Bonheur portatif

par Philippe Guerry


Avril, semaine 16 – Entrelacs, chemtrail, optimist

14 avril
Je cours une heure et une minute.

  • Deux monteurs, tels des matelots, hissent à la corde la toile d’un chapiteau.
  • Joli combo d’utilitaires matinaux : à la queue-leu-leu un camion-poubelle, un livreur de brasserie, la camionnette de la Brigade verte.
  • Dans le reflet d’un algeco vitré : l’éclat du soleil sur la tubulure de fermes métalliques en attente d’être montées.
  • Embouteillage au bout du chemin où je fais demi-tour : au moins cinq personnes, marcheuses, cyclistes, promeneuse de chien.
  • Rodomontades canines, fermement contenues par les maîtresses.
  • Entrelacs d’un chemtrail bicolore, noir et blanc.
  • Une nuée de mouches m’accompagnent sur plusieurs dizaines de mètres.

R. me rapporte Fables, de Anne-James Chaton, que je lui avais demandé de m’acheter à la librairie. J’aime habituellement beaucoup ce que fait A.-J. Chaton mais cette fois-ci, je reste sur ma faim : le principe d’écriture en vaut bien d’autres (inventer de courtes histoires à partir d’éléments présents sur des tickets de caisse, pourquoi pas) mais les textes en question m’apparaissent pauvres, trop littéraux, peu inspirés.

Je rédige une fausse interview à partir du communiqué de presse envoyé par la chargée de comm du bonhomme dont je dois faire le portrait. Ça arrange tout le monde. Je pique sans scrupule le boulot d’une intelligence artificielle.

Je reçois les documents pour rédiger mon pensum délibératif mensuel. Même si la prose administrative et juridique de ce document dont je dois faire l’extrême synthèse chaque mois est particulièrement sèche, je trouve un certain plaisir à m’y plonger, j’ai l’impression de faire des gammes, de traduire du français en français, de tenter de rendre intelligible des tournures absconses.

Je me lance dans la confection d’une paella végétarienne, et c’est pas mal.

15 avril
Je termine mon pensum délibératif mensuel.

Je vais chercher le bouquin de Tony dans une solderie qui fait également point de retrait de livraison. En attendant mon tour, j’écoute le vendeur conseiller une intégrale Louis de Funès à laquelle « il manque Le Corniaud« , à une femme qui cherche des DVD pour des enfants de six ans. Une autre cliente s’immisce dans la conversation, en défendant que pour elle « Funèze » c’est le meilleur, « indémodable ». Le vendeur conseille aussi Le Père Noël est une ordure, mais la femme s’inquiète : « Pour des enfants de 6 ans ? – Franchement… c’est pas pire que Transformers. » L’autre cliente demande s’il a La Chèvre avec Pierre Richard. « Non, je l’ai pas rentrée récemment. »

J’en profite pour faire un crochet par la supérette bio. Ils ont reçu des myrtilles.

En ce moment, il entre un livre par jour à la maison, flux que j’essaie d’absorber sans me laisser déborder. Fort heureusement, le temps s’est mis au moche, propice à la lecture.

16 avril
J’étais plus heureux il y a quelques minutes, avant que je ne découvre que le robinet d’alimentation du point d’eau de la terrasse fuit et nécessite d’être remplacé.

Je cours une heure et deux minutes.

  • Deux jeunes vagabonds se réveillent de leur nuit passée sur un banc du front de mer.
  • Un long camion attend au bout de la promenade, transportant une Grande roue encore entièrement démontée.
  • On a creusé une fosse dans le sable, pour y placer un petit bassin d’initiation à l’optimist.
  • Chamailleries canines entre « Starck » et « Pirate ».
  • Le soleil sur le sol mouillé est éblouissant.
  • Quatre jeunes volleyeuses (un ballon de volley est posé devant leur voiture) se prennent en photo devant la baie. On a l’impression qu’elles ont roulé toute la nuit.
  • Le portail de la réserve naturelle devant lequel je fais habituellement demi-tour est ouvert. Il est tentant de le franchir et de prolonger ma course dans la réserve, mais la présence à l’entrée du gars de la LPO m’en dissuade.

