9 juin
Je cours une heure et deux minutes.
- Un genre de bichon creuse dans le sable un trou plus profond que lui, tandis que sa maîtresse, à l’autre bout de la laisse, téléphone.
- SOS chien perdu : « AVEZ-VOUS VU LASKA ? » s’enquiert une affiche scotchée sur une poubelle du côté de la digue.
- Une cabane ostréicole a installé des mange-debout et un parasol contre le muret anti-submersion, détourné ainsi en table apéritive en prévision de la saison touristique.
- Je compte un vélo de cyclotourisme posé devant le bar-guinguette à l’aller, et un deux trois quatre cinq au retour.
- Je compte au moins quatre gros bidons de plastique bleu ou noir échoués en divers points de mon chemin de course après le coup de vent des derniers jours.
- Sur le chemin au pied de la falaise, un jeune labrador en apprentissage des règles de conduite cède sa place au passage d’un homme en monoroue.
Je termine la lecture d’Une brève histoire des lignes, de Tim Ingold.
Quelque chose d’irritant cherche à s’installer dans le fond de la gorge.
10 juin
Bataille nocturne entre chats du quartier, qui poussent de cris de ninja.
Je rhino-pharynge et m’auto-médique. J’inhale et avale tout ce que notre pharmacie compte de dispositifs à inhaler et à avaler.
A la librairie, je tombe sur É. et nous ne trouvons pas grand-chose à nous dire au-delà de quelques banalités d’usage. Une certaine gêne s’installe, nous sommes censés être un peu amis. Quand je croise J., un peu plus tard, nous n’essayons même pas d’amorcer la moindre discussion. Nous ne travaillons plus ensemble, nous n’avons plus grand chose à partager. Avec B. enfin, nous trouvons à nous donner davantage de nouvelles.
On me demande un retour sur les premiers argumentaires d’un projet que je n’ai pas encore intégré dans mon espace mental. Je survole rapidement les documents, sans rien chercher à en dire, et sans réaliser que mon moi du futur, destiné à être l’intervenant principal sur ce projet, risque de regretter de ne pas avoir passé plus de temps à une lecture attentive.
Nous passons du temps à nous occuper de nos vieilles.
11 juin
Je ne cours pas, j’ai la crève, mal à la gorge, mal dormi et il fait déjà trop chaud.
- Sur la plage, je rate peut-être la répétition des procédures de secours des futurs maitres-nageurs sauveteurs.
- Des chiens se sentent peut-être le cul, avec leurs maîtres qui tirent dans des directions opposées sur leur sangle.
- Le gars de l’école de voile lave peut-être à grande eau les abords du cercle de voile.
- Peut-être qu’un groupe de team-buildés cherche sa route sur la cale du port ostréicole.
- Les agents municipaux changent peut-être quelques lames branlantes et dangereuses du platelage de bois.
- L’accès à la digue est peut-être rendu inaccessible pour cause de travaux de désherbage par tracteur autoporté, m’obligeant à un détour par la longue ligne droite bifurquant vers la route à voitures.
- Peut-être qu’inattentif, je cours plus loin et plus longtemps que d’habitude.
Je vais visiter ma sœur, qui souffre d’un autre mal qu’une petite irritation de la gorge, elle.
Je consacre l’après-midi à relire et corriger le gros rapport annuel dont j’ai rédigé la plus que centaine de paragraphes. C’est soporifique au possible.
Ma sœur entre à l’hôpital, finalement.
Je suis enchifrené, j’ai la tête chaude, cotonneuse.
12 juin
J’ai mal dormi, encore. La chaleur orageuse conjuguée à mon encombrement respiratoire ne m’ont accordé que quelques instants de sommeil.
Concert de klaxons d’un vol d’oies invisible, au petit matin.
La journée s’annonce plus chargée qu’à l’accoutumée : je dois me rendre en ville pour une première réunion de travail, puis à un « pique-nique convivial » où je me rends surtout pour entretenir mes relations avec de potentiels employeurs, avant d’enchaîner sur un passage à l’hôpital pour visiter ma sœur et retrouver ma mère, avant de terminer par une petite cérémonie protocolaire au collège de E.
