24 mars
Présence animale : un cloporte mouline de toutes ses pattes sur un carreau du salon, allongé, ou plutôt bloqué, sur le dos. Il se met en boule quand je le mets au creux de ma main et le libère dans la cour. J’ai appris il n’y a pas très longtemps qu’un des noms enfantins du cloporte, en anglais, était « roly-poly », ce qui le rend tout de suite plus sympathique.
Un matin, au sortir d’un rêve agité, Grégoire Samsa se réveilla transformé en un trop choupi roly-poly.
Le travail s’accumule comme une fine poussière et soupirer ne suffira pas à le faire disparaître.
Je lis une bonne partie de la journée.
Je cours en soirée, une heure et trois minutes.
- Le soir, il y a beaucoup plus de marcheurs, joggeurs, cyclistes à emprunter mon couloir de course.
- Le soir, les lumières sont différentes dans les flaques et les ornières de la vasière.
- Le soir, la lumière est éclatante sur la falaise de calcaire au fond de la baie.
- Le soir, mon ombre court devant moi à l’aller et derrière moi au retour. Elle en profite pour courir sur la digue.
- Le soir, les moucherons sortent en nombre. J’en avale plusieurs et j’en prends un dans l’œil.
- Le soir, les clients du café ne sont pas au café mais au demi.
- Je double deux jeunes femmes qui courent en écoutant une appli de coaching sur leur smartphone. Une voix répète de façon continue des messages d’encouragement : « C’est bien ce que tu fais. C’est très bien. Tu tiens le bon rythme. »
Je survole à basse altitude La pensée du roman, de Thomas Pavel.
25 mars
Chez Joachim Sené :
J’ai souvent cette impression qui affleure, en lisant tel texte, que je vais finir par comprendre quelque chose sur le monde ici et maintenant, quelque chose qui, par les hasards de mes connaissances, va s’emboiter par ce nouveau hasard de lecture dans une zone encore vide de la compréhension humaine, et me dépasser, et m’inviter dans ce dépassement. Cette impression, qui doit ressembler à que que chose d’une puissance, au moins d’une assurance d’être à ma place dans cet Univers confus et inquiétant qui en deviendrait, par ce presque miracle, un peu moins confus et un peu plus accueillant, impression qui affleure et demeure jusqu’au terme de ce tel texte, avant de s’évanouir soufflé par l’ouragan du réel où je ne suis que ce que je suis, et pas beaucoup plus.
Hier soir, en refermant La pensée du roman, j’avais cette impression qu’il me restait encore pas mal de portes à ouvrir.
Je paye mes factures, poste mes factures acquittées et parviens même à envoyer quelques mails pour prendre contact pour des articles.
La marchande de volailles est d’humeur causante. Comme je lui tend ma boite en verre pour qu’elle y dépose mon escalope de poulet, elle me raconte que « [s]on mari est éboueur, calme mais sanguin, un jour il a défoncé une porte d’un coup de poing, il mesure 1 m 75 pour 130 kilos, il arrive du travail de plus en plus tard et de plus en plus énervé, surtout depuis que sa boîte a été reprise et que la nouvelle direction, avec des mecs qui planent, applique avec rigueur le tri incitatif, les poubelles sont deux fois plus lourdes, et ceux qui les remplissent deux fois plus lourds aussi, il passe toute sa tournée à se faire engueuler, il leur dit : « mais allez gueuler à la mairie ! », un jour il va péter une autre porte, c’est un calme mais c’est un sanguin, quand ça pète ça pète, je les ai prévenus à son boulot, quand ça pète ça pète. » Ça m’apprendra à faire peser mon escalope de poulet dans une boîte en verre.
J’avertis l’artisan garé devant chez nous que je viens de voir un chat se nicher dans la calandre de son fourgon.
Il faudra que j’entame la moitié de l’après-midi pour finalement me mettre à écrire.
26 mars
Un article dans En attendant Nadeau associe dans son titre « Blagues » et « Kafka » (et « guerre ») et ça parle en effet d’un recueil de blagues échangées entre Kafka et ses amis.
