31 mars
Je cours une heure et 7 minutes.
- Les camions-benne sur la plage roulent à toute vitesse sur le sable humide.
- La pelleteuse écrase et étale un à un les tas de sable.
- La dernière terrasse d’été qui restait à installer est en cours de montage.
- Je tends mon index au chat perché du village ostréicole, qui me tend la patte quand je passe à sa hauteur, on se fait presque un check.
- Je n’avais jamais remarqué qu’il portait un collier avec un médaillon en forme de cœur.
- Ça soude quelque part. Ça sent la soudure. Je ne sais pas où. Dans les cabanes ostréicoles.
- Je double et croise plusieurs groupes de marcheurs rapides. Les plus attentionnés crient « coureuuuur ! » à l’attention de leurs coreligionnaires, qui se serrent pour me faire un passage. Je remercie d’un petit signe de la main.

Lessive. Étendage. Cuisine. Glandage au soleil.
Viktor Orbán fait son coming-out trans : « Je suis Marine. » Je n’entends pas s’il demande à être genré au féminin.
Je mets du temps à rédiger un article, mais il est prétexte à plonger dans de la documentation et j’apprends plein de choses relatives à l’histoire urbaine de la ville, bien plus que nécessaire pour mon petit papier.
1er avril
Je profite d’être en ville pour passer à la médiathèque, qui rouvre aujourd’hui après 20 mois de travaux. Je suis un peu déçu, je pensais que tout allait être chamboulé, que j’allais découvrir un nouveau lieu, me perdre dans de nouveaux rayonnages et découvrir de nouveaux fonds mais les travaux ont surtout consisté à isoler phoniquement les différents espaces et à renouveler le mobilier. La communication autour de cette réouverture repose d’ailleurs exclusivement sur les nouveaux fauteuils. Mais je suis de mauvaise foi, la médiathèque rénovée et réaménagée est très agréable.
Je profite d’être en ville pour passer à la librairie, qui rouvre aujourd’hui après un mois de travaux. Je suis un peu déçu, je pensais que tout allait être chamboulé, que j’allais me perdre dans de nouveaux rayonnages et découvrir plein de nouveaux livres mais le nouveau libraire n’a pas encore reçu ses commandes et le fonds est celui de l’ancienne librairie, que je connais presque par cœur. J’achète quand même un bouquin de Philippe Artières, gage de ma bonne volonté à soutenir la librairie indépendante et le petit commerce
En attendant mon interviewé, j’assiste aux balances de Tom McRae dans une ancienne chapelle. Je ne sais pas qui est Tom McRae, heureusement ce n’est pas lui que je viens interviewer. Je pensais que l’interview, pour un portrait très bref, allait être évacuée en vingt petites minutes mais mon interviewé est bavard, et puis on se connaît depuis quelques temps, et une heure passe. L’interview se transforme en conversation amicale. Je fais l’aveu de mon délaissement assumé – presque de mon désintérêt – de toutes formes de spectacle « vivant », que ce soit les concerts ou le théâtre, au profit de la lecture et d’autres manifestations plus humbles.
Je repasse à la médiathèque pour emprunter Le Roman lumineux de Mario Levrero, un de mes modèles de journal. Je ne suis pas certain de le relire, mais je veux m’y replonger quand même.
2 avril
Guillaume Vissac :
Je pense au fait qu’il faudrait que j’aille courir, mais que je suis fatigué. Le plus fatiguant, curieusement, ce n’est pas d’avoir couru, c’est de ne courir pas. En conséquence, je vais courir (35 minutes). Je reviens moins fatigué qu’en étant parti.
Je cours une heure et quatre – presque cinq – minutes.
- Le vent est plein est.
- Je cours tête baissée pour ne pas perdre mon souffle.
- Yorkshires, sharpeï, épagneul, cocker. Ce matin, je connais tous les chiens.
- Deux avions de chasse survolent bruyamment la baie.
