28 avril
Je cours une heure et une minute.
- La Grande Roue a été entièrement démontée.
- Un jeune garçon entreprend de me coller au train mais ses prétentions ne tiennent pas 500 mètres.
- En revanche, le jeune Mathis à vélo fait bien courir sa maman, qui ne parvient pas à le stopper.
- Les pêcheurs à pied et les ostréiculteurs en tracteur s’enfoncent loin sur l’estran découvert.
- En appui sur le même parapet, des photographes à smartphone et des photographes à téléobjectif.
- Odeurs du matin : eau de Cologne bon marché à la terrasse du café et soudure dans les cabanes à huîtres.
- Un jeune malinois déboule à toute vitesse sur le talus où je cours. Mais il veut juste faire le foufou.
Je lance quelques hameçons pour des portraits à rédiger, et au moins un interviewable me répond. Je ne finis pas ma journée bredouille.
Je commence Pour qui je me prends, de Lori Saint-Martin, dans un transat au soleil.
Je cuisine une paella végétarienne.
29 avril
J’expédie un peu trop rapidement une interview par téléphone et je rame un peu pour rédiger le portrait. Je n’ai pas fait parler assez mon bonhomme, je suis obligé de broder un peu.
Je finis Pour qui je me prends, de Lori Saint-Martin.
30 avril
Nous sommes réveillés à 6h20 par un coup de sonnette des éboueurs qui ont coincé, vraiment, leur camion dans notre rue étroite, entre une bordure de trottoir et une voiture rouge, stationnée devant la nôtre. En attendant que leur chef arrive et arrache sans scrupule les protections latérales de la voiture rouge en forçant le passage du camion, nous offrons le café aux deux gars bien embêtés.
Je cours 59 minutes.
- Un camion livre une piscine sur un chantier du front de mer.
- Une femme assise en tailleur médite face à l’océan.
- Quatre jeunes personnes semblent se réveiller d’une nuit passée sur la plage.
- A l’aller, un plaisancier rame dans son annexe. Au retour, il la range dans le porte-bateaux du port.
- A l’aller, un nageur se prépare pour une baignade. Au retour, il rentre sur sa bicyclette.
- Deux promeneuses examinent le totem de pierre du petit club de sculpture. Leurs gestes à l’endroit de certaines parties témoignent de leur perplexité.
- Un cycliste a recouvert son visage de son col roulé déroulé, rehaussé de lunettes de soleil.
Les bouts de plastoc de la voiture rouge tombés sur le bitume sont un motif d’attraction pour les vacanciers d’en face.
Je passe un peu de temps à la médiathèque. Je troque le journal de Mario Levrero contre celui Pierre Bergounioux. Tandis que je lis dans une chauffeuse au soleil, la chaussure d’une femme couine à chaque pas. Tandis que je lis dans une chauffeuse au soleil, quelqu’un pète sans retenue derrière moi et je n’ose pas me retourner. Sur la dernière page d’un livre de Bergounioux, une personne âgée (si j’en crois l’écriture) a écrit au stylo « La langue française vous remercie. »

1er mai
Lara « swedesinstockholm » Lynettew :
j’ai très peu écrit dans mon journal ces derniers mois, en partie parce que j’en avais marre de rabâcher tout le temps les mêmes choses
J’en ai marre aussi parfois mais je m’acharne. Comment faire en sorte que cette écume des jours, banale, répétitive, ennuyeuse révèle suffisant d’intérêt pour être consignée ?
Je repense à la remarque sacrilège de Thomas Clerc à propos de Tentative d’épuisement d’un lieu parisien, lors de la présentation de son bouquin à la mairie du XVIIIe arrondissement :
» Tentative d’épuisement d’un lieu parisien est un tour de force mais c’est quand même très ennuyeux à lire, d’ailleurs ça fait quinze pages. C’est quand même assez fort d’être ennuyeux sur quinze pages ! «
C’est bien d’égratigner un peu les idoles, et on ne peut pas lui donner tout à fait tort. Tentative… se compte parmi ces livres dont on aime surtout le concept mais dont la lecture se révèle toutefois un peu décevante. (J’ai lu il y a peu un article de Maryline Heck à propos de Je paie, d’Emmanuel Adely, qui disait en substance que, bien évidemment, ce livre n’était pas fait pour être lu, qu’il s’agissait avant tout d’un livre concept, en l’occurrence le journal de toutes les dépenses effectuées par Adely sur une période de dix ans (« Quel intérêt, en effet, trouver au texte d’Adely ? Son livre, on l’a souligné, ne raconte rien de particulièrement captivant, il ne témoigne d’aucune recherche stylistique, et n’est, on l’a dit, pas même voué à être lu in extenso. ») La remarque m’avait marqué puisque je l’avais lu, moi, Je paie, intégralement, et que j’avais trouvé sa lecture particulièrement captivante.)