Passage à la BU.

Le vendeur du rayon plomberie de la grande surface de bricolage n’a pas de robinet à me vendre et me présente un arsenal de complications potentielles quant au dépannage de mon problème.

Dans la voiture, un peu dépité, j’ai une illumination : si je n’ai pas eu d’eau sur la terrasse ce matin, c’est parce que je n’ai pas ouvert l’embout du tuyau d’arrosage. Ce que j’ai pris pour une fuite, c’était juste l’écoulement du robinet-purgeur. Et c’est ça, en effet. Je suis con mais soulagé.

Je poste mon pensum délibératif mensuel.

Je reçois un mail pour évaluer mon « expérience de retrait » du colis d’hier. Me vient en tête ce dessin :

S. et A. s’invitent à la maison à l’issue de leur marche. La « petite pause » se transforme en soirée, et met C. à la bourre.

Je peine à m’endormir.

17 avril
En passant devant une terrasse de la rue du marché, j’entends deux retraités plaisanter : « Ma femme est au bistrot, il va falloir que j’aille préparer la popote ! ». Et les compères de rire de concert comme si la scène qu’ils évoquent était évidemment parfaitement loufoque, inimaginable.

18 avril
Je cours 56 minutes, avec un faux départ dû à un bobo dans le dos.

  • La Grande roue est désormais montée.
  • On accroche les calicots.
  • Un labrador me coupe résolument la voie.
  • Il y a comme de gros filets de bave en plusieurs points de la course et la couleur verdâtre de l’un d’entre eux incline à penser qu’il s’agit de fientes de mouettes géantes.
  • Il commence à pleuvoir à mi-chemin.
  • Un peloton de neuf retraités cyclotouristes lourdement équipés s’avancent vers moi, en ligne, comme une armée sur un champ de bataille.
  • Est-ce le tonnerre au loin ?

Une voiture s’est engagée dans notre rue étroite en marche arrière et en sens interdit et, en voulant manœuvrer pour occuper une place devant la maison, renverse deux grosses motos routières stationnées devant notre porte. Le conducteur maladroit fait un rapide tour d’observation et, pensant que personne n’a été témoin, esquisse un repli ni vu ni connu, jusqu’à ce qu’il m’aperçoive dans son rétroviseur. Il rapplique, fait mine d’être désolé et concerné, multiplie les excuses improbables (« je n’ai pas de papier/de crayon/de portable/ma femme m’attend au resto… ») jusqu’à ce que les propriétaires des grosses cylindrées à terre arrivent. Je les laisse s’embrouiller, j’ai des carottes qui sont en train d’attacher au fond du faitout.

Je lis J’ai un bûcheron dans mon arbre généalogique, de Tony Durand :

Depuis un bon quart de siècle, j’habite le littoral, c’est là qu’est mon abri. C’est un paysage que j’apprécie (il faudrait vraiment être difficile), sans savoir, c’est toujours la même question avec le paysage, où il commence et où il finit. Ni même s’il finit à un moment (…)

19 avril
Ciel gris et pluie continue sur le festival de cerf-volants.

Ma mère m’apprend la mort de son chien. Il vaut mieux ça que l’inverse.

20 avril
Pour la troisième fois en trois ans et demi, nos plaques à induction déconnent, clignotent, bipent et ne chauffent plus. Je déteste ces dysfonctionnements ménagers. Je déteste surtout la perspective du temps perdu en appels, explications, discussions, négociations, rendez-vous pour régler ce genre de problèmes.

Le soleil s’invite, contredisant quinze jours de prévisions maussades constantes et ininterrompues. Nous sortons regarder les cerf-volants sur la plage. La voisine nous saute dessus, débordante d’enthousiasme. Elle confesse avoir bu un petit coup, et je la crois sans peine.

Les gens grugent à la coop mais le gérant veille. Même pour un filet de patates, il faudra faire la queue, madame.