Impossible d’acheter trop tôt dans la matinée une salade végétarienne. « Le service de midi commence à midi » m’explique même gêné le jeune chef d’une cantine tendance.
La réunion de pigistes est plutôt plus sage que d’habitude et c’est très bien comme ça.
Je fais du repérage pour un prochain atelier d’écritures urbaines. Je photographie sur mon chemin toutes les traces et les formes d’écrits rencontrées.

Le pique-nique n’est pas très loin du pince-fesse, c’est plus compassé que la fois précédente. La faute peut-être à la présence de quelques élus en quête de notoriété. Je suis habituellement très empoté dans ce genre de manifestations, j’ai le plus souvent l’impression que les gens ne me calculent pas, que je ne trouve jamais le bon sujet de conversation. Mais aujourd’hui, ça se passe bien. Je termine pratiquement aphone.
Au retour, j’emprunte un vélo municipal et sur le port, une cycliste se casse la gueule toute seule à vélo derrière moi, juste après que je l’aie doublée (je n’y suis pour rien). Je croise J. et son amie, que je ne connaissais pas.
J’assiste à la sortie de chantier d’E. Je vis un de ces moments un peu cliché que l’on voit dans certains films un peu mélo (les seuls exemples qui me viennent en tête sont La Boum 2, quand Brigitte Fossey réalise, lors d’un spectacle de danse, que sa petite Vic a bien grandi, et En Corps, de Cédric Klapisch, quand Denis Podalydès réalise, lors d’un spectacle de danse, que sa petite Élise a bien grandi.) Ces séquences sont des tire-larmes. D’ailleurs, devant le spectacle de danse où je réalise que mon petit E. a bien grandi, je me recule pour écraser discrètement les miennes.
Nous prolongeons cette séquence familiale « écoulement du temps » en dînant au resto pour l’anniversaire de R. La Dame Blanche que je commande au dessert est de trop, et pas conforme a ce que j’en attendais. Ce que j’attends d’une Dame Blanche doit être en conforme à ce que j’en ai lu dans La Salle de bain, de Jean-Philippe Toussaint, quand j’ai découvert ce qu’était une Dame Blanche :
Je regardais la dame blanche fondre devant moi. Je regardais imperceptiblement la vanille sous la nappe de chocolat brûlant. Je regardais la boule encore exactement ronde un instant plus tôt qui ruisselait lentement en filets réguliers blancs et bruns métissés. Je regardais le mouvement, immobile, les yeux fixés sur la soucoupe. Je ne bougeais pas. Les mains figées sur la table, j’essayais de toutes mes forces de garder l’immobilité, de la retenir, mais je sentais bien que, sur mon corps aussi, le mouvement s’écoulait.
13 juin
Un orage passe à distance, on l’entend rouler le matin.
Je ne cours pas non plus ce matin. Je respire mal, j’ai la gorge irritée, j’ai la flemme.
- La plage a peut-être été balayée par le vent, dévoilant les vestiges de l’ancienne plage, avec ses cabines ensevelies.
- Un coureur effectue peut-être sa course en marche arrière, sur la sable mouillé et à belle allure.
- Une femme en pleine méditation refuse peut-être de se déplacer pour laisser le passage au tracteur qui balaie le sable.
- Deux plaisanciers, chacun dans son annexe, nageant dos à la proue, se sont peut-être rentrés dedans.
- Un tag récemment recouvert a peut-être réapparu : « LEONARD LE CONARD ».
- Une enfant tient peut-être une minuscule table où elle vend à bas prix ses brimborions, tandis que ses parents déménagent leur petite maison du quartier ostréicole.
- Le chat du quartier m’attend peut-être sur son muret, patte tendue, en attente de mon check.
J’envoie une part conséquente du gros rapport annuel, et poursuit mon travail de relecture sur la dernière partie.
14 juin
Je consacre presque toute la journée à tester une nouvelle idée de ready-made, à partir d’une base de données récupérée en ligne. Je relis, je classe, je toilette, j’extrais, j’ordonne. Dans ces cas-là, je ne sais jamais vraiment si je suis une bonne idée ou si je suis en train de perdre mon temps. J’ai ce défaut d’être velléitaire, j’ai une capacité certaine à ne pas aller au bout de mes envies.
