7 avril
Je devrais être en train de courir une heure et quelques minutes mais je préfère déboucher les toilettes du deuxième.
J’achète une ventouse. Je ne peux pas dire que je ne rêvais pas de posséder une ventouse, parce que c’est un objet, comme les aimants, les pinces, les crochets, les niveaux, les roulements à billes, dont la simplicité de la forme et les propriétés physiques ravivent un attrait enfantin. Mais enfin, vues les circonstances, j’aurais préféré la recevoir en cadeau, cette ventouse, plutôt que d’avoir à l’acheter comme la dernière chance de me sortir de ce merdier.

Je rencontre J. On entame la discussion dans la cuisine de la Maison des Écritures, autour d’un café, et je n’enregistre pas ce qui ressemble au début de l’interview. Nous discutons ensuite près de deux heures, de manière parfaitement décousue, et je ne suis pas certain, en quittant J., d’avoir correctement effectué mon travail et recueilli une matière suffisante pour dresser son portrait.
Je cours, en fin de journée, une heure et 5 minutes.
- Un athlète, torse nu huilé, fait des abdos sur la promenade.
- Un gros chien sursaute quand je le double.
- Un sportif saute à la corde.
- Les structures des tentes pour le prochain festival de cerf-volant sont en cours de montage.
- De vieux et beaux tracteurs sont positionnés sur la cale.
- Des têtes dépassent du toit du club-house de l’école de voile, où je n’avais pas imaginé qu’il pouvait y avoir une terrasse.
- Une chaussette sale seule sur le sable.
8 avril
Tous mes articles sont expédiés.
Je travaille à la BU et je ne peux pas répondre au téléphone. J’écoute en sourdine le message d’une maison d’édition qui me demande de la rappeler. Je n’ai envoyé aucun manuscrit à cette maison et mon cœur ne bat pas plus vite. La maison souhaite juste m’informer que le livre de Tony Durand que j’ai commandé il y a quinze jours, et dont je n’avais depuis aucune nouvelle, vient d’être expédié. La maison d’édition a une voix très douce.
Je mange dans un petit resto-snack avec R.
Je travaille dans la médiathèque rénovée. On peut y travailler debout, c’est mieux pour le dos, et le WiFi est offert. J’y travaille plus efficacement qu’à la maison, je suis moins tenté de m’arrêter pour un rien. Les terrasses extérieures, désormais accessibles et meublées, sont largement investies par de jeunes lecteurs, des étudiants de la BU voisine, c’est nouveau et c’est bien.
Le voisin pilonne en soirée le sol de sa future terrasse.
Je lis Permettez-moi de palpiter, de Pauline Picot.
Un bonbon fond
Dans la bouche
D’un homme
Qui vient de
Perdre sa femme
D’une mère
Qui vient de
Perdre son fils
De gens divers
Qui viennent
De perdre
Des gens divers
Et ce bonbon
Est délicieux
Il faut le dire
Le reste
Insupportable
Mais le bonbon
Délicieux
9 avril
Je cours une heure et trois – presque quatre – minutes.
- Les poubelles de la plage débordent de cartons à pizza.
- Objets perdus : un gant de laine, un foulard rose fuchsia, une demi-pince à linge.
- On repeint les délimitations du contre-sens cycliste.
- Absolument personne sur le chemin de sable et le chemin côtier.
- Je croise un photographe animalier en treillis de camouflage, avec un téléobjectif long comme l’avant-bras.
- Ça sent le gazon frais tondu dans le village ostréicole.
- Un tas de petites crottes sur un rocher. Aucun chien n’a pu le déposer là. Alors, qui ? et pourquoi ?
Comme à mon habitude, j’envoie de façon un peu irréfléchie deux textes à une maison d’édition. Je ne sais jamais si ce sont les bons textes que je propose à la bonne maison, je poste ça dans un élan spontané, en me disant que je n’ai rien à perdre. La maison me répond, au moins pour me dire qu’ils ont reçu les textes et qu’ils les liront. Accuser réception n’est pas l’usage le plus fréquent.
