12 mai
Je cours une heure et deux minutes.
- La mer moutonne, les drapeaux claquent, fort vent d’ouest-sud-ouest.
- Un groupe de marcheurs occupent toute la largeur du chemin côtier. Faute d’un passage, je suis obligé de m’y faufiler, jusqu’à retenir aux épaules un homme qui s’écarte du mauvais côté pour me laisser passer.
- La combinaison nuages noirs menaçants et soleil bas donne à la baie des couleurs saisissantes : le film d’eau étale qui recouvre la vasière a des reflets d’aluminium, les jaunes et les verts de la végétation des marais sont éclatants.
- Je double à l’aller, et croise au retour, un authentique randonneur à sac à dos.
- Échanges d’amabilité avec le chat du quartier, j’essaie de le checker de l’index en passant à sa hauteur, il me répond en miaulant.
- Je cours exprès dans les hautes herbes à demi-couchées par le vent sur le haut de la digue.
- Au retour, l’éclat intermittent du soleil dans le vitrage d’une cabane ostréicole me tape dans l’œil.
- Un tracteur remorque sur l’estran une barge avec deux passagers.
Je ne me suis pas particulièrement préparé à la réunion de ce début d’après-midi. Je pensais qu’il s’agissait surtout d’une première rencontre pour nous connaître et voir si nos fréquences étaient bien accordées. Mais il s’agit bien d’une réunion de travail, il faut donner le change, on attend de moi que j’émette des idées, que je formule un projet d’ateliers convaincant, avec lequel chacune repartira pour le présenter à ses tutelles respectives. J’improvise un peu à partir de mes marottes du moment et mes interlocutrices ont l’air satisfaites. Je ne sais cependant pas trop où ces propositions vont m’emmener quand il s’agira dans les mettre en œuvre avec les élèves.
13 mai
Il pleut. Les escargots sur la terrasse tentent de reprendre d’assaut la plante-bande. Je suis obligé de m’interposer.
Rédiger un prompt précis sur ChatGPT, c’est exactement comme préparer une antisèche avant une épreuve : on pense shunter le travail demandé, mais en réalité, on l’accomplit sous une autre forme.
J’oublie complètement l’heure d’une visio. Fort heureusement, j’avais juste prévu d’y assister en tant que spectateur, et une seconde visio de rattrapage est prévue sous huitaine.
Les dépanneurs de plaques à induction changent le module qui défaillait puis ne défaillait plus mais la remise en fonction crée un nouveau problème, la plaque tactile est devenue insensible à nos caresses ou pressions du doigt. Ils repartent avec la plaque, laissant un trou béant sur le plan de travail.
14 mai
Je cours une heure et trois minutes et il a fait trop chaud.
- Deux avions de chasse survolent la baie.
- Deux nageurs tentent un bain dans l’eau fraîche.
- Une pie ne s’envole pas à mon passage, alourdie peut-être, ou avide plus sûrement, de la minuscule musaraigne qu’elle est en train de becqueter.
- Le genre de jeune bichon sans collier de la dame rousse s’appelle Max et il se met dans mes pattes.
- On tond et taille-bordure les abords de la guinguette.
- Une jeune danseuse utilise le parapet de la promenade comme une barre pour étirer sa jambe.
- Au milieu des marais, sous un paisible soleil levant, un homme explique avec une civilité étonnante à un démarcheur téléphonique qui n’en demande sans doute pas tant qu’il est déjà équipé en panneaux solaires et qu’il est trop tôt pour lui pour envisager de les remplacer. Je n’aurais probablement pas eu la même prévenance.
La jeune dépanneuse de plaques à induction revient seule pour installer une plaque provisoire.
Nous visitions une rare expo photo dans la salle qui expose habituellement les croutes de toutes les retraitées artistes du canton. Un intarissable bavard, « coach de vie humaniste », expose longuement sa méthode de travail, à base de tarots qu’il faut analyser, aux pauvres bénévoles qui tiennent la galerie.
Sollicitation pour un nouvel atelier d’écriture unique. J’accepte parce qu’il le faut mais je m’inquiète un peu des attentes de mon commanditaire.
Première attaque sérieuse de pollens, assez conforme au timing habituel. Si j’en crois l’alerte du réseau de vigilance reçue la veille par mail, je suis allergique à l’yeuse ou à la houlque.