Un soldat en permission traverse un pont à Prague.
Il croise un général. Omet de le saluer.
Le général l’arrête et lui demande pourquoi il ne l’a pas salué.
– Parce que j’ignorais que vous étiez un officier. Je viens du front, là-bas on n’en voit aucun.
Le genre « blague » semble bien passé de mode. Quand j’étais enfant, connaître et savoir raconter plein de blagues était un talent reconnu. J’en avais un énorme recueil de France Loisirs, qui a été comme une bible pendant mes années de primaire. Je pense que la plupart de ces blagues serait aujourd’hui, à raison, irrecevables.
Je cours une heure et quatre minutes.
- Un homme seul creuse dans l’estran. Impossible de savoir si c’est un pêcheur à pied qui cherche des couteaux, ou un chercheur de trésor avec sa poêle à frire.
- Un chien hurle à la mort dans une maison, et un autre chien sur la plage semble s’en émouvoir.
- Une équipe de cyclistes intégralement jaune fluo passe à petite vitesse.
- Le défilé des pelleteuses et des camions-benne a repris sur la plage, qui enlèvent du sable à un bout pour le déverser à l’autre.
- On tond et débroussaille un parterre minuscule devant un parking.
- Les ostréicultrices arrosent des poches d’huîtres.
- Au moment où je fais demi-tour, quatre aigrettes apeurées font mine de s’envoler avant d’aller se poser quelques mètres plus loin dans le marais.
Au retour de ma course, mon assureur m’a laissé un message, qui m’informe de l’application d’une franchise sur le montant de la facture que je lui ai transmise hier, franchise qui excède le montant de la facture. Évidemment, lors de nos échanges antérieurs, il n’avait jamais été fait mention de cette franchise. Ils sont forts.
La marchande de légumes me glisse à voix basse, comme si nous faisions du marché noir, qu’elle m’offre les trois échalotes que je lui ai demandées.
J’envoie le portrait de G., qui l’approuve.
J’enchaîne aussitôt sur le portrait de N..
Après quelques mois de silence, nouvelle publication du journal de Erica Van Horn, je commençais à m’inquiéter et à craindre qu’elle ne publie plus.
27 mars
Présence animale : une limace a dessiné des arabesques de bave sur le paillasson, comme la trace d’une chorégraphie nocturne.
Je passe des appels, cale des rendez-vous, on m’envoie des infos. Étapes molles de mon travail.
Je profite du soleil dans la chaise longue. Je sèche autant que le linge que j’ai étendu. Mes ronflements me réveillent.
Je boucle le portrait de N.
Quelqu’un à qui je dois poser trois questions pour un portrait qui va faire à peine plus de 500 signes sur un post facebook me répond qu’il préfère que l’on se rencontre (« ce sera plus vivant »), que l’on cale un rendez-vous physique, que je me déplace, etc. Je ne veux pas calculer la rentabilité de l’opération, mais ça risque d’être assez faible, voire déficitaire.
Je ne prends pas le temps d’aller assister au coucher du soleil, qui semble spectaculaire, au bout de la rue. Je prends la direction opposée, je dois acheter des aubergines.
28 mars
C. me laisse un fond de café dans son mug, car elle doit filer au boulot. Dans son mug, le café n’a pas le même goût que dans mon mug.
C’est l’histoire d’un mec qui a écrit un livre intitulé « Performance intentionnelle : la recette secrète pour créer du lien, diriger et réussir » (c’est moi qui souligne). Dans la librairie où il tient une table, il est infoutu d’intéresser un seul passant (ce qui en soi ne me dérange pas, mais alors on intitule pas son bouquin « la recette secrète pour créer du lien »). Passe alors une tiktokeuse attendrie par son infortune, qui poste un message trop choupi et le gars rencontre un succès immédiat, ventes et followers à la clé. La triste morale, c’est que peu importe ce que raconte son livre : recettes de management personnel, recueil de poésie macaronique ou pamphlet masculiniste, ce qui compte vraiment, c’est de publier une belle histoire sur Tiktok.
