Bonheur portatif

par Philippe Guerry


Juin, semaine 23 – Blend, boost, drifts

2 juin
Je cours une heure et une minute.

Est-ce un effet de l’accoutumance ? J’ai l’impression de relever moins de détails notables, inhabituels. Au contraire, j’ai l’impression que, comme dans un film de Pierre-Philippe Hofmann, tous les figurants sont bien à leur place et œuvrent comme prévu :

  • Un homme en bermuda de ville étire ses mollets le long du muret du front de mer.
  • Une dame en trottinette électrique s’arrête à son emplacement habituel.
  • Les touristes qui quittent les hôtels n’oublient pas de prendre une dernière photo de l’horizon.
  • Les chiens promènent leur maître.
  • Les chiens aboient sur les cyclo-touristes.
  • Des hommes seuls se promènent dans la zone ostréicole. Les enfants se préparent dans le vestiaire du club nautique.
  • Je croise et double d’autres coureurs.

Peut-être faudrait-il décrire ses sorties de course comme autant de courts métrages ? En courant, le problème, finalement, reste celui de la captation, de l’enregistrement, de la prise de notes.

R. est admis d’emblée dans les trois masters qu’il avait demandés. Il n’a plus que l’embarras du choix.

Lu dans la presse locale, la venue prochaine d’un artiste en devenir :

Son style : un blend électrique fusionnant basslines super italo, hyper new wave et dark disco, avec des leads trance inspirés des années 80.

J’avance sur la rédaction du gros rapport annuel qui m’avait échappé l’an dernier. Ordre et méthode, jusqu’à la confusion, qui marque la fin de la journée de travail.

Je termine la lecture de l’essai de Jeanne Guien, Le consumérisme à travers ses objets, avec sa fascinante liste de noms de déodorants genrés :

Fa Blue Romance, Fa Glamourous Moments, Joya Douceur à la rose, Jeanne Arthès Romantic, Agatha L’amour à Paris, Palmolive Feel Glamourous, Givenchy Mariage, Malizia Bonbons, Adidas Fruity Rythms, Emoji Fruity Lollipop, Adidas Fun Sensation Dush Das Traumland, Bourjois Déshabillez-moi, Playboy Play it Sexy, Eau Jeune Orientale, Balea Cosy Thaïland, Ushuaïa Polynésie, La Sultane de Saba, Fa Bali Kiss, Rexona Girl Tropical, Secret, Ban.

Axe Excite, Axe Vice, Axe Rise, Axe Hot Fever, U Soooo Sexy, U Total Addict, Labell Men Attraction, Brut Attraction Totale, Arm & Hammer, Rexona Men Turbo, L’Oréal Men Expert Thermic Resist, Rexona Cobalt Dry, Unhycos Mp3 Suprasonic, Fa Men Speedster, Right Guard Silver Matrix Total Defense 5, Actif Rave for Men, Axe Blast, Axe Shock, Axe Collision, Axe Boost, Axe Adrenaline, Nivea Fresh Men Active, Old Spice Danger Time, Rexona Men Adventure, Pure Armour Explorer, Mont Blanc Explorer, Emporio Armani Stronger With You, Bourjois Masculin Ouragan, Adidas Dynamic Pulse, Adidas Extreme Power, L’Oréal Men Expert Invicible Man, Gillette Sport High Performance, Fa Men Sport Energy Boost, Gillette Endurance, Old Spice Pure Sport, U Boost Sport, Old Spice Pure Sport High Endurance, Rexona Intense Sport, Rexona Men Sport Defence, Speed Stick Ocean Surf, Daniel Hechter Caractère Sport Extrême, David Beckham, Rexona Roland Garros, All Blacks, UEFA Euro 2016, Adidas, Puma, Lotto, Umbro, Eden Park « eau de sport », Old Spice, Lynx, Maurer&Wirtz Tabac, Speed Stick Musk, Mennen Musk, Brut Musk, Spicy Fever, Viktor & Rolf Spicebomb, Mennen Bois Brut, Scorpio Ani-Mâle, Daniel Hechter Cuir Sensuel, Philémon Le Malsain.

3 juin
Un peu de paperasse pour et avec R.

Gros rapport annuel. Une douzaine de paragraphes.

Mon fournisseur de jeans ayant fermé boutique il y a quelques mois, je dois m’aventurer dans une autre friperie. Chou blanc dans la première, coup double dans la seconde, deux 501, pile à ma taille mannequin.

Passage à la librairie. Je note parfois certains titres au hasard de mes lectures de presse et quand j’ai le livre entre les mains, je me demande bien pourquoi j’avais repéré ce titre-là. Je le repose après l’avoir feuilleté. J’achète Une brève histoire des lignes, de Tim Ingold. Je renverse quelques bouquins avec mon sac de jeans, je suis trop encombré.

Passage au cloître pour estimer l’espace disponible pour un prochain atelier d’écriture.

Il faut que je pense à remettre de l’huile dans la bagnole.

Un SMS à 17h nous informe d’une coupure d’eau de 22 à 7h.