Je lis Un peu de bleu dans le paysage, de Pierre Bergounioux, dans l’après-midi. Le livre est dédicacé, dans la première page, au stylo-bille bleu « Aux lecteurs de la médiathèque Michel-Crépeau, quelques aspects de la vie dans l’arrière-pays ». La reliure s’apprête à lâcher.

En cours de lecture, je chausse mes écouteurs pour ne plus entendre le défilé bavard des plagistes qui vont, viennent, manœuvrent dans la rue pour se garer au plus près de leur location.
2 mai
Je cours une heure et une minute.
- Parallèle à la ligne d’écume, des longe-côtistes (?) et un nageur.
- Les poubelles débordent de pots de glace, de bouteilles de bière et de cartons à pizza.
- Une odeur pestilentielle à hauteur du casino.
- Pièces de vêtement remarquables : un jogging jaune vif floqué GUINÉE, un grand châle en tricot bordeaux.
- La porte du carrelet bleu est ouverte depuis plusieurs jours.
- A peine le temps de réaliser, le moucheron est avalé.
- « Je te préviens : si tu te prends la tête, je déchire ce papier et on… »
Je finis la lecture de Monologues de la boue, de Colette Mazabrard.
Je commence la lecture du Carnet de Notes 2016-2022 de Pierre Bergounioux.
Lentilles, épinards, champignons, un peu de crème. Les plaques de cuisson dysfonctionnement à nouveau, après s’être montrées sagement fonctionnelles lors du passage du réparateur.
Nous regardons Pulp Fiction avec F. qui ne l’avait jamais vu.
3 mai
Dans notre rue étroite, la proximité des carrosseries et des murs fait biper les capteurs de reculs arrière et latéraux des bagnoles qui manœuvrent, avec des bips de plus en plus rapprochés à mesure que les tôles se rapprochent, jusqu’à parfois émettre un seul signal continu. C’est un bruit habituel. Quand je dis que notre rue est étroite, il faut entendre qu’elle est étroite pour le passage contigu de deux voitures du format actuel des voitures, c’est-à-dire énorme, stéroïdé, disproportionné à leur usage. Pour les gens, les vélos et les petites voitures normales, ça passe tout seul.
Je ne suis pas un lecteur régulier du blog de Christine Jeanney, j’y vais surtout quand un lien m’y renvoie, comme c’est ce matin le cas à partir des Carnets de La Grange. J’y trouve un écho à mes questionnements sur l’utilité de consigner les observations du quotidien :
Je me pose toujours la question du à quoi on sert et pourquoi. Et même pourquoi servir, ou comment servir autrement. Par exemple ce matin très tôt, quand le ciel commençait à s’éclaircir, j’ai servi à suivre les vols erratiques des chauves-souris qui font une dernière boucle tâtonnante avant de rentrer dormir. J’étais la seule dans la cour à pouvoir les regarder et à être en capacité d’en rendre compte, d’abord pour moi, comme réception et stupéfaction face au vivant, ce prodige, et ensuite ici, pour qui veut, en posant l’idée de tenter de saisir la folie et la richesse imprévisible de ces vols de la même façon erratique. Le problème de l’utilitaire c’est qu’il existe, et que de toute façon il va bien falloir y entrer, un peu comme ces jeux d’emboîtements pour enfants où le carré doit entrer dans un trou carré et l’étoile dans la forme évidée d’une étoile. Tout doit servir à quelque chose, y compris ce qui ne sert à rien, ou qui ne sert pas à servir, mais à ouvrir une nouvelle forme évidée, au contour non encore net, dans lequel faire entrer une forme en train d’être découpée, erratiquement.
J’aime bien cette idée d’une discussion qui s’implémente par échos d’un écrit à l’autre, en ligne ou sur papier, même si en tenir le fil n’est pas simple.
Je passe visiter ma mère avec F. et cela faisait bien longtemps. Same old stuff mais tout va bien.
Je poursuis ma lecture du Carnet de bord, de Pierre Bergounioux.
Quand je ferme les volets du premier étage, un chat m’observe depuis la rue. Sa posture est craintive, dos courbé, immobile. Il me regarde comme s’il s’apprêtait à éviter une salve imminente de mon regard laser. Dos courbé, immobile, en réalité, il est juste en train de chier. Son affaire faite, il balaie un peu du sable du caniveau avec sa papatte et semble me signifier mon congé. Cons de chats.
4 mai
Le temps a brusquement changé, les températures ont chuté, le ciel est gris et il menace de pleuvoir.
La fin des vacances de la dernière zone marque un très sensible retour au calme dans la rue et dans la ville, en attendant la prochaine vague.
Un jeune acrobate en wheeling sur son deux-roues électrique double une voiture sur l’avenue.
Passage à la supérette. Retour par la plage.