Gros coup de bol pour Alexis Kohler, secrétaire général démissionnaire de l’Élysée depuis hier soir : quand il est passé s’inscrire à Pôle Emploi ce matin, la Société Générale cherchait justement un nouveau directeur général adjoint. C’est payé dix fois son salaire antérieur. Comme quoi, quand on veut, on peut, il suffit de traverser la rue.
Je cours une heure et trois minutes.
- Le vent a tourné, plein nord.
- Le ballet des pelleteuses s’intensifie, les petits tas de sable sont aplatis.
- La Brigade verte manœuvre à reculons avec une remorque et bloque le passage. Je fais de grands signes pour me signaler et ne pas me faire écraser.
- Paroles saisies au vol : (deux hommes) « j’ai perdu trois kilos, sans rien faire ! »
- (une femme au téléphone) « ben oui, toi tu fais bien, c’est les artisans derrière qui te mettent en retard. »
- (un cycliste électrique à sa femme) « c’est ces abrutis d’écolos ! «
- Au retour, la Brigade verte est à l’arrêt et fait sa pause-shit.

F. me confie le catalogue des éditions Zulma, sous forme d’un jeu de cartes.
29 mars
D. m’envoie un texte très documenté qu’il est en train d’écrire sur le puzzle représentant le port de La Rochelle qui a inspiré, entre autres sources, La Vie mode d’emploi à Perec. Je lui propose une nouvelle piste.
Journée sur Oléron. Un pit-bull terrier vient se rouler à mes pieds pour solliciter quelques caresses. Nous marchons le long de la côte, en bordure de marais. Un coup d’œil sur une boîte à livres. Je prélève Mille et une raisons de rompre, de Hugues Royer, dont le titre dit exactement le livre :
99
Parce que je n’ai aucune confiance en toi.
100
Parce que je n’ai pas davantage confiance en moi.
101
Parce que la vie à deux est inconcevable
102
Parce que tu as le quotidien en horreur
103
Parce que je n’aime pas la couleur de ton canapé.
Je le range à côté de Je t’aime comme, de Milène Tournier, mais il pourrait également trouver un voisinage acceptable auprès de Les amnésiques n’ont rien vécu d’inoubliable, d’Hervé Le Tellier.
30 mars
Je cours, avec de bonnes jambes, 59 minutes.
- Je me souviens pourquoi je ne cours pas le dimanche, il y a beaucoup trop de monde à se promener et à courir.
- Un petit garçon fait des drifts devant moi avec sa draisienne.
- Je fais un crochet qui me rallonge légèrement mais qui m’évite de trop zigzaguer entre les promeneurs.
- Je double un groupe de coureurs, qui m’interpellent gentiment et je ne trouve rien à répondre, je tente un sourire qui se transforme en grimace.
- L’air est humide mais il ne pleut pas vraiment. Il mouillasse.
Je lis une recension du dernier ouvrage de Jacques Lèbre. Je retrouve facilement le seul livre de Jacques Lèbre que je possède, À bientôt. Il est parsemé de post-it oubliés :
Avant les mobylettes et les avions, avant les voitures et les camions, avant la radio et la télévision, avant les tronçonneuses et les tondeuses à gazon, mais dans quel silence ils devaient vivre !
Parfois des phrases prennent forme presque toutes seules dans la pensée, mais dès qu’on veut les écrire c’est la débandade. On dirait qu’un chat, lui aussi caché dans les pensées, prend un malin plaisir à défaire la pelote.
Tchekhov : Il n’y a pas besoin de sujet. La vie ne connaît pas de sujets, dans la vie tout est mélangé, le profond et l’insignifiance, le sublime et le ridicule.
J’aimerais mourir la fenêtre ouverte, au début d’un printemps doux et nuageux, après qu’il a plu un peu, juste pour sentir encore l’odeur de la la terre avant de partir.
Par expérience, je sais que bien souvent, presque toujours même, ce sont des citations (et même parfois une seule) qui m’auront donné envie de lire un livre, bien plus que le commentaire autour.