4 juin
Quand il rend compte de sa course, Guillaume Vissac, lui, fait comme ça :

Couru une heure de temps pendant qu’H. italienne, au bout du monde, à Rennes. J’ai envie de tenter le grand tour que j’ai abrégé la semaine dernière, faute de notions géographiques passée la butte de Caran. Cette fois, j’ai regardé la carte avant de partir. Il est intéressant de constater que le lieu-dit Bellevue n’est pas un lieu, et n’a vue sur rien. Pour redescendre sur le petit château de la Douetté, c’est plus complexe. C’est plus pierreux que cheminé. Ça n’est pas plane. Ce sont des lames rocheuses qui te sortent du sol au mieux à l’oblique, au pire perpendiculaire à ce qui nous semble être la surface. Les pluies féroces d’hier soir ont changé le lit de la sente en boue, et parfois ce n’est que marchable, pas courable, au point que je me suis dit : tu ne devrais pas partir courir sans ton téléphone portable. Au sortir de ça, il n’y a qu’à reprendre la route pour retoucher à la ferme solaire, et revenir tranquillement jusqu’à P. Il y aurait moyen de faire un plus grand grand tour encore, mais ce sera pour la prochaine fois. Une fois rentré, séché, bu, figolé, douché, et séché à nouveau, je pense : prendre en note ses idées pour ne pas les perdre est plus efficace que de ne pas le faire, mais ça revient à déflorer des scènes entières bien trop précocement, tandis que se forcer à se les remémorer chaque jour comme un mantra leur confère un poids tel que les transcrire ensuite par le langage ne pourra que les sublimer.

Il pleut à l’heure où je pensais courir. Je remplace par la confection d’une tarte aux oignons.

Je cours une heure et cinq minutes en une heure et treize minutes.

  • Une pelleteuse sur le sable dégage un emplacement pour l’installation prochaine d’un algeco abritant un centre de secours, sous le regard intéressé de Harold et de sa nounou.
  • Une femme m’arrête dans ma course pour savoir où elle peut trouver la Villa « Sans nom » qu’elle me montre sur son smartphone. « Juste au bout de la promenade. Le toit d’ardoise devant le drapeau. »
  • Une seconde pelleteuse empêche l’accès au chemin des dunes. Détour par la rue des Tamaris
  • Après vingt-cinq minutes, je m’arrête, je n’ai plus les jambes. Ça fait longtemps que ça ne m’était pas arrivé.
  • Près des cabanes ostréicoles, un homme promène une chaise en plastique vert.
  • Après quarante-neuf minutes, je m’arrête à nouveau.
  • Dans son petit abri, le distributeur d’huîtres a disparu, il est en panne.

Gros rapport annuel. Je balaye l’ensemble des infos attendues. Il me reste un gros travail de réécriture et d’harmonisation.

J’accompagne R. en ville, m’arrête au retour à la grande surface, où je suis toujours aussi perdu. On se dit parfois que l’on ferait des économies en y venant plus régulièrement mais, comme on est tenté de prendre plus d’articles – comme je le fais présentement – le montant du panier est finalement plus important qu’à la supérette, et ce que l’on achète, pas plus pertinent.

5 juin
Une piscine en suspension dans les airs, au bout du bras d’une grue, ballotée par le vent, manœuvrée pour être déposée dans un trou spécialement creusé dans le sable pour l’y accueillir. Scène d’avant-saison.

J’avance dans la lecture du Désir de nouveautés, de Jeanne Guien. Je survole quelques pages.

Météo automnale.

Un gugusse fait des drifts plus ou moins maîtrisés sur la chaussée humide d’un rond-point.

6 juin
Je cours une heure et quatre minutes.

  • Ça sent le bois fraîchement scié.
  • Le vent a recouvert le promenoir de sable.
  • Le chemin des dunes a été désensablé. (Histoire sans fin)
  • Un homme peine à replacer la feuille volante d’un arrêté municipal qu’il a sorti de son support.
  • La petite plage a été ratissée, on dirait un jardin zen.
  • Je cours dans les hautes herbes penchées sur mon passage.
  • Un colley nain se met à courir avec moi, et sa maîtresse esquisse trois foulées pour l’accompagner.

Un homme paye une brochette de poulet mariné en collant sa montre connectée au terminal de paiement. Le progrès est inarrêtable.

Je fais longuement la queue pour deux bouquets de pivoines et le fleuriste ne prend pas la carte quand je dois le payer.

Je termine Le Désir de nouveautés, de Jeanne Guien.

7 juin

Le défilé de la Marche des fiertés piétine, au propre comme au figuré.

Je traîne en ville sans rien à faire. Je n’ai pas de livre à acheter. La densité de « concept stores » devient ridicule. Je m’assois sur une place et regarde le flux flou de la foule, principalement le petit théâtre des civilités adolescentes. Le port est noir de monde, comme désormais chaque week-end et c’est cette affluence qui nous a incité à quitter le centre-ville il y a quelques années.

Lasagnes express.

8 juin
Je lis Une brève histoire des lignes, de Tim Ingold.

Je ne suis pas sorti de la journée.