Bonheur portatif

par Philippe Guerry


Juin semaine 22 – Calandre, voliges, murène

26 mai
Chronique d’une vie animale de proximité : une limace a consacré sa nuit à aller se coller au plus haut de notre plafond. Elle culmine au-dessus de nos têtes et dessine un point d’interrogation.

Je cours une heure une minute.

  • Un vagabond se réveille sur un banc du front de mer.
  • Deux façadiers décollent dans leur nacelle.
  • Une femme fait ses papiers sur la promenade.
  • Affluence inhabituelle sur la cale, mais habituelle vue la forte marée basse : tracteurs, pêcheurs à pied, camions, voitures.
  • Vendredi, j’avais vu se monter les premiers éléments d’une tente de toile. Ce matin, exacte symétrie, on démonte ces mêmes éléments, les derniers cette fois.
  • Un camion livre une calandre ancienne décorative.
  • Des charpentiers clouent les dernières voliges d’une cabane ostréicole.

Je passe à la bibliothèque universitaire et à la médiathèque pour quelques emprunts ciblés.

J’écris le portrait d’une jeune écrivaine tchèque, dont le premier roman s’inspire librement des Choses, de Perec. Je découvre les couvertures de traductions de Perec chez Rubato, son éditeur tchèque, sur lesquelles est mis en situation une sorte de sosie de l’écrivain, dont je ne parviens pas déterminer si la célèbre barbichette est postiche ou non.

27 mai
J’envoie le portrait d’Alzbeta, la newsletter de l’entreprise culturelle et entame la rédaction des 150 brèves pour le gros rapport annuel de la collectivité.

28 mai
Je cours une heure et quatre minutes.

  • On a déroulé un genre de tapis bleu sur le sable.
  • Un enfant fait voler un cerf-volant en forme de losange, avec une longue traîne lestée de papillotes.
  • Objet perdu : un bracelet brésilien sur le parapet.
  • Trois pêcheurs à pied retournent la vase dans la baie.
  • Je checke les herbes hautes de la digue.
  • Un coquelicot jaune, isolé.
  • Au loin, un rideau de pluie s’abat sur l’île. Le vent est plein ouest, je ne vais peut-être pas échapper à une averse.

Je ne trouverai pas le temps d’avancer sur mon travail entamé hier. Mais je trouverais celui d’envoyer le courrier de résiliation du bail de F.

Nous réalisons une quiche à six mains, F. aux oignons, C. à l’appareil, moi à la pâte.

Je lis La fin du monde, de Samuel Deshayes et Guillaume Marie.

29 mai
Je termine mon feuilletage très attentif de Nos lieux communs, de Michel Bussi.

L’homme devant moi à la supérette arbore deux grands tatouages sur chacun de ses mollets : le premier montre un poing dont les doigts forment « les cornes du diable », le signe de distinction et de reconnaissance des amateurs de métal. Le second est un doigt d’honneur gaillardement dressé. Je me dis que le gars a un jour décidé que tout le reste de sa vie, il signifierait à ses contemporains de bien aller se faire foutre et rock’n’roll. J’essaie discrètement de prendre une photo de ces deux superbes pièces mais le temps que je m’affaire avec mon smartphone, le gars a tourné les talons, et les mollets avec eux.

< peut-être une image de jambes, chaussures, tatouages >

Plus tard dans la rue, une petite famille opère bruyamment le déménagement de sa voiture vers la plage : poussette, enfants, parasol, sac, sac, sac, sac, bouées, béquilles. Problème : la marée est basse, pour encore au moins deux bonnes heures.

30 mai
Je cours une heure et une minute.

  • Des amateurs de longe-côte, des baigneurs matinaux, des coureurs sur sable, dont quatre qui s’arrêtent dans leur course pour se prendre en selfie.
  • Le chat du quartier ostréicole pose en majesté sur le muret de la promenade.
  • J’ai des hallucinations : au loin je distingue un coureur, puis deux lors d’un second coup d’œil, puis trois lors d’un troisième, dont l’un m’apparaît vêtu de rouge, puis de bleu, et finalement je ne croise qu’un seul coureur vêtu de blanc.
  • Une murène déposée sur le bac à marée.
  • Une bestiole dans les hautes herbes, qui s’échappe à ma passage et me fait sursauter.
  • La porte du carrelet bleu est ouverte.
  • Un père et ses deux enfants « font du sable » sur la petite plage.

Je travaille un peu, malgré que nous sommes censés faire le pont.

Dans la rue, arrivent pour le week-end des champions de location, qui marquent leur arrivée de coups de klaxon, de musique, de cris.

Nous allons assister au spectacle Le vrai spectacle, de la compagnie Les Barjes, avec E., en plein soleil, pleine chaleur. Les organisateurs arrosent le public au brumisateur.

Nous enchaînons avec Gagarine is not dead, de la compagnie En corps En l’air, sympathique machinerie poétique.

31 mai
Nous retournons voir Gagarine, dans une configuration familiale différente. Nous suivons une fanfare et c’est toujours un peu chiant. J’en profite pour regarder qui je connais : E. semble faire la tête, je ne sais pas quoi raconter à N., je ne sais pas quoi raconter à R., je ne sais pas quoi raconter à C. Dernier spectacle du soir avec Virils, de la compagnie Les Barjes.

Au moment précis où je passe parmi les clients du bar qui suivent le match de foot pour aller chercher des pizzas, le PSG marque un but.

Au loin, des fêtards bruyants enchaînent les « Joyeux anniversaires » et « Il est des nôtres » et « Atchic atchic atchic Aïe aïe aïe ». Premiers moustiques.

1er juin
Je ne sais plus ce qu’il sait passé le premier juin.