Je mène l’interview téléphonique d’une toute jeune femme distinguée par un prix pour son engagement dans une filière artisanale considérée pour être plutôt masculine. La pauvre n’est manifestement pas à l’aise avec l’exercice et j’entends bien qu’elle répète des mots appris. Je les retrouve d’ailleurs in extenso dans la courte vidéo qui lui a servi à concourir pour le prix. Ce sont clairement les éléments de langage de son lycée professionnel ou de la chambre syndicale organisatrice.
Je croise ma voisine à la supérette, en panne de papier cuisson pour ses quiches. La supérette n’en dispose pas. Je me propose de la dépanner.
Pour la première fois cette année, je vais me tremper les pieds dans l’eau, mais pas plus.
J’entame l’année 2020, la dernière, du Carnet de notes 2016-2020 de Pierre Bergounioux.
Je gobe et inhale mes antihistaminiques anti-yeuse anti-houlque, mais je crains d’être gêné pour dormir, j’ai le nez pris, la respiration empêchée.
15 mai
Nous retournons visiter l’expo photo avec E.
Je fais un passage à la déchetterie pour vider trois poches de tontes du jardin de ma belle-mère, qui croupissaient dans son coffre de voiture.
Je suis à jour dans mes commandes de portraits.
Retrempage de pieds vespéral. Nous croisons notre voisin au retour et parlons stationnement dans la rue, le plus petit commun dénominateur entre voisins qui n’ont pas grand chose à se dire.
Je suis résolu à terminer ce soir ma lecture des Carnets de notes de Pierre Bergounioux et la 916e et dernière page est tournée dans la soirée.
16 mai
Je cours une heure et deux minutes.
- Cette fois encore, deux nageurs en eau fraîche.
- Une patineuse à roulettes profite de la promenade déserte pour de longues et fluides arabesques.
- Des maçons finissent leur nuit dans leur camionnette en attendant le début de leur chantier.
- Je cours sur la bordure de la promenade et mon ombre allongée m’accompagne sur le sable.
- Des traces de pas humides sur le béton du chemin côtier, et personne aux alentours.
- Odeur de pelouse fraîchement tondue, odeur de gasoil d’un tracteur ostréicole.
- Embouteillage au retour sur le chemin côtier : les promeneuses de gros chiens s’écartent pour laisser passer le cycliste qui arrive sur elles, cycliste qui s’arrête pour me laisser passer, qui arrive sur lui, derrière elles. Je passe, il passe, elle repartent.
Tradition de nos provinces : sur le marché, un orchestre de jazz New Orleans dont les musiciens sont tous en marinière claironne Oh When The Saints Go Marching In, et une femme âgée avec des grosses lunettes de mouche tente en vain d’ambiancer les terrasses en dansant toute seule.
Je récupère la voiture automatique de ma mère, plus fiable que notre voiture en carton pour le trajet que nous avons à faire ce soir. Je ne sais pas qu’il faut actionner la pédale de frein pour enclencher l’unique vitesse et reste à l’arrêt le temps de comprendre.
Nous arrivons le soir en Corrèze, sur les terres de Pierre Bergounioux. Un chevreuil traverse la route derrière la voiture.
17 mai
En Corrèze, les oiseaux entament leur tour de chant à 5h30.
Ma sœur et moi prenons notre café dans une aube fraîche, et une ambiance forestière.
Aller-retour à Argentat, avec ma mère et mes sœurs, sur les lieux de nos vacances familiales quand j’étais enfant.
Nous déjeunons autour d’une très belle table, dans un très beau jardin.
Nous effectuons une petite promenade avec les enfants. Comme à chaque fois, on se prend à se projeter dans une autre vie ici.

Au dîner, entre autres bavardages, ma mère nous explique que pour braver l’interdiction qui lui était faite par son père d’aller au bal en période de Carême, elle faisait le mur « pour aller voir des films porno ». Je ne parviens à comprendre avec quel autre mot elle a pu confondre.
Au retour, un chevreuil coupe la route, mais cette fois-ci, devant la voiture. Si c’est le même qu’hier soir, je crois qu’il me cherche.
Je vais mettre de l’essence, en prévision du retour demain. L’unique station-service des environs est déserte, ses néons éclairent faiblement la route à la sortie du village, l’ambiance est crépusculaire, un film inquiétant pourrait presque commencer, dont je serais la première victime.
18 mai
Je mendie un Doliprane sur une aire d’autoroute.
Nous déposons F. à Angoulême et avalons deux pizzas prises dans le dernier restaurant ouvert un dimanche à quinze heures.