Les occupants de la résidence secondaire voisine font des travaux de terrassement. Quand ils déboulent aux beaux jours dans cette maison de famille, on comprend vite que la rue est à eux. Ils prennent beaucoup de place, sur la chaussée, dans l’espace sonore, dans les esprits.
10 avril
À quelle profondeur neuronale abyssale a-t-il été nécessaire de creuser pour exhumer Le dernier slow de Joe Dassin et me le mettre en boucle dans la tête avant même que mon réveil ne sonne ?
Je lis ce matin, à quelques minutes d’intervalle, un article sur les « umarells », ces hommes retraités qui observent et commentent l’avancée des chantiers de travaux publics en Italie (je suis content parce que j’avais déjà croisé ce mot mais l’avais oublié), et la note hebdomadaire de Pierre Ménard sur son observation de l’avancée des travaux sur la place du Colonel Fabien. Et je me demande si c’est Pierre Ménard qui est un umarell en puissance, ou si ce sont les retraités italiens qui sont des Pierre Ménard qui s’ignorent ?
11 avril
Je cours une heure tout pile.
- Le front de mer a été pavoisé.
- Ça sent les frites grasses depuis le resto du bout de notre rue.
- Je me mouche dans mes doigts pour évacuer le moucheron qui s’est engouffré, à pleine vitesse, dans ma narine.
- Trois avions de chasse survolent la baie, dans un grondement inquiétant.
- Un géomètre prend des mesures dans la cale avec son récepteur GPS.
- Objet perdu : un gilet d’enfant, marron.
- Des jeunes en sortie me font une haie d’honneur quand je les double.
- Trois gendarmes prennent un café en terrasse.
Une semaine de travaux de terrassement chez nos voisins, pour finalement dérouler du gazon synthétique.
Je boucle le portrait de J.
Dans la salle polyvalente, le bruit est fatiguant, le public inattentif.
12 avril
La note de Karl, des Carnets Web de La Grange…
Les bourses s’écroulent. L’argent, voilà ce qui fait réagir les gens.
Le droit des humains ? Non, l’argent ! La planète asphyxié ? Non, l’argent ! La libre circulation des idées et de leurs transformations ? Non, l’argent ! La liberté de protester ? Non, l’argent ! La protection sociale pour tous ? Non, l’argent ! Le droit d’habiter et de dignité ? Non, l’argent !
Il n’y a que l’argent qui fasse réagir les uns et les autres.
… me rappelle mon tout premier post sur ce blog, le 3 janvier 2012 :
La bourse s’effondre. La bourse remonte. La bourse plonge. La bourse est à la baisse. La bourse s’envole. La bourse ouvre en très forte baisse. La bourse ferme en très forte hausse. La bourse perd 5, 47 %. La bourse cède 4, 38 %. La bourse chute. La bourse lâche. La bourse abandonne. La bourse termine sur un plongeon. La bourse se replie. La bourse rebondit. La bourse est à la hausse.
Si j’avais encore un doute sur l’occupation de mon samedi, la dégradation du temps est là pour me rappeler qu’il n’y a évidemment rien de mieux à faire ce jour-là que le consacrer intégralement, et sans aucun scrupule, à la lecture.
Je regarde Just like the Movies, de Michal Kosakowski et le début de Koyaanisqatsi, de Godfrey Reggio.
13 avril
Je complète ma collection d’articles trouvés en ligne puis imprimés et brochés maison. Les livrets ainsi produits commencent à occuper quelques centimètres linéaires dans la bibliothèque. C’est un des meilleurs usages pirates que je trouve à faire de ce marché des voleurs qu’est internet.
Les voisins sans gêne d’en face sont partis en déposant devant chez nous une demi-douzaine de sacs poubelle résultant de leur semaine de travaux, sans se soucier de savoir que les sacs vont traîner plusieurs jours.
La voiture tousse au démarrage.