- Une marcheuse à bâtons qui sent fort la savonnette.
- Je croise à deux reprises les mêmes deux cyclo-touristes. La première fois, ils cherchaient leur chemin ; la seconde, ils le rebroussaient.
Fréquemment, au moment où je me gare et cherche à payer mon stationnement, l’application de paiement profite de son activation pour demander une mise à jour. Pas cette fois. Cette fois, elle a juste supprimé mon compte.
Je lis Le dos de l’histoire, de Philippe Artières.
3 avril
Je lis La crise dans le récit, de Byung-Chul Han et ça ne m’emballe pas. Propos péremptoires, affirmatifs, ne cherchant pas à convaincre ou à démontrer. C’est souvent un écueil de ce genre d’essai philosophique, qui ne prend plus la peine du minimum syndical, poser des prémisses, définir les termes, une problématique, des arguments, une réfutation. Les arguments sont assénés avec autorité, et sont censés convaincre par leur seule énonciation. Crise dans le récit, c’est bien ça.
J’accompagne E. à la sortie de résidence d’une compagnie de théâtre de rue, qui propose une création sur le passage du temps sur les lieux.

En attendant R. dans la voiture, j’observe la vie nocturne du quartier étudiant : groupes bruyants mais pas méchants, clodo bourré et agressif.
Je pense moins qu’avant à tenir ce journal. Mais je trouve toujours à écrire quelques lignes.
4 avril
Je cours une heure et sept minutes, crochet inclus.
- J’oublie de me coiffer de ma casquette.
- Je trouve une carte bancaire sur le chemin et fais un crochet pour la déposer à la banque, où j’arrive en short.
- Un petit chien avec une baballe dans la gueule en nargue un autre sagement assis aux pieds de son maître, mais avec une pointe d’envie touchante dans le regard.
- La mer (?) a déposé un pneu (de scooter ? de moto ?) sur le chemin de la digue.
- J’essuie mes larmes et mon front plus que de coutume, s’il me fallait une raison pour me rappeler pourquoi je cours habituellement avec une casquette.
- Des cyclistes désorientés s’engagent dans le cul-de-sac de la digue.
- Une gymnaste âgée fait ses exercices sur la petite plage du village ostréicole.
Nous regardons The Substance, de Coralie Fargeat.
Au moment de m’endormir, je décide que je n’irai pas courir demain matin.
5 avril
Je ne cours pas, donc, et c’est bien de faire relâche.
Je passe la journée à bouquiner et à bouiner.
Sans un aller-retour imprévu à Saintes, je ne serais pas sorti de la maison. Sur l’autoroute, R. et moi guettons le basculement de l’odomètre sur un millésime tout rond. 150 000 kms. Il ne faut pas que cette voiture nous lâche.
6 avril
Qu’il est dur de ne rien faire quand tout s’agite autour de soi.
En déplaçant la lourde table sur la terrasse, je sens un tiraillement caractéristique dans le dos. Ça me contrarie plutôt. Après une période où j’ai connu plusieurs épisodes de lombalgie et autres douleurs dorsales, j’ai notamment repris une activité physique régulière pour m’éviter ces désagréments. Ça ne me plaît pas trop que les bobos me rappellent qu’ils sont encore là et qu’ils reviendront quand ils le voudront.
Par ailleurs, alors que je ne me suis accordé qu’une journée de repos dans ma semaine de course, courir me manque ce matin. Il suffirait que j’enfile un short et mes chaussures, mais la ville organise toute la matinée un ekiden et nous sommes littéralement cernés par les coureurs et leurs supporteurs familiaux, qui passent la matinée à crier des « Ouééé ! » et des « alleeeez alleeez alleeez » assez pénibles.
J’ouvre trente huitres.
J’écris au soleil, depuis la terrasse et c’est bien agréable. Surtout depuis la fin de l’ekiden.
Nous regardons La plus précieuse des marchandises, de Michel Hazanavicius.
