeur d’huîtres 24/24.
- Un couple lit avec attention le panorama de céramique qui détaille les points remarquables – les forts, les îles, les amers – de la baie.
- Un maçon sur un chantier de ravalement de façade prend sa pause-café et marque le rythme avec sa cuillère sur son mug. Quelques mètres plus loin, les gars qui installent la terrasse d’été en bois du dernier restaurant de la plage chantent à l’unisson.
Dans une petite pastille de l’INA, découverte récemment, j’ai vu que Jacques Roubaud connaissait le nom des vents qui soufflaient sur son coin de Carcassonne. La Petite Encyclopédie des Vents de France, d’Honorin Victoire suggère que le vent qui me faisait face tout à l’heure pendant ma course pourrait être quelque chose entre le « suage » (un vent de sud « approximatif ») et le « suagente » (vent de tendance sud avec une direction aléatoire). L’orientation des flèches sur une appli météo plaide plutôt pour ce dernier, qui pourrait être poussé par un vent d’Autan plus lointain. J’apprends en outre que ce vent qui fait grimacer le coureur à pied se situe à 4 sur l’échelle sur l’échelle de Beaufort, ce qui s’appelle « une jolie brise » :
Petites vagues de un à deux mètres,
de nombreux moutons.
Les poussières s’envolent.
Les petites branches plient.
Je termine la rédaction de mon pensum délibératif mensuel. Dans ce document de 2 750 mots, j’ai écrit 15 fois le mot « budget », 14 fois « convention », 13 fois « approuvé » et « projet », 11 fois « opération » et 10 fois « aménagement » et « taux » (9 fois « concertation », 8 fois « avenant »).
Après cette prose asséchante, j’ai du mal à enchaîner aussitôt sur le portrait de Gaël. Je décide que ma journée de travail s’arrête là.
Nous allons nous promener avec C. Il y a encore des avenues qui nous sont inconnues dans la ville.
Retour intermittent du voyant d’huile sur le tableau de bord.
Fin saisonnière des butternuts à la supérette bio.
Je termine mon survol à très basse altitude de La conversation transatlantique, de Abigail Lang, entamé il y a quelques jours.
20 mars
Je termine la lecture de L’éternité comme un jeu de taquin, de Sophie Coiffier.
Je me disais bien que je confondais toujours Jean-Louis Bailly et Jean-Christophe Bailly et que j’avais du mal à comprendre la cohérence de ses écrits. C’est un peu la même affaire avec les frères Rolin, je ne distingue jamais Jean d’Olivier, et j’ai toujours l’impression qu’il y a un bouquin de Rolin qui vient de paraître, que je ne lirai pas de toutes façons.
Passage à la librairie. Sur la place voisine, il y a une manifestation de retraités pour réclamer la retraite à 60 ans. Les prises de paroles se succèdent : est-ce que le micro marche ? est-ce que celui-ci marche mieux ? remerciements pour être venus aussi nombreux et d’aussi loin. Liste des délégations présentes, essentiellement composée d’acronymes. Liste des revendications, égrénées de façon un peu mécanique, je suis déjà dans la voiture.
A la maison des écritures, je lis les textes du concours d’écriture sur le quartier, organisé par le comité de quartier, et auquel ont participé presque exclusivement les membres du comité de quartier. Lyrisme de proximité. Ce soir, les lauréats du concours se retrouvent pour une lecture des textes primés.
Avant d’entamer ce soir la lecture de Transformation de la condition humaine dans toutes les branches de l’activité, de Frédéric Forte, ou de Après le virage, c’est chez moi, de Marie Kock, acquis en début d’après-midi, je termine en fin d’après-midi la lecture de Le timbre à un franc, de Jean-Louis Bailly.
21 mars
Je cours une heure et cinq, presque six, minutes.
- Deux douzaines d’amateurs de longe-côte font leur première sortie de printemps.
- Le suagente s’est renforcé. Le sable me pique les cuisses comme des petites aiguilles.
- Deux femmes croisées sur le chemin côtier. Parole saisie au vol : « … il a une belle tête… » Je le prends pour moi, ça ne coûte rien.
- Un chien joue avec le sac à merde de son copain chien. Les maîtres respectifs lui courent après pour le récupérer.
- Un cyclotouriste suit son chemin sur une authentique carte IGN fixée sur un genre de lutrin plastifié portatif. (Il existe donc encore des lecteurs de cartes topographiques.)
- Je croise le même groupe de marcheurs au même endroit que la dernière fois.
- Le chemin désensablé en fin de semaine dernière est déjà recouvert à moitié par le sable qui coule des dunes voisines.
Brusque réduction de voilure sur un projet éditorial qui me motivait et sur lequel j’avais déjà commencé à réfléchir. Absence totale de prise de risque de la part des commanditaires. Le bel objet envisagé se transforme en vulgaire rubrique dans un journal, et moi, de rédacteur en chef, je redeviens pigiste. C’est décourageant. Je décide, en signe de molle protestation, de ne pas mettre trop d’entrain à faire ce que j’avais prévu de faire aujourd’hui : rédiger le portrait de Gaël.
À la place, je balaie les cendres dans le poêle à bois et je termine la lecture de Transformation de la condition humaine dans toutes les branches de l’activité, de Frédéric Forte.
(Titres alternatifs suggérés par le prescripteur orthographique :
- Transformation de la condition humaine dans toutes les racines de la vie.
- Transformation de mon enfance en cours de formation et de la peur de tomber.
- Transformation de la ville de Châteaucours à la fin du mois d’octobre.
- Transformation des fonds de commerce en ligne sur la route circulaire de l’école.
- Transformation de la supérette sans fil et de la matinée qui vient.
- … )
Pendant que je prépare mon petit tofu aux lentilles, deux chansons se tirent la bourre pour occuper le haut-parleur cérébral : Macumba, de Jean-Pierre Mader, et Et moi, et moi, et moi, de Jacques Dutronc (tout particulièrement le vers où il dit « … qui vais au brunissoir/… »
Je me demande ce qu’est, ou était, un brunissoir. (et j’ai découvert récemment, à l’occasion de la fermeture du dernier Macumba de France, que l’enseigne était comme une franchise de boites de nuit.)
22 mars
Je cours une heure et cinq, presque six, minutes.
- Une baigneuse en maillot s’avance dans l’eau jusqu’aux épaules, son smartphone à bout de bras pour quelques selfies.
- Une femme promène deux chiens et déroule deux laisses, l’une vers la gauche, l’autre vers la droite, bloquant toute la largeur du passage.
- Une cycliste me prévient d’un coup de sirène américaine qu’elle s’apprête à me dépasser.
- Premiers wing foils à l’eau.
- Trois couples se sont parfaitement disposés sur le chemin pour que je puisse slalomer entre eux.
Je lis Après le virage, c’est chez moi, de Marie Kock.
Je tends l’oreille pour entendre la présentation de son livre par Thomas Clerc à la mairie du 18e arrondissement de Paris, sur l’enregistrement que m’a envoyé E. J’en retiens avec amusement le quasi-blasphème (pas totalement faux) qu’il profère à l’endroit de Tentative d’épuisement d’un lieu parisien, de Perec. Je reconnais la voix d’E. lorsqu’il pose une question.
23 mars
Je ne suis pas sorti de la journée, sauf un saut à la supérette